"Thales Alenia Space a fait une année 2015 extraordinaire" (Jean-Loïc Galle, PDG)

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"Les prises de commandes sont supérieures à nos attentes de début d'année", a annoncé le PDG de Thales Alenia Space, Jean-Loïc Galle
"Les prises de commandes sont supérieures à nos attentes de début d'année", a annoncé le PDG de Thales Alenia Space, Jean-Loïc Galle (Crédits : DR)
En dépit d'un début d'année compliqué, Thales Alenia Space a réalisé en 2015 la meilleure année commerciale de son histoire. En 2016, son PDG Jean-Loïc Galle vise notamment le gain de deux à trois contrats portant sur la fabrication de satellites géostationnaires.

La Tribune : Quel est le bilan commercial de Thales Alenia Space (TAS) en 2015 ?
Jean-Loïc Galle : Il est meilleur que celui de l'année 2014...

... Pourtant en juin, vous n'étiez manifestement pas dans les clous de vos prévisions.
A la mi-année, nous n'avions réalisé que 600 millions d'euros de prises de commandes sur une prévision de 2,1 milliards d'euros pour 2015. Effectivement le premier semestre avait été très faible. C'était préoccupant mais je n'étais pas inquiet non plus. Car il y avait eu très peu de satellites commandés sur le premier semestre et je sentais un frémissement. Enfin, aucun des constructeurs n'avait réalisé une grosse performance au premier semestre. Tout s'est accéléré de manière spectaculaire au second semestre.

Est-ce donc une nouvelle année historique pour TAS ? 
Effectivement, 2015 a été une année extraordinaire pour TAS du point de vue des prises de commandes estimées supérieures à nos attentes de début d'année. Ce qui est également important pour notre société c'est que cette croissance est bien équilibrée entre les activités télécommunication et observation/science/exploration. En 2014, nous avions atteint 2,2 milliards de prises de commandes, ce qui était déjà une performance historique en termes de prises de commandes. Ces deux très belles années consécutive en termes de prises de commandes préjugent d'une croissance de l'activité de TAS.