Un rapport dénonce le fiasco financier et calendaire du drone Harfang

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Airbus Group a mis près de 270 millions d'euros de sa poche pour livrer le drone Harfang à l'armée française
Airbus Group a mis près de 270 millions d'euros de sa poche pour livrer le drone Harfang à l'armée française (Crédits : Airbus Group)
Une facture qui enfle (de 100 à 440 millions d'euros), des délais qui explosent (5 ans de retard), une opération qui est mal évaluée, selon un rapport du ministère de la Défense. Le drone Harfang a cumulé tout ce qu'il ne fallait pas faire.

Le Predator aurait pu voler beaucoup plut tôt sous les couleurs de l'armée française. Dès 2003. C'est la petite histoire dans l'histoire chaotique, trop chaotique du SIDM (Système intérimaire de drone MALE). Car Sagem, associé à l'américain General Atomics, proposait en 2001 au ministère de la Défense un système sur la base du drone Predator. Mais c'est finalement Airbus Group (alors EADS), qui est retenu par la DGA (Direction générale de l'armement) pour doter l'armée de l'air d'un drone de surveillance, de reconnaissance et de désignation d'objectif de jour comme de nuit. La plateforme du successeur du drone Hunter est réalisée par le groupe israélien IAI, sur la base du drone Heron.

C'est le début d'un long chemin de croix pour les militaires, qui ne pourront disposer du drone Harfang, d'abord conçu comme une solution intérimaire de courte durée, qu'en 2008... au lieu de 2003. Cette opération non érigée en programme (ONEP) initialement prévue pour être réalisée entre 2001 et 2003, devait être proche d'un achat sur étagère. Elle s'est poursuivie "jusqu'à la fin 2008", note un rapport du ministère de la Défense (Comité des prix de revient des fabrications d'armement -CPRA). "Plus de cinq ans de retard, pour une durée initialement prévue de deux ans, montrent que la difficulté technologique d'une telle opération avait été sous-estimée. De plus, le refus américain d'autoriser l'utilisation de certains composants a créé des problèmes qui ont également retardé le déroulement du programme", explique ce rapport.

La facture passe de 100 à 440 millions d'euros

A l'origine, le coût envisagé était relativement limité pour quatre drones (environ 100 millions d'euros), explique le rapport du CPRA. Mais le résultat est très éloigné de cette évaluation : il a été multiplié par plus de quatre, pour atteindre plus de 440 millions. Selon le rapport, le coût de réalisation (163 millions) ne représente que la moitié des coûts identifiés jusqu'en octobre 2013, le soutien (contractualisé et interne) atteignant près de 100 millions d'euros, tandis que le coût d'utilisation s'élève à 36 millions d'euros. Pour une utilisation jusqu'à 2017, les coûts de soutien et d'utilisation sont évalués à plus de 120 millions d'euros, dont près de 22 millions d'utilisation: soit 440 millions d'euros.

Airbus Group a effectué, pour sa part, plus de 130 millions d'euros de dépenses propres, auxquelles peuvent être ajoutés plus de 120 millions d'euros pour les études du futur drone MALE. Il a par ailleurs eu à s'acquitter de 18,5 millions d'euros de pénalités. Soit près de 270 millions d'euro de sa poche.

Une opération mal évaluée

Lors du lancement de l'opération, les difficultés de réalisation ont été "mal évaluées, notamment en matière de navigabilité ou de capacité de vol". Airbus Group "n'a pas tenu ses engagements, notamment en termes calendaires". En revanche, le rapport du ministère estime que "les équipements livrés apportent aujourd'hui une capacité essentielle aux forces, et leur intégration dans la chaîne opérationnelle est maintenant bien maîtrisée". Les auteurs du rapport, Patrice van Ackere, contrôleur général des armées, et Denis Plane, ingénieur général de l'armement, reconnaissent que certaines étapes de la réalisation du drone "ont connu des problèmes difficilement prévisibles".

Pour autant, en dépit des difficultés de ce programme, l'emploi du drone Harfang a été "décisif en Afghanistan et au Mali". Ces drones ont pu être employés en opérations extérieures, notamment en Afghanistan dès 2009, avant même d'avoir toutes leurs capacités. Celles-ci ont été apportées par la suite et utilisées au Mali. Ils ont montré une "excellente intégration dans la manoeuvre aérienne et terrestre".

Et maintenant ?

