2015, année record pour les fusions-acquisitions dans le monde

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Les Etats-Unis ont enregistré cette année 2.300 milliards de dollars de fusions-acquisitions, un montant qui représente la moitié du marché mondial.
Les Etats-Unis ont enregistré cette année 2.300 milliards de dollars de fusions-acquisitions, un montant qui représente la moitié du marché mondial. (Crédits : Reuters)
Quelque 4.600 milliards de dollars de fusions-acquisitions ont été annoncées, cette année. Du jamais vu depuis 1980, date à laquelle Thomson Reuters avait commencé à mesurer le marché. Celui-ci a été porté par les transactions supérieures à 5 milliards de dollars, qui ont bondi de 54%.

Oubliée, la déprime post-crise de 2008, pour les banquiers d'affaires. Amorcé en 2013, le rebond du marché mondial des fusions-acquisitions ne se dément pas. Bien au contraire : avec 4.600 milliards de dollars (4.195 milliards d'euros) de transactions annoncées, soit une envolée de 41% par rapport à l'an dernier, l'année 2015 représente un record depuis...1980, quand Thomson Reuters avait commencé à compiler les statistiques du marché. En réalité, il n'y pas eu plus de fusions-acquisitions en 2015 qu'en 2014, mais le nombre de d'opérations supérieures à 5 milliards de dollars a grimpé de 54%.

Ces douze derniers mois ont consacré le retour des « méga-deals », le plus colossal étant le rapprochement entre les géants américains de la pharmacie Pfizer et Allergan, pour créer le numéro un mondial du secteur. D'un montant de 191 milliards de dollars selon Thomson Reuters, cette fusion est l'une des plus importantes de l'histoire des entreprises, tout comme le mariage à 120 milliards de dollars entre les deux principaux brasseurs mondiaux, le Belgo-Brésilien AB Inbev et le Britannique SABMiller. Dans la même veine, les Américains DuPont et Dow Chemical ont choisi de convoler en justes noces, leurs épousailles à 68 milliards de dollars devant donner naissance au numéro deux mondial de la chimie.

>> DIAPORAMA Les plus grosses fusions et acquisitions de 2015

Des dirigeants d'entreprise plus confiants

Comment expliquer ce regain d'appétit des entreprises pour les grandes opérations stratégiques, qui avaient tant fait défaut au marché dans les années suivant la crise financière de 2008, et celle des dettes souveraines, en 2011 ? « Il n'y a pas de modifications ni de ruptures réglementaires qui expliquent la propension actuelle des entreprises à engager des mouvements stratégiques de fusions-acquisitions. Il s'agit là d'un retour à la normale, après plusieurs années de crise. La liquidité est en outre abondante et bon marché », analyse François Kayat, associé-gérant chez Lazard.

« La confiance semble revenir sur le marché, avec notamment des paramètres économiques mieux orientés comme, par exemple, la baisse du prix du pétrole, qui a un impact favorable sur la consommation et sur les marges des entreprises, par conséquent plus disposées à se projeter et à investir. Ce contexte incite également les sociétés à s'engager dans des opérations de croissance externes, soit offensives, pour gagner des parts de marché et/ou se développer dans de nouveaux pays et activités, soit défensives, dans des secteurs que les années de crise, la concurrence et les évolutions technologiques ont placés en situation de surcapacité structurelle, et qui doivent rationaliser l'appareil de production pour rester profitables », complète Alexandre Courbon, responsable des fusions-acquisitions en France à la Société générale.

Sophie Javary, à la tête de l'activité de « corporate finance » de BNP Paribas pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique, abonde dans ce sens : « Le marché mondial des fusions-acquisitions est extrêmement vigoureux depuis le début de l'année, grâce au retour de la confiance des dirigeants d'entreprise dans les perspectives macro-économiques, à la faiblesse des taux d'intérêt [qui rend bon marché le financement en dette des acquisitions ; Ndlr] et à l'abondance de liquidités des fonds de capital-investissement. » De fait, ces derniers ont été impliqués dans des fusions-acquisitions représentant un total de 300 milliards de dollars en 2015, à l'échelle mondiale, du jamais vu depuis 2007, année au cours de laquelle avait éclaté la crise des « subprimes » (crédits hypothécaires américains risqués).

