Fuite des open space : les cadres, spécimens interchangeables pour les RH

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De plus en plus, les problématiques de qualité de vie au travail et de risques psychosociaux sont au cœur de l'actualité. Et ces défaillances managériales sont reconnues jusque dans les entreprises.
De plus en plus, les problématiques de qualité de vie au travail et de risques psychosociaux sont au cœur de l'actualité. Et ces défaillances managériales sont reconnues jusque dans les entreprises. (Crédits : Unsplash)
[DOSSIER 3/3 ] S’il reste marginal, il est plus fort que jamais. Le phénomène d’abandon des « bullshit jobs » avant une reconversion radicale touche de plus en plus de personnes, en quête de regain de sens. Les entreprises semblent pourtant loin de s’en inquiéter. Dans un contexte de fort chômage, « un salarié de perdu, c’est dix de retrouvés ».

« Je n'ai jamais vu autant de cas de burn-out qu'aujourd'hui », confesse Marie-Paule Istria, consultante management et développement des ressources humaines. Bore-out, forte pression, les causes qui font que les cadres quittent leur poste et se reconvertissent sont multiples. D'après les chiffres de La Fabrique[1] ; les cadres représentent 31% des profils soumis à des tensions avec leur hiérarchie, 37% des individus soumis à des tensions avec leurs collègues et 49% des personnes optant pour un changement[2].

Pour expliquer le phénomène, un souci managérial est souvent évoqué. Philippe Caumant, qui a troqué sa place en open-space pour une startup qui met en lien les consommateurs et les agriculteurs, témoigne :

« Les grandes entreprises ne sont pas adaptées au niveau du management. Elles ne comprennent pas qu'elles doivent s'adapter aux jeunes talents, à leurs besoins, à leur logique qui est différente de celle des générations précédentes. Ce n'est pas qu'une question de salaire. Aujourd'hui, la carrière est plus volatile, on veut des CDD. »

De plus en plus, les problématiques de qualité de vie au travail et de risques psychosociaux sont au cœur de l'actualité. Et ces défaillances managériales sont reconnues jusque dans les entreprises. « Les salariés n'en peuvent plus et le point faible, c'est le manager. Son influence est fondamentale. C'est lui qui génère l'engagement ou non du salarié », reconnait la directrice des ressources humaines d'une multinationale, sous couvert d'anonymat.

| Lire aussi : Lassés de leur « bullshit job », les cadres désertent les open space

Dans son entreprise dont l'activité principale est le transport logistique, les salariés sont dépendants d'associés « offshore » qui sont chargés des services clientèles. « De fait, ils connaissent une perte de considération de leur propre poste. Ils sont dépendants des Indiens et se retrouvent incapables de faire le travail seuls. De plus, ils encaissent, prennent tout dans la tête au téléphone. » La DRH ne manque même pas de reconnaître son rôle. « Les salariés sont sous pression constante. On a des cas de burn-out (peut-être 5% de notre société) d'autres sont victimes de diabète, de cancers, d'AVC. Sans doute n'y sommes-nous pas pour rien... » Concernant la pression, elle précise : « Moi-même je le fais. Il faut atteindre les objectifs, augmenter les rendements. C'est la réalité du marché. »

Les entreprises ne se font pas de souci

De fait, impossible de nier que les entreprises ne se rendent pas compte du problème.

« Les entreprises sont au courant car elles lisent les études, rapports, témoignages et surtout parce que leurs salariés expriment ces frustrations. Mais peuvent-elles vraiment évoluer, au-delà de l'installation de tables de ping pong ou d'espaces de coworking ? Peut-on produire des logiciels, des avions ou des services téléphoniques sans l'organisation managériale et bureaucratique saturée de procès qui prévaut dans ces structures et qui génère du malaise et un sentiment de vacuité ? » Questionne Jean-Laurent Cassely, interrogé par La Tribune.

Si une conscience intellectuelle du problème est en cours, le passage à l'action pour y remédier reste marginal, relève Anaïs Georgelin fondatrice de l'association So Many Ways qui accompagne les personnes souhaitant se reconvertir. « On parle d'envolées lyriques sur le bien-être. Mais il s'agit pour l'heure que de discours qui masquent un grand vide », exprime clairement Marie-Paule Istria.

Pis, les entreprises ne voient pas forcément les départs des cadres d'un mauvais œil. C'est en tout cas, le cas de la multinationale, habituée des plans sociaux et des plans restructuration citée plus haut. Pour cette même DRH : « Il n'y a pas d'inquiétude de notre part car, ça reste marginal, les gens ont souvent peur de partir finalement pour changer de vie... »

Surtout, « la société continue à vivre (...) On est tous interchangeable. Les gens partent, il y  en a d'autres. On n'est plus à l'époque où l'on passait 30 ans dans une même société. 'On est tous des pions', moi-même j'en suis un, il faut juste l'intégrer. »

La bonne conscience des entreprises

Un autre paradoxe apparaît au sein des entreprises : au lieu de s'attaquer au souci managérial de fond et d'améliorer réellement l'accompagnement des employés, les entreprises aident à la reconversion professionnelle. « Les entreprises s'achètent une bonne conscience, mais au moins, elles le font », témoigne Marie-Paule Istria, du cabinet de conseil en RH. La consultante intervient ainsi auprès de différentes entreprises pour mener des formations et encadrer les personnes. Pour autant, si les entreprises ont consciences du mal, rien ne les pousse à changer leur fusil d'épaule.