Comme toujours, en matière de drones, le futur est toujours compliqué en France. Des travaux sont actuellement menés pour maintenir jusqu'en 2017 le système Harfang actuel. Au-delà, il est prévu que la capacité de drones MALE soit assurée par des systèmes Reaper (un premier système a été acheté et livré en 2013) et les réflexions se poursuivent pour les drones futurs. "Quant au système pérenne qui doit lui succéder, espéré depuis 2001 et aujourd'hui envisagé pour 2020, il risque de connaître également un glissement de calendrier de plusieurs années, notamment s'il s'agit de développer un drone de conception européenne", estime le rapport du CPRA.

La France dispose dans ce domaine de capacités industrielles certaines, estime le rapport, mais il lui est difficile d'y rester présente face aux Américains. "Il lui faut néanmoins tenter de poursuivre cette activité, notamment dans le domaine des équipements pour lequel les industriels ont des compétences reconnues", précise-t-il. Pourtant, les drones, qui sont de plus en plus indispensables aux armées, ont un intérêt opérationnel essentiel. "Les drones ne remplacent pas des capacités existantes mais apportent des capacités nouvelles (notamment l'endurance longue de 24 heures et la surveillance à distance de la base)". Enfin, "si l'on compare les missions effectuées avec celles d'un avion de combat, le coût global d'une heure de surveillance d'un drone est bien moins coûteux: celui-ci assure en effet une permanence longue et ne nécessite pas d'avion ravitailleur pour effectuer le transit".

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Commentaires
a écrit le 19/10/2014 à 11:56 :
"La facture passe de 100 à 440 millions d'euros"...et la gabegie continue sans réactions !!!...Mais que je suis stupide...c'est la même bande de copains anciens polytechos ou énarques de la DGA et des grands groupes qui festoient ensemble a la même table !
a écrit le 14/10/2014 à 13:51 :
Encore une belle réussite de la DGA...
a écrit le 14/10/2014 à 10:41 :
Le véritable problème est d'avoir eu un état major qui pendant des années n'a pas voulu voir le potentiel des drones. Pour eux seul la noblesse du pilote avec sa belle écharpe de soie comptait.
Un des points positifs de l'Afghanistan est d'avoir fait voler en éclats toutes ces certitudes héritées de la guerre froide et des guerres post coloniales en Afrique. Aujourd'hui l'armée française est en bien meilleure condition qu'elle ne l'était auparavant. Bien sur il reste beaucoup a faire - notament sur la maintenance ou sur le matériel qui n'est pas en première ligne comme les MRTT - mais l'évolution est tangible.

Meme si la réalisation de ce drone a été couteuse il faut l'accepter et se dire que c'est une cout que l'on économisera plus tard en comprenant mieux les choix a faire. Nous sommes un pays d'ingénieur: acheter sur étagère revient à remettre des décennies d'investissements scientifiques et industrielles.

Il suffit de voir les autres économies européennes: en confiant tout aux USA ils sont maintenant totalement incapable de réaliser le moindre développement d'envergure.
L'Angleterre? annulation de la modernisation de ses Victor. Appel d'urgence pour finir sa nouvelle classe de sous marin.
La Suède? Le Grippen qui concurrence le Rafale n'est pas une création: c'est un assemblage de composants piochés dans le catalogue américain. Ce qui fait que chaque vente de Grippen doit etre accepter par le sénat américain...
Les exemples ne manquent pas...

Le plus important serait de remettre a plat le fonctionnement des alliances sur les grands projets: c'est ce qui fait perdre du temps, complexifie la gestion du projet et les spécifications pour au final avoir un couteau suisse qui coute une fortune et que personne ne veut vraiment acheter à l'export. L'a400m est un bon exemple: l'acquisition d'un savoir faire sur des moteurs à hélices performants était l'avancé technologique dont on avait besoin mais la multiplication des demandes spécifiques des différentes armées a créer un truc bien trop compliqué...
Réponse de le 14/10/2014 à 12:18 :
d un autre cote les drones c est bien quand on a affaire a une armee de 3eme ordre genre taliban mais il faut pour que ceux ci soit efficaces avoir la maitrise totale du ciel. ce qui est loin d tre le cas en cas de confrontation avec une armee moderne (ex russie, chine ...)
a écrit le 14/10/2014 à 8:37 :
C'est ça, quand on veut voyager en première classe avec un billet de deuxième….

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