Avec le paiement, Messenger s'allie aux banques et concurrence PayPal, Leetchi et Lydia

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Facebook Messenger joue la carte du ludique en faisant tomber une pluie de pièces et billets (des euros) au moment de l'envoi d'argent. Il faut donner le numéro de sa carte bancaire pour transférer ou recevoir de l'argent au sein de la messagerie instantanée.
Facebook Messenger joue la carte du ludique en faisant tomber une pluie de pièces et billets (des euros) au moment de l'envoi d'argent. Il faut donner le numéro de sa carte bancaire pour transférer ou recevoir de l'argent au sein de la messagerie instantanée. (Crédits : Messenger)
La messagerie instantanée de Facebook propose désormais le paiement entre particuliers en France, pour se rembourser entre amis ou faire un cadeau de groupe, des usages qui ont fait le succès de l’appli française Lydia et des cagnottes en ligne. « Toutes les banques françaises ont donné leur accord » nous indique le réseau social. Explication.

« Le paiement de personne à personne sur Messenger arrive en France ! Rapide, efficace, et sécurisé. Fonctionne avec votre carte bancaire. » C'est le patron de la messagerie instantanée de Facebook, David Marcus, d'origine française et résidant dans la Silicon Valley depuis dix ans, qui l'a annoncé dans un tweet. Cet ancien patron de PayPal vient clairement concurrencer son ancien employeur, dont l'appli permet de se transférer gratuitement de l'argent entre amis avec un simple numéro de mobile ou une adresse e-mail. Mais aussi un certain nombre de startups qui ont prospéré en proposant des alternatives numériques ou mobiles au paiement par chèque ou en espèces, comme les françaises Lydia ou Leetchi, particulièrement prisées des moins de 30 ans.

Le géant des réseaux sociaux est loin d'être pionnier dans ce domaine et a pas mal d'années de retard sur les applis chinoises telles que WeChat. Cette fonctionnalité, que David Marcus présente comme « l'une des plus demandées sur Messenger en France », avait été lancée la veille au Royaume-Uni et dès 2015 aux Etats-Unis.

« Plus besoin de quitter la discussion pour rembourser les cadeaux d'anniversaire ou envoyer de l'argent à votre sœur » indique la messagerie instantanée.

Ce sont typiquement des cas d'usage des cagnottes en ligne (payantes) comme Leetchi (rachetée il y a deux ans par Crédit Mutuel Arkéa) et son rival LePotCommun (acquis par le groupe Banques Populaires Caisses d'Epargne) ou encore de l'appli de paiement entre amis Lydia et sa concurrente Pumpkin, récemment rachetée par Arkéa. PayPal (7,5 millions d'utilisateurs en France) a annoncé ce jeudi le lancement de sa propre cagnotte, entièrement gratuite.

Le fondateur et directeur général de Lydia, Cyril Chiche, se montre beau joueur :

« [L'arrive du paiement dans Messenger] est une bonne chose, cela entérine le basculement vers un monde où les individus sont enfin libres de choisir des modes de paiement en adéquation avec leurs modes de vie, où le mobile est la plateforme de choix et où les banques n'ont plus le monopole de l'argent et encore moins de l'interface client » nous confie-t-il.

« Tout ce qui va dans ce sens aide à lever les dernières réticences. Chaque annonce de ce type nous fait faire un bond énorme en termes de croissance » assure celui qui revendique plus de 1,2 million d'utilisateurs dont 650.000 particuliers, dans 5 pays.

Emojis et animation ludique

Dans la lignée de ces applis telles que l'américaine Circle, le WhatsApp du paiement, qui permet d'intégrer des émojis, des photos et des animations en envoyant de l'argent, la messagerie de Facebook, qui n'a cessé d'ajouter des stickers, GIF et autres filtres à la Snapchat, joue la carte du ludique pour banaliser et rendre plus plaisant cet acte de payer.