Et le contexte actuel du monde du travail n'aide en rien :

« Nous ne sommes pas dans un système de plein emploi. On est sur un marché et les entreprises sont des consommateurs. Les ressources humaines, finalement, sont une simple ressource, pas une richesse. Ainsi, inconsciemment, les employeurs pensent que s'ils secouent le poteau, cinquante salariés en tomberont », poursuit Marie-Paule Istria.

Le problème pourrait facilement perdurer : « C'est malheureusement devenu un mode de fonctionnement plutôt qu'un mode de dysfonctionnement. Si on sort de la crise économique, les entreprises pourront être plus sympas envers leurs salariés, pour les faire rester. Mais actuellement, les jeunes voient qu'ils sont des moutons parce qu'ils se font tondre. »

Les déserteurs, précurseurs d'un nouveau modèle ?

Le phénomène pourrait même bien s'amplifier en touchant de plus en plus de personnes. Pour Marie-Paule Istria, le ras-le-bol des cadres n'épargne pas le haut de la pyramide. Directeurs généraux et directeurs des ressources humaines en personne, désertent leur poste, subissant eux aussi une pression importante. « Aujourd'hui, c'est le chiffre. Les RH suivent les financiers. Ils sont redevenus des gestionnaires à la solde des patrons, des petites mains qui ne dirigent plus rien du tout. On leur demande de virer dix personnes et ils doivent le faire, même si cela va à l'encontre de leurs valeurs. Et ceux qui ne peuvent pas, partent. »

| Lire aussi : « Au travail, ce qui est prioritaire, c'est le sens et non plus l'argent et la sécurité »

Peut-être plus optimiste, Jean-Laurent Cassely fait l'hypothèse que « la solution viendra de l'extérieur » : « ces bureaucraties étant trop lourdes pour faire évoluer leurs méthodes de travail. On considère encore cette 'fuite' de cadres comme une anomalie, mais peut-être que ces déserteurs sont des précurseurs qui vont inventer de nouvelles manières de faire. On oublie souvent quand on évoque la 'destruction créatrice' que ce qui est détruit et ce qui est créé ne le sont pas nécessairement au même endroit... »  De nouveaux modèles professionnel et managérial sont peut-être sur le point d'être créés.

__________

[1] Dossier « Portraits de travailleurs, comprendre la qualité de vie au travail » réalisé par La Fabrique de l'industrie publié le 13 septembre 2017

[2] Un changement est défini par La Fabrique  comme « un changement de l'organisation du travail, une restructuration ou un déménagement, un changement de poste, un changement dans les techniques utilisées, un rachat ou un changement de direction ».

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Commentaires
a écrit le 14/11/2017 à 19:37 :
Bullshit cet article
Faudrait dire à votre robot de se relire!
a écrit le 14/11/2017 à 8:37 :
Quand la «  vie humaine » n’a pas d’importance , pourquoi celles des salariés ( es) seraient importantes aux yeux des structures esclaves de la «  culture de l’argent & du luxe » ?
a écrit le 13/11/2017 à 20:38 :
Bah, ça fait quelque temps que j'ai compris qu'il ne sert à rien de s’éreinter dans les entreprises françaises. Au moins à l'étranger, tu bosses, t'es bien payé...
a écrit le 13/11/2017 à 17:07 :
Le problème réside dans le fait qu'à la place d'un pion, une entreprise prend le risque de recruter un "grain de sable". Et les conséquences sont loin d'être négligeables... L'investissement massif en intelligence artificielle a justement pour finalité de créer des pions dociles et dénués de toutes valeurs autres que celles qu'on leur a programmées...
a écrit le 13/11/2017 à 14:33 :
Oscar du meilleur DRH de l'année pour sa phrase culte "On est tous des pions..." Et bien non monsieur !
a écrit le 13/11/2017 à 11:39 :
Les français sont trop mous, fragiles, faibles et incompétents pour survivre à la mondialisation. Le seul horizon du français moyen : rejeter la faute sur les autres et se plaindre. La preuve ? Il a voté massivement Mélenchon/Le Pen à la dernière présidentielle : une vraie victime.
Réponse de le 13/11/2017 à 17:32 :
Si c’est ça, il faut tout de même reconnaitre des circonstances atténuantes aux Français, en raison du contexte de jacobinisme persistant et de l’intendance.
Depuis le temps, cela a déteint dans les entreprises et dans la société er chacun compte sur le niveau au dessus ou sur l’Etat pour résoudre tous les problèmes. D’où l’attente du messie tout puissant qui d’un coup de baguette magique va résorber les déficits, tout en conservant les avantages pour tous.