L'Europe retrouve les faveurs des acquéreurs américains

Autre record, celui des Etats-Unis, qui ont enregistré cette année 2.300 milliards de dollars de fusions-acquisitions, un montant qui représente la moitié du marché mondial, et qui constitue une première depuis 1980. Viennent ensuite la région Asie-Pacifique, avec 1.000 milliards de dollars de transactions, soit 22% du marché mondial, puis l'Europe. Certes, le Vieux Continent pèse moins de 20% du marché mondial des fusions-acquisitions, mais, avec 880 milliards de dollars d'opérations annoncées en 2015, il signe son meilleur cru depuis la crise financière de 2008.

« L'Europe revient sur les écrans-radars des investisseurs, en particulier américains. Ces derniers bénéficient d'un dollar fort [face à l'euro ; Ndlr] et sont confrontés à un marché américain très bien valorisé et plus incertain, ce qui n'est pas le cas de l'Europe. De surcroît, un net rebond commence a se dessiner en Europe, alors que les pays émergents comme la Chine, le Brésil et la Russie ont nettement ralenti depuis quelques trimestres », explique Alexandre Courbon.

Des propos qui font écho à ceux de Sophie Javary : « Nous assistons à une accélération des fusions-acquisitions transfrontalières des Etats-Unis vers l'Europe, avec un nombre d'opérations qui a triplé sur les sept ou huit premiers mois de l'année. Les craintes sur un démantèlement de l'euro ont disparu, et les investisseurs américains, qui bénéficient de la force du dollar, perçoivent un retour de la croissance, notamment en Espagne, en Italie et au Portugal. Les valorisations demeurent par ailleurs raisonnables en Europe, alors qu'elles sont au plus haut dans de nombreux secteurs aux Etats-Unis. »

La France à contre-courant de la tendance mondiale

Et la France, dans tout cela ? Toujours selon les données de Thomson Reuters, l'Hexagone avance à contre-courant de la tendance mondiale, avec une chute de 30% du marché des fusions-acquisitions en 2015, à 160,8 milliards de dollars. Il faut dire que l'année 2014 avait été particulièrement riche en opérations de grande envergure, avec, entre autres, le rapprochement entre les cimentiers Lafarge et Holcim, ainsi que le rachat du pôle énergie d'Alstom par General Electric. Aussi les banquiers d'affaires ne manifestent-ils pas d'inquiétude quant aux perspectives du marché français des fusions-acquisitions. Lequel pourrait se réveiller en fanfare dans les premiers mois de l'année 2016, si l'on en croit les rumeurs de rachat de Bouygues Telecom par Orange. « En Europe, les secteurs des télécommunications, de la grande consommation et des équipementiers automobiles devraient continuer à se concentrer, car ils sont confrontés à d'importantes mutations et demeurent très fragmentés », indique d'ailleurs Sophie Javary.

« La plupart des secteurs d'activité sont concernés par les grands mouvements de fusions-acquisitions, à l'exception de celui des services financiers. Il est vrai que les banques n'ont pas terminé de nettoyer leurs bilans, et que le cadre réglementaire continue d'évoluer, entraînant des incertitudes sur leurs niveaux de fonds propres. Mais des opérations de fusions-acquisitions pourraient finir par se produire dans ce secteur, d'ici 18 ou 24 mois », estime de son côté François Kayat. Qui s'attend à ce que le marché des fusions-acquisitions poursuive en 2016 sur sa lancée de 2015, pour les mêmes raisons de liquidité abondante et d'entreprises saines mais en panne de croissance organique, et qui voient donc dans les acquisitions un levier de croissance. Une opinion partagée par Alexandre Courbon, d'autant plus que « sur le marché des fusions-acquisitions, les cycles semblent s'être raccourcis, ils durent en moyenne de 1 à 3 ans au lieu de 4 à 7 ans avant la crise de 2008. Aussi, dès qu'une fenêtre de tir se présente, les entreprises sont tentées de la saisir pour réaliser des opérations de croissance externe qui peuvent avoir été anticipées de longue date. » De fait, selon une enquête publiée le 27 octobre par le cabinet d'audit EY, réalisée auprès de 1.600 dirigeants d'entreprise de 53 pays, 60% de ces derniers envisagent de procéder à une acquisition au cours des douze prochains mois, une proportion au plus haut depuis six ans.

