Et si le projet OneWeb était à risque pour Airbus...

 |   |  1296  mots
Le fondateur de la start-up OneWeb, Greg Wyler, veut connecter la Terre entière à internet à des prix abordables avec une constellation de 900 micro-satellites
Le fondateur de la start-up OneWeb, Greg Wyler, veut connecter la Terre entière à internet à des prix abordables avec une constellation de 900 micro-satellites (Crédits : BPI France)
Tom Enders a personnellement pris la décision de se lancer dans le projet OneWeb du milliardaire Greg Wyler en dépit des appels à la prudence de la plupart des membres de son management. Sa fascination pour l'Amérique qui entreprend et réussit ne l'aurait-elle pas trop aveuglé?

Et si Tom Enders s'était peut-être un peu trop précipité dans les bras du fondateur de la start-up OneWeb, Greg Wyler... Car le projet du milliardaire américain qui veut connecter la Terre entière à internet à des prix abordables avec une constellation de 900 micro-satellites n'était peut-être pas aussi solide qu'aurait pu le penser Tom Enders. D'autant que des rumeurs non confirmées circulent dans le milieu spatial propageant d'éventuelles difficultés de financement de son projet. Pourtant, le président d'Airbus Group, séduit par Greg Wyler, n'a pas hésité longtemps l'été dernier.

Il a balayé d'un revers de main tous les appels à la prudence pour se jeter à fonds perdus dans ce projet très bien vendu (trop?) par l'un des symboles de l'Amérique qui entreprend. Ce qui fascine tant Tom Enders, toujours attiré par les États-Unis. Car tout ce qui se fait de l'autre côté de l'océan Atlantique sera toujours mieux qu'en Europe. "L'Europe est à l'exact opposé de la Silicon Valley", avait-il d'ailleurs expliqué avant le salon du Bourget 2015 au "Point".

Greg Wyler ? "Un très bon vendeur"

Mais qui est vraiment Greg Wyler? "Il a du charisme, un charme incroyable mais comme tous les Américains, il fait beaucoup de com", explique un industriel français, qui l'a approché. "Il est très intelligent, il pose toujours les bonnes questions, c'est un gros travailleurs mais il a tendance à sur-vendre ses projets", souligne une personne qui le croise assez souvent.

Considéré par beaucoup comme un visionnaire, ce milliardaire a quand même étonnamment quitté la constellation O3b (Other 3 billion), dont il est pourtant le fondateur, avant son décollage commercial. Son management agaçait chez SES, explique-t-on à La Tribune. Il aurait gardé entre 3% et 5% du capital de O3b. "Greg Wyler est plus un homme de coups. Ce n'est pas forcément un très bon gestionnaire d'activité", résume cet industriel.

"Je suis un peu étonné que Tom Enders soit obnubilé autant par la Silicon Valley et son côté paillettes. Greg Wyler a quand même aussi ce côté paillettes", souligne-t-on par ailleurs à La Tribune.

Une décision de Tom Enders

La participation d'Airbus au projet OneWeb est une décision de Tom Enders. De lui et de lui seul contre la plupart de ses managers frileux. Aujourd'hui encore, certains ne sont pas sûrs en interne de la réussite de ce projet... très ambitieux (trop?), qui donne des maux de tête aux ingénieurs du groupe. D'autres convaincus par le projet estiment également que le pari est encore loin d'être gagné.

Interrogé lors de la présentation de ses vœux à la presse, François Auque n'a pas souhaité s'exprimer sur ce projet, précisant seulement qu'il n'avait "aucune crainte pour OneWeb". En revanche, il a souligné que le contrat passé par OneWeb à la nouvelle coentreprise baptisée OneWeb Satellites entre Airbus Space Systems et la start-up de Greg Wyler (50-50) "protège la JV satellites" en cas de défaillance du projet.

Et ce n'est pas la fabrication de plus de 900 microsatellites, pesant moins de 150 kilos et lancés à 1.200 kilomètres d'altitude, qui est le plus difficile. Risques de collisions, communication entre les satellites, retombée de débris dans l'atmosphère, négociations avec les pays pour les droits de diffusion, sont entre autres certains des défis encore à relever... alors que le premier lancement est prévu pour 2018. Greg Wyler aurait déjà sécurisé des droits avec quelques pays, explique-t-on à La Tribune.

En devenant opérateur de satellites via son investissement dans OneWeb, Airbus a provoqué une réaction épidermique des autres opérateurs comme SES et Eutelsat. Iront-ils jusqu'à ne plus acheter des satellites à Airbus, celui-ci étant devenu un concurrent ? Cette année sera un bon test pour y voir plus clair. Si cela était le cas, ce serait alors la double peine : industrielle et stratégique. Mais Tom Enders n'en est pas à son premier essai quand il avait regardé l'acquisition d'Eutelsat et d'Inmarsat en 2014 tout en imaginant pouvoir garder son activité satellite.

Le projet OneWeb coûtera-t-il du "fric"?

Chez Airbus Group, il y a un nouveau dogme qui circule chez les managers du géant européen : "Il faut faire du fric". Sous-entendu, plus de rentabilité, et donc moins de risques. Et quand Tom Enders et ses équipes de "cost killers" font la chasse au moindre euro dépensé sur les programmes du groupe, le projet OneWeb passe à travers les mailles et est exempté des habituelles analyses financières. Le groupe a d'ailleurs déjà pris un gros ticket d'entrée estimé entre 150 et 175 millions de dollars pour participer à un projet vendu sur papier par Greg Wyler.