Il parait que même un Girondin a rejoint le mouvement. Plus sérieusement, il faut espérer que le Président Macron arrive à changer l’état d’esprit autant que l’esprit d’État.
Réponse de le 13/11/2017 à 19:13 :
On verra bien quant on vous jettera comme un malpropre......
Marcher sur la gueules de ses congénères pour continuer a exister a ses limites.......la mondialisation existe, certes, mais pour combien de temps?
a écrit le 13/11/2017 à 11:05 :
Merci pour cet article sur un sujet au combien important et pas assez relaté par les journalistes. Je me suis moi même retrouvé dans un premier "bullshit job" en sortant de l'école en CDD heureusement et pas en CDI. Depuis au chômage et difficile de retrouver un vrai emploi et qui ne sera pas obsolète dans quelques années suite à l'automatisation des services grâce à la tech blockchain, à l'intelligence artificielle ou encore à la délocalisation vers la Pologne ou la Roumanie (ex de domaines concerné: service informatiques, services comptables et financier). Beau prospect pour notre jeunesse la plus qualifié de notre histoire, car la concurrence sur le marché du travail en France n'est pas prêt de faiblir. Il y a juste un mot à retenir après avoir lu cette article: "quel GÂCHIS"
a écrit le 13/11/2017 à 10:40 :
J'y vois une raison à cette déconsidération des collaborateurs , aujourd'hui les"managers" sont incapables de parler de vive voix avec leurs équipes, ils sont obsédés par les procédures, protocoles , et les enquêtes qualités et les tableaux de résultats avec les petites flèches vertes ou rouges , qui montent ou descendent .
Ils ont peur de s'adresser directement à une personne humaine , ils ne savent que "communiquer" par sms, couriels , conférences téléphoniques, visio conférences .Serrer la main d'un collaborateur et boire une bière ou un café avec lui cela n'appartient à leur culture ....culture gafa ou un être humain n'est qu'un individu code barres !!!!!!
Réponse de le 13/11/2017 à 17:07 :
Sans oublier, le système d'évaluation de fin d'année, vaste fumisterie ,surtout quand on apprend que le quota de notation pour le service est déjà envoyé 3 mois avant par la direction , ce qui va déterminer ou pas la misérable augmentation salariale elle aussi individualisée.
a écrit le 13/11/2017 à 10:36 :
J'y vois une raison à cette déconsidération des collaborateurs , aujourd'hui les"managers" sont incapables de parler de vive voix avec leurs équipes, ils sont obsédés par les procédures, protocoles , et les enquêtes qualités et les tableaux de résultats avec les petites flèches vertes ou rouges , qui montent ou descendent .
a écrit le 13/11/2017 à 10:02 :
"Aujourd'hui, la carrière est plus volatile, on veut des CDD."
Euh... Non.
a écrit le 13/11/2017 à 9:58 :
c'est d'autant plus un probleme que la france est un pays ultrasocialiste ou tout est bloque ( en economie on appelle ca ' insiders outsiders').......... si vous n'etes pas bien dans votre travail, faudra y rester quand meme car grace a la misere et au decouragement general seme par les amis de lenine, personne ne vous proposera rien............ reste la solution independant? oui, comme disait attali en relisant marx ' c'est pas donne a tout le monde'...........
un vrai bonheur socialiste ou on depend d'imbeciles incompetents ( coercition et camps de concentrations en moins, quand meme).......
( reste l'exil, pour les jeunes......)
Réponse de le 16/11/2017 à 20:58 :
A vous lire, j'espère pour vous que vous avez fui depuis longtemps ce goulag rougeoyant. Bien sûr, vous ne resteriez pas ici pour profiter du système de santé, du filet social, de l'enseignement gratuit ou presque (bien que vos amis travaillent consciencieusement à le rendre payant) et d'autres fariboles du genre. Il y a longtemps, sans aucun doute, que vous avez rejoint quelque paradis ultra libéral d'où vous pouvez jouir du spectacle. Non, vous êtes encore ici?
a écrit le 13/11/2017 à 9:14 :
"Si vous ne faites pas ce qu'on vous dit il y en a dix qui rêvent de prendre votre place", c'est en effet ce qu'un cadre entend et comprend tout au long de sa vie. Dans le genre conditions de travail il vaut mieux être manutentionnaire que cadre.

Au nom d'un salaire parfois à peine supérieur parfois même inférieur mais seulement pour le statut, ils sont totalement asservis acceptant des conditions de travail à la baisse quotidiennement jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus alors dans ce cas c'est la sécu qui prend le relais, le cadre est viré pour aussitôt être changé.

Voilà pourquoi l'oligarchie a besoin de chômage de masse pour pouvoir exploiter ses salariés à fond, on comprend que le phénomène prenne de l'ampleur cela reste rassurant concernant la nature humaine.
Réponse de le 13/11/2017 à 17:02 :
Excellent commentaire. Il faut mettre fin à l'exploitation et au néolibéralisme en rejoignant Jean-Luc dans son combat.
Réponse de le 14/11/2017 à 8:57 :
C'est bien vous croyez au sauveur, mais pas moi, puis alors i la une drôle de tête votre sauveur hein...

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