Le paiement en temps réel arrive dans toute la zone euro dans quelques mois

Par Delphine Cuny  |   |  1040  mots
Le paiement instantané existe déjà au niveau national dans de nombreux pays, notamment européens, mais pas en France. La BCE incite les banques de la zone euro à proposer ce service ce virement en moins de 10 secondes dès novembre prochain. (Crédits : Reuters)
La Banque centrale européenne vient d’annoncer la mise en place de ce nouveau service, TIPS, qui permettra aux particuliers et aux entreprises de transférer de l’argent en temps réel dans toute la zone euro. Les prestataires de service de paiement sont encouragés à s'y mettre dès novembre 2017.

Fini, les dates de valeur, les opérations en cours de traitement, l'incertitude d'être payé: dans quelques mois, il sera possible d'effectuer des paiements instantanés dans toute la zone euro en moins de 10 secondes. Cela inclut les virements en temps réel, par exemple entre particuliers (en famille ou entre amis, pour acheter une voiture d'occasion, payer son loyer, etc.).

C'est la Banque centrale européenne (BCE) qui est à la manœuvre : elle mettra à la disposition des banques son infrastructure existante de règlement en temps réel (appelée Target2), déjà utilisée par les banques centrales et commerciales pour les paiements de montants élevés (l'équivalent du PIB de la zone euro y est traité en cinq jours), pour faire décoller le marché. Cette plateforme pourra être utilisée à partir de novembre 2018 pour les transferts instantanés de tous montants que les établissements bancaires proposeront eux-mêmes à leurs clients.

Ce service, baptisé TIPS (pour Target instant payment setllement), serait disponible 24 heures sur 24, tous les jours de l'année, fériés et week-end compris, pour les banques : les bénéficiaires seraient crédités sur leur compte immédiatement, de jour comme de nuit. Un vrai plus aussi pour les commerçants (pas de délai de paiement, moins d'attente en caisse), et pour les banques, le système éliminant le risque de crédit.

« En fournissant TIPS, la BCE s'assurera que la demande de paiements instantanés est satisfaite au niveau européen et facilitera encore l'intégration de la zone euro » fait valoir l'institution monétaire européenne dans un communiqué jeudi.

Un jour ouvrable actuellement

Avant même novembre 2018, le paiement instantané pourrait débarquer dans l'application mobile de votre banque. La BCE a fortement encouragé les prestataires de services de paiement (principalement les banques) à proposer à leurs clients le virement instantané paneuropéen dès cet automne, à partir de novembre 2017, pour un montant maximal de 15.000 euros. Aujourd'hui, les paiements en euro et virements SEPA prennent jusqu'à un jour ouvrable pour être effectivement crédités au compte du bénéficiaire au sein même de la zone, relève la BCE.

« Bien que cela ne soit pas obligatoire pour les prestataires de services de paiement de proposer le transfert instantané SEPA (SCTinst), un grand nombre d'entre eux devraient le faire » estime la Banque centrale européenne dans sa communication de jeudi

Le nouveau service TIPS ne sera pas totalement gratuit, mais presque : la BCE fera payer un montant « avantageux » (0,0020 euro au maximum) par paiement aux banques, au moins pendant les deux premières années, pour couvrir ses frais. Le prix sera proportionnel aux volumes.

Libre aux banques de décider si elles proposent le service gratuitement à leurs clients (particuliers ou entreprises) ou si elles facturent des frais ponctuels (en fonction de la somme virée), voire une option mensuelle ou annuelle. Si la tarification de ce service, qui promet d'être plébiscité par les utilisateurs, n'est pas indolore, mais dissuasive, les banques risquent d'inciter leurs clients à aller à la concurrence ou à utiliser un service de paiement à la Paypal, qui propose déjà le transfert entre particuliers gratuitement, mais pas (encore) instantanément.

Le potentiel est évalué à 6,5 millions de transactions par jour d'ici 2020 et 10,5 millions d'ici 2023 à travers la plateforme TIPS, selon les estimations ressortant de la consultation publique menée par la BCE.

Règlement en monnaie banque centrale

Les règlements, irrévocables, seront réalisés en monnaie banque centrale : seuls les établissements ayant déjà un compte auprès de Target2 (environ 1.000 banques européennes aujourd'hui) ou éligibles, pourront participer à cette plateforme de règlement instantané.

D'autres acteurs (on pense aux PayPal et autres startups de la Fintech comme l'appli de paiement française Lydia) pourraient cependant y avoir accès, sous réserve de signer un contrat avec un établissement de crédit autorisé à réaliser des transactions en monnaie banque centrale.

[Circuit de la plateforme TIPS. Crédits : BCE]

Si seule la zone euro est concernée à ce stade, la BCE souligne que sa plateforme sera  « techniquement capable de réaliser des règlements dans d'autres devises. »

Le paiement instantané national existe

La BCE souhaite un marché unique financier intégré et veut lutter contre le risque de fragmentation de ce marché des paiements, avec une multitude de solutions nationales parfois propriétaires et qui ne sont pas interopérables.

Car le paiement instantané existe déjà au niveau national dans plusieurs pays, notamment européens : en particulier en Suède avec le très populaire système Swish, utilisé par plus de la moitié de la population, au Danemark (MobilePay), en Pologne (Elixir) et au Royaume-Uni (avec le service interbancaire Faster Payments, lancé en 2008, qui a traité l'équivalent de 130 milliards d'euros en mai), et en zone euro en Italie (Jiffy), en Espagne (Iberpay) et aux Pays-Bas (iDEAL).

Le paiement temps réel service existe aussi au Japon (c'est le premier à l'avoir mis en place avec Zengin), au Mexique et au Brésil, en Australie...

La France pas en pointe

Rien à ce stade en France, qui n'est pas des plus en pointe dans ce domaine, et où l'on détient le record de chèques émis en Europe. Les banques françaises assurent qu'elles s'y préparent.

« Les banques françaises se sont mises en ordre de marche pour offrir des solutions reposant sur le paiement instantané » nous confirme la Banque de France. « Elles participent activement aux travaux du Comité national des paiements scripturaux, aux côtés des acteurs de la demande (commerçants, créanciers), dans la perspective de préparer la mise en œuvre de ces solutions (définition de parcours clients homogènes notamment). »

Ce sont surtout les spécialistes de cartes bancaires qui ont à craindre le virement instantané. Aux États-Unis, Visa et Mastercard se sont d'ailleurs associés à la solution "anti-PayPal" des banques américaines, Zelle, qui sera bientôt lancée. Certaines startups de la Fintech pourraient aussi voir leur innovation se banaliser et perdre leur avantage compétitif - par exemple les solutions numériques remplaçant le chèque de banque... Le virement instantané a le potentiel de révolutionner le paysage des paiements.