"Nous avons fait une analyse différente du business plan", précise sobrement un industriel interrogé. D'autant que le prix unitaire des satellites annoncé par Greg Wyler étonne. Dans une interview accordée en novembre à "Paris Match", il a révélé qu'ils coûtent 400.000 euros chacun. "Le projet est très risqué. Notamment pour le constructeur sur lequel pèse un risque sur le prix des satellites, un risque technologique et enfin un risque sur le modèle économique", note une source informée. Une analyse qui est partagée par un opérateur de satellites, qui ne croit pas à un opérateur universel de l'internet. Un autre prévoit déjà des pertes sur cet investissement.

Enfin, il y a un risque sans doute au moins aussi important que les risques industriels pour Airbus Group : c'est celui de perdre totalement les 175 millions de dollars. L'investissement est au bilan d'Airbus (montant des actions OneWeb qu'Airbus a achetées). Chaque année, il faudra que celui-ci passe les fameux tests de validité ou impairment test qui permettent de valider la cohérence entre la valeur nette comptable des actifs et leur valeur de récupération. Or avec le business plan de OneWeb, qui a déjà décalé de 2 ans (retards sur la date de mise en service), il est vraisemblable qu'Airbus devra déprécier tout ou partie de la valeur de ses actions dans OneWeb...

Comment Greg Wyler a ferré Airbus

Si 150 ou 175 millions de dollars n'est pas grand chose à l'échelle d'Airbus Group, c'est la façon dont Greg Wyler a ferré Airbus Group pris au jeu, qui interpelle. Quand le fondateur de OneWeb a consulté les constructeurs, il n'était question au tout départ que du prix des satellites et du délai de livraison. "Le plus tôt possible exigeait Greg Wyler, qui était très pressé car il ne voulait pas se faire voler son projet", explique-t-on à La Tribune. Pour faire baisser les prix, il met sous pression les constructeurs en les menaçant de prendre des industriels non spécialisés dans l'espace quitte à réduire ses ambitions sur la qualité des satellites. Enfin, il était question "d'un investissement symbolique dans OneWeb de 25 millions de dollars. Et tout le monde accepte".

Mais les critères de Greg Wyler ont rapidement changé. Peut-être au vu de l'enthousiasme des constructeurs de satellites et des difficultés de financement de son projet qu'il tait. "Il nous a toujours expliqué pendant les négociations que le financement se passait très bien", précise-t-on. Du coup, le milliardaire fait monter les enchères à coup de 25 millions de dollars supplémentaires. Certains suivent, d'autres jettent l'éponge rapidement au vu de la tournure de la compétition. Au final, Airbus Group et le groupe canadien MDA, propriétaire de Loral (SSL), sont au coude à coude. Et finalement le groupe européen l'a emporté en mettant sur la table 150 millions ou plus dans le projet OneWeb.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/02/2016 à 16:21 :
Cela me fait penser au projet Iridium chez Motorola !
a écrit le 02/02/2016 à 13:15 :
Je suis un rameur de fonds de cale ... Et on va devoir ramé à Toulouse!!
a écrit le 01/02/2016 à 19:17 :
Tom Enders est membre du comité de direction du groupe Bilderberg. Dès lors, faire prendre des risques à Airbus pour donner des gages au monde financier anglo saxon et à ses milliardaires va de soi.
a écrit le 01/02/2016 à 16:54 :
Souvenez-vous de Motorola et d'Iridium !
a écrit le 01/02/2016 à 16:30 :
Cela me fait penser au projet Better Place chez Renault ou Ghosn a pris la decision tout seul et a fait perdre 300M€...

=> Cela n'est pas normal de courcircuiter ainsi ses equipes. Les 500 personnes en strategie chez Airbus ne servent vraiment a pas grand chose !!

Maintenant, il faut savoir prendre des risques, esperons donc que le projet soit un succes
a écrit le 01/02/2016 à 15:38 :
Eh oui, le grand Tom aurait il des failles?....c'est bien beau de continuer sur ce que les autres ont construit auparavant mais parfois il faut que les gens compétents puissent s'exprimer et avoir le pouvoir. Est ce toujours le cas chez Airbus?
Pour les détails techniques, on verra toujours avec les rameurs de fond de cale, hein Tom?
a écrit le 01/02/2016 à 12:56 :
Quand on prend comme modèle économique les Casino ( de jeux). Il ne faut pas s'étonner que dès société se cassent la gueules. Ou sont les conseil d'administration ?
a écrit le 01/02/2016 à 12:49 :
Offrons une retraite chapeau(golden parachute) en actions One Web à cet americanophile.
a écrit le 01/02/2016 à 11:10 :
Enders est un Atlantiste. Fasciné par les US, il considère que tout ce qui vient de l'autre côté de l'Atlantique est meilleur que ce qui se fait dans la "vieille Europe". Enders est une menace pour Airbus. Pour l'histoire, l'aura, il préfèrerait certainement être le PDG de Boeing.
a écrit le 01/02/2016 à 8:28 :
Et pendant ce temps là, le projet Galileo n'avance pas...
a écrit le 01/02/2016 à 8:25 :
Qu'a Mr Enders à y risquer?
Si ce devait être un succès (improbable), il aura sa photo à la une de the economist, et de la Tribune ;-)
Si c'est un échec, il partira avec une belle retraite chapeau.
Si nos grands patrons étaient payé décemment et à leur juste mesure, ils y réfléchiraient un peu plus avant de jouer avec un argent et des emplois qui ne leur appartiennent pas!
Réponse de le 01/02/2016 à 11:29 :
Si cela rate, on pourrait lui offrir une retrait chapeau en action Oneweb sur la base du prix d'achat par Airbus..
Cela serait assez juste.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :