« On ne reconnaîtra plus les banques dans 20 ans »

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Susanne Chishti ce jeudi à l'événement Bordeaux Fintech.
Susanne Chishti ce jeudi à l'événement Bordeaux Fintech. (Crédits : DC)
Ancienne de Morgan Stanley et de Deutsche Bank, Susanne Chishti a quitté la banque pour fonder Fintech Circle, un réseau de business angels investissant dans les startups réinventant les métiers de la finance. Auteur d’un livre très complet sur le secteur dont elle est une spécialiste reconnue, elle nous livre ses réflexions lors de son passage à la conférence Bordeaux Fintech.

LA TRIBUNE - Le nombre de levées de fonds et les valorisations des Fintech sont à la baisse. Vu de votre réseau de business angels spécialisé, est-ce la fin d'une mode ?

SUSANNE CHISHTI - Il y aura des hauts et des bas, mais à long terme le mouvement est clairement ascendant. La finance doit changer, comme l'industrie de la musique au début des années 2000. On ne reconnaîtra plus les banques dans 20 ans.

C'est une opportunité immense pour nous tous : les consommateurs, qui pourront bénéficier de meilleurs services et tarifs, les entrepreneurs, qui pourront toucher de nouveaux segments de clientèle, et enfin les banques elles-mêmes, qui pourront en quelque sorte externaliser l'innovation et choisir la meilleure sans prendre de risque ni supporter les coûts de développement. Bien sûr, il leur faudra aussi allouer différemment certaines ressources : ce sont les départements informatiques qui sont les plus menacés, ils devront justifier leur existence, la nécessité d'investir dans les systèmes d'information existants.

La Fintech ne constitue-t-elle pas une menace pour les banques dans leur ensemble ?

La plus grande menace ne vient pas des startups de la Fintech mais des géants de l'Internet, les GAFA, qui ont des moyens financiers et des marques comparables voire encore plus puissants. Les Google, Apple, Facebook, Amazon pourront choisir les cerises sur les gâteaux des banques et celles-ci risquent d'être réduites à fournir des services banalisés, sans capacité de différenciation. Pour contre-attaquer, il n'y a qu'une solution : l'innovation, dans une démarche ouverte.

Vous avez travaillé 15 ans dans la banque, qu'ont-elles raté à votre avis, étaient-elles trop focalisées sur les produits au lieu des clients ?

Je crois que les banques ont été un peu arrogantes, considérant qu'elles savaient tout mieux que tout le monde, dans leur tour d'ivoire. Et puis la crise financière a secoué tout le système bancaire et elles ont dû changer, pour payer les amendes et se mettre en conformité avec la régulation.

Les banques étaient focalisées sur la « compliance », pas du tout sur l'ergonomie et la simplicité d'utilisation. Elles ont compris qu'elles devaient s'y intéresser. Le problème est que l'état-major des banques ne comprend pas la technologie, qu'il considère comme un sujet de back-office, de fonction supports, alors qu'elle devrait être au cœur de leur stratégie de front-office, de contact avec le client. C'est un énorme changement culturel. Dans ces entreprises très pyramidales, il faut aussi qu'on accepte que les idées puissent venir de jeunes, en bas de la hiérarchie. Or ce sont de gros paquebots à manœuvrer.

Doivent-elles acquérir des Fintech pour rattraper leur retard ?

Ce doit être un mélange d'innovation interne, d'ouverture d'incubateurs et d'acquisitions, et pas seulement l'un ou l'autre. Les banques doivent aussi regarder les FinTech à différents stades de maturité, des plus jeunes startups aux « scaleups » de plus grande taille et en pleine internationalisation.

Vous vivez à Londres et avez rencontré les Fintech françaises pendant la conférence Bordeaux Fintech. Face aux plus grandes startups venues de Londres, de la Silicon Valley ou de Chine, comment peuvent-elles sortir du lot ?

C'est vrai qu'il y a beaucoup d'acteurs et il peut être difficile de se faire entendre dans tout ce vacarme. C'est un secteur en plein essor et ce n'est pas évident de savoir ce qui va réellement émerger.

En tant qu'Autrichienne, je remarque que nous, les Européens, avons tendance à ne pas bien nous vendre et à ne pas être assez ambitieux. Les Américains sont très forts pour faire des pitchs impeccables, même avec peu de substance. Je conseille aux startuppers français de ne pas être trop timides ni trop humbles, de viser grand tout de suite, l'international et pas seulement le marché français.

Vous publiez une somme sur le secteur. Où se trouve l'avenir de la Fintech à vos yeux ?

Les grandes tendances du moment sont l'intelligence artificielle, le change, les Assurtech et les « Regtech » (pour régulation, NDLR) : il y a de plus en plus de Fintech qui proposent des solutions aux banques pour alléger le poids de la conformité dans leur informatique, qui représente leur plus grosse dépense IT.