Messenger icônes emojis paiement

[Sur l'appli de messagerie instantanée de Facebook, même le paiement doit devenir fun. Crédits : Messenger]

« Nous avons même ajouté une pluie d'argent en animation pour enchanter ce geste simple du quotidien », souligne Messenger, qui a pris soin d'ajouter le sigle de l'euro sur les billets.

Evidemment, Facebook cherche à à multiplier le temps passé dans son appli et à accroître le nombre d'utilisateurs de sa messagerie (plus de 1,2 milliard dans le monde, moins des deux tiers "seulement" des membres du réseau social, et 15 millions estimés en France), en incitant ceux qui n'y sont pas encore à la rejoindre, à l'invitation de leurs proches, avec la carotte d'un paiement. Il cherche aussi sans doute à faire main basse sur des données précieuses, son carburant, qu'il ne possédait pas jusqu'ici, à la différence d'un Apple qui oblige à renseigner sa carte bancaire sur iTunes.

La directrice générale Europe de l'appli Circle, Marieke Flament, en fait d'ailleurs un argument commercial :

« Nous souhaitons la bienvenue à Facebook dans le secteur des paiements. Assister à l'arrivée d'un tel concurrent confirme l'intérêt du public pour des solutions de paiements modernes », fait-elle valoir dans un message adressé à la presse. « Circle Pay est gratuit [...] et nous ne communiquons pas les données de nos utilisateurs à des fins de publicité. »

Apple, qui avait d'abord travaillé avec l'appli Circle, est en train de tester un service similaire intégré à son appli Message en utilisant Apple Pay, actuellement en mode bêta aux Etats-Unis.

Apple Pay Cash paiement beta

[Programme de paiement de personne à personne dans un message sur iPhone ou Apple Watch en bêta publique aux Etats-Unis. Crédits : Apple]

Alliance avec les banques

Afin de pouvoir être autorisé à faire du paiement dans toute l'Europe, Facebook avait demandé à la Banque centrale d'Irlande (le siège européen du réseau social est à Dublin) un agrément de prestataire de paiement et d'émetteur de monnaie électronique, obtenu en octobre 2016 et valable dans tout le marché unique.

L'utilisateur pourra envoyer et recevoir de l'argent directement au milieu d'une conversation, à condition de donner le numéro de sa carte bancaire à Messenger, donc à Facebook. L'argent est toujours envoyé directement sur le compte bancaire.

« Toutes les informations liées à la carte de crédit sont cryptées et protégées à un niveau comparable aux standards du secteur bancaire » assure le géant du Web.

Facebook n'a pu cependant mettre en place ce service tout seul. Il a dû s'allier avec les banques, les émettrices des cartes bancaires : David Marcus dit même que le service a été développé avec elles.

« Avec le paiement sur Messenger, nous avons développé avec votre banque la façon la plus facile, instantanée, et sécurisée de recevoir ou d'envoyer un paiement. Depuis une conversation Messenger, il vous suffit d'ajouter votre carte bancaire pour instantanément envoyer et recevoir de l'argent directement sur votre compte », explique-t-il dans un post Facebook.

Messenger Transfert personne à personne Facebook

[La nouvelle icône "Envoyer de l'argent" qui apparaît après avoir cliqué l'icône "+" dans un message. Crédits Messenger]

Moins de chèques et d'espèces

Les banques, qui se lamentent régulièrement de la menace que représentent pour leur business les GAFA, aspirateurs à données, plus encore que les nouveaux entrants tels qu'Orange Bank ou les startups de la Fintech, auraient-elles capitulé ?

« Toutes les banques françaises ont donné leur accord pour ce lancement » nous précise le réseau social, qui dit avoir travaillé « avec tout l'écosystème bancaire français ».

Le Crédit Agricole, par la voix de sa directrice marketing, Véronique Faujour, a déclaré mercredi « faire partie des enthousiastes » de cette intégration dans Messenger.

C'est en fait via le Groupement Cartes Bancaires CB que les discussions ont eu lieu, depuis cet été.