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Goldman Sachs, toujours en tête du marché mondial

En 2015, la célèbre banque d'affaires américaine est demeurée la reine du conseil en fusions-acquisitions dans le monde, avec 1.728 milliards de dollars d'opérations, d'après les données de Thomson Reuters. Ses compatriotes Morgan Stanley et JPMorgan s'octroient respectivement les deuxième et troisième places. Il est vrai que les trois banques américaines ont été de tous les « méga-deals », qu'il s'agisse du rapprochement entre Pfizer et Allergan, du mariage d'AB Inbev avec SABMiller, ou de la fusion entre Royal Dutch Shell et BG Group, la plus importante dans le secteur pétrolier depuis une dizaine d'années. En France aussi, Morgan Stanley, Goldman Sachs et JPMorgan sont bien classées, toutes trois figurant dans le « top 10 » des conseils en fusions-acquisitions, cependant toujours dominé par BNP Paribas et ses 53 milliards de dollars de transactions.

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Commentaires
a écrit le 29/12/2015 à 13:30 :
2/ On ne sera pas naïfs : l'essentiel du chiffre des fusions est celui et de loin des grandes entreprises. Les milliers de petites fusions ne pèsent rien à côté, toute personne s'étend penchée sur le sujet le sait forcément. Le Fortune Global 500, le magazine de référence qui présente un décompte haut et donc un peu restrictif mais fortement représentatif, comptabilise dans son dernier numéro un total de 31 trillions de dollars pour ces 500 plus grosses entreprises mondiales. On peut alors vérifier que les chiffres annoncés de 4,6 trillions de fusions correspondent à environ 15% du total en une seule année. C'est la fin des entreprises que j'estime à un horizon de 14 ans qui s'annonce. Par ailleurs il n'est pas possible de comparer la France ou l'Allemagne avec les USA. ce dernier pays a connu depuis de longues années et pour des raisons géo-stratégico-politiques une création en "feu d'artifice", multiple et souvent redondante tandis que notre pays à travers les réformes d'après guerre et de l'ère des nationalisations de 81 a vu ses entreprises se concentrer prématurément. Elles sont souvent en avance sur les américaines qui rattrapent aujourd'hui le temps perdu dans certains secteurs. Il faut donc ne retenir que le tableau d'ensemble. La France comme l'Allemagne comptent pour 2 trillions de chiffre chacun soit 7% environ dans ce classement général. Sur 2015 (parution en 2016) 17 pays ne disposeront plus que d'un seul représentant tandis que 6 pays (dont le France) seront renforcés comme les plus puissants, les autres étant progressivement affaiblis et distancés. Le challenge revient pour nous désormais de maintenir cette puissance.
a écrit le 29/12/2015 à 13:04 :
1/ Excellent article qui en tous cas va dans la bonne direction. Il serait préférable de parler tout de même de "trillions" pour appuyer l'affirmation et éviter les confusions [Il y a débat parmi les économistes français sur le mot, certains préfèrent "trillards"]. La question par ailleurs n'est pas celle de fusions en tant que telles mais de la disparition définitive du nombre d'entreprises, je l'évoque souvent sur ce fil. Les USA comptent 500 entreprises depuis le plus haut jusqu'à 5 milliards et ensuite 2 600 autres entre 5 et 1 milliard de chiffre. Ce total n'est plus abondé et ne le sera plus de telle sorte que le nombre de grandes entreprises mondiales se réduit et que ce faisant le pouvoir donné à ces dernières qui grossissent à l'infini devient colossal. J'ai proposé de limiter les acquisitions et le crédit ainsi qu'un lot de mesures freinantes pour celles dépassant les 300 milliards, las ce seuil est dépassé par un petit échantillon tandis que rien n'est fait pour en limiter l'évolution prédatrice. Le sujet est donc largement à creuser.
a écrit le 29/12/2015 à 11:42 :
Est ce utile à l'intérêt général? Ou est ce que ça gonfle encore un peu plus les inégalités ...?
Réponse de le 29/12/2015 à 13:29 :
Les fusions acquisitions dopent la croissance ; c'est donc positif pour tout le monde. Si les pauvres ne sont pas plus pauvres (étant donné que la croissance engendre des emplois) ; tant mieux si les riches sont plus riches. Augmentation des inégalités ne signifie pas appauvrissement des plus défavorisés, c'est même le contraire la plupart du temps.

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