Sur le plan géographique, j'ai l'espoir que l'écosystème Fintech ne repose pas seulement sur la Silicon Valley et que des pôles d'innovation se développent un peu partout en Europe, par exemple dans la banque privée et la Blockchain en Suisse, dans l'intelligence artificielle et le paiement à Paris, et qu'ils fassent équipe pour concurrencer les États-Unis. Mais l'Europe doit aller vite et ne pas se reposer sur ses lauriers.

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a écrit le 08/10/2016 à 17:26 :
Une idée serait que plusieurs particuliers se mettent en commun pour créer une banque "collective". Une sorte de banque associative, gratuite, sans frais. Est-ce possible ? Comme ça, l'argent ne serait pas utilisé pour faire de la spéculation, (acheter des parts d'entreprises pourries, emprunts toxiques, etc)... Vous en connaissez beaucoup des moyens plus efficaces contre la spéculation des banques ?
a écrit le 07/10/2016 à 18:10 :
Bien sûr que ça va changer...

https://www.etico-conseil.fr/blog/si-amazon-faisait-de-la-banque
a écrit le 07/10/2016 à 13:55 :
Je quitte ma bank une fois mon credit payé !
Je veux plus avoir affaire avec eux ... Frais beaucoup trop élevés pour le service rendu !
Ça sera un compte nickel ou autre voire Apple Pay ... Au moins , je paies un service que j'utilise !!
a écrit le 07/10/2016 à 11:18 :
Tout à fait d'accord sur le niveau des pitchs. La bonne nouvelle c'est que ça s'apprend assez facilement (ne pas oublier Tel Aviv dans l'overview)

La question principale c'est comment changer la culture ....
a écrit le 07/10/2016 à 10:38 :
la banque (et l'assurance) sont des business(es) basés sur la confiance et la solidité. les petite structures n'y ont guère leurs places.. Mme Chichi a raison de souligner le potentiel des Google, Apple et autres..
a écrit le 07/10/2016 à 10:25 :
"La finance doit changer, comme l'industrie de la musique au début des années 2000. On ne reconnaîtra plus les banques dans 20 ans" Il est faux de comparer la banque et l'industrie de la musique (absurde même). Susanne Chishti connait-elle donc le système Monétaire à réserves fractionnaires ??? Qui permet aux banques commerciales de créer de la monnaie à partir de rien en multipliant par 15 à 30 fois la totalité des dépôts de ses clients par un simple jeu d'écriture.

Aucune des fintechs n'a cette possibilité, elles ne peuvent offrir que des services périphériques mais en aucun cas changer le secteur Bancaire !!! et si une fintech venait à posséder une licence bancaire officielle, alors ce ne serait plus une Fintech mais une BANQUE !
a écrit le 07/10/2016 à 9:38 :
"Morgan Stanley et de Deutsche Bank" ...

Je ne dirai rien...

Pour en revenir au sujet, la fintech c'est bien, le tout numérique youpi, mais quand on a un bon conseillé, qui connait la famille et qui a un bon contact et de bon conseil, je ne suis pas prêt d'échanger des services d'humain à humain contre un simple clic.

Pourquoi j'écris ça, oh simplement que je vois là un moyen simple pour les banques de réduire leurs coûts, de la même manière que les call center, il y aura une petite armée de bras qui coderons ou répondrons via l'appli en lisant sur leurs écrans les recommandations de réponse, je vois déjà la tronche de la banque de demain...

Catastrophique.
a écrit le 07/10/2016 à 9:18 :
"Or ce sont de gros paquebots à manœuvrer."

En effet, les néolibéraux adorent parler des Etats qui seraient des "mammouths à dégraisser" alors que leurs matrices, les banques sont peut-être encore plus conservatrices.

C'est un entretien intéressant mais il manque un peu de réalisme ou bien il y a trop de politiquement correct, on ne peut pas faire l'impasse sur la puissance politique extraordinaires des établissements financiers qu'ils sont largement capables de conserver leurs privilèges et leurs modes de fonctionnement et de l'imposer à l'économie mondiale comme ils le font.

Donc les "il faut que les banques" ne tiennent pas face à ces monstres de conservatismes qui comme nous l'a dit un de ses protagonistes dans un de vos anciens articles "ont 500 ans d'existence et ne sont pas prêtes de disparaitre."

Elles ont tellement de pouvoir politique et économique qu'elles peuvent tout détruire sur leurs passages. On ne pourra donc pas évoluer sans reformer en profondeur le fonctionnement des établissement financiers mais comme ce sont ces derniers qui décident de tout cela n'est pas près d'arriver.
a écrit le 07/10/2016 à 9:15 :
Quand nous voyons l'état actuel de la Deutsche Bank, établissement dans lequel elle a travaillé, pouvons-nous croire en ses paroles ? Pouvons-nous encore imaginer qu'elle puisse avoir raison ?

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