Face à l'ultra-domination du réseau social aux 33 millions d'utilisateurs en France, difficile pour les banques de passer à côté de ce lieu virtuel beaucoup plus fréquenté que leurs agences. Or en cas de fraude, comme dans le cas de n'importe quel paiement en ligne ou en magasin, c'est la banque qui rembourse.

« Les paiements sur Messenger s'effectuant via les cartes de crédits, votre banque peut vous aider comme c'est le cas avec tout autre achat effectué via ce moyen de paiement », indique joliment la messagerie.

Les banques sont-elles pour autant les dindons de la farce, juste là pour rembourser en cas de pépin ? Ce n'est pas leur impression.

« Facebook aurait pu inventer sa propre solution uniquement en monnaie électronique, mais il a choisi de s'appuyer sur le système CB et nous en sommes ravis au Groupement Cartes Bancaires CB », nous confie Loÿs Moulin, directeur du développement du Groupement.

Facebook nous précise qu'il ne prend « aucun pourcentage et ne gagne pas d'argent sur ces transactions. » L'envoi d'argent sera immédiat mais les fonds ne seront crédités qu'au bout de quelques jours selon l'établissement. Si les banques ne perçoivent pas de rémunération en lien avec ce nouveau mode de paiement, elles y trouvent leur intérêt.

« Un service digital comme celui proposé par Facebook Messenger va familiariser les Français à l'usage du mobile et de moyens de paiements plus modernes que les chèques et les espèces », relève le spécialiste du Groupement Cartes Bancaires.

Deux moyens de paiement dont les Français sont encore très friands (nous sommes les champions européens du chèque) et qui coûtent cher en traitement aux banques.

| Lire : "Le cash finira par disparaître. La question est : quand ?" (Banque de France)

Messenger ne le précise pas mais le paiement ne sera pas ouvert à tous ses utilisateurs en France tout de suite, les transferts ne sont pas possibles vers l'étranger, notamment afin de diminuer les risques liés au blanchiment et au financement du terrorisme.

« Le service va être introduit de manière progressive et contrôlée », détaille Loÿs Moulin. « Cette phase préalable doit permettre de roder l'ensemble du dispositif. De nombreux mécanismes de sécurité sont en place. Ceux propres à Facebook pour détecter un éventuel fonctionnement anormal du compte Messenger de l'utilisateur, et ceux propres à CB et ses banques pour détecter toute utilisation anormale de la carte. »

Messenger nous indique que « notre équipe de spécialistes antifraude de classe mondiale surveille les activités de paiements sur Facebook. » Le transfert peut être bloqué en cas de doute détecté par « nos modèles informatiques sophistiqués qui analysent des centaines de détails de chaque paiement. »

Des garde-fous sont prévus :

« L'identité de l'utilisateur devant être vérifiée, on ne peut s'enregistrer sous un pseudonyme. Ces transferts ne sont que nationaux et ne peuvent être réalisés qu'entre deux cartes CB. Il y a des plafonds et des mécanismes d'alerte en cas de soupçon de fraude. Les cartes prépayées ou commerciales (d'entreprise) ne sont pas éligibles », précise Loÿs Moulin du Groupement Cartes Bancaires.

Selon nos informations, un plafond de 500 euros par transfert a été décidé ainsi qu'un maximum de 1.500 euros par mois.

Allié pour le moment, Facebook pourrait tout de même devenir un des concurrents des banques, en proposant des services plus efficaces, plus rapides, plus fluides que ceux proposés actuellement par celles-ci au sein de leurs applis ou espaces en ligne. Par exemple, ajouter le nom d'un bénéficiaire de virement peut prendre jusqu'à 72 heures de validation chez de nombreuses banques.

Le transfert d'argent entre proches par mobile constitue un important marché très bataillé aux Etats-Unis, estimé à 120 milliards de dollars par le cabinet eMarketer qui l'imagine doubler d'ici 2021. Ce n'est pourtant sans doute qu'une étape pour Messenger et Facebook qui regardent davantage vers le "commerce conversationnel", l'achat intégré dans l'appli auprès de chatbots. Un domaine dans lequel le réseau social pourrait bien mieux monétiser toutes ses données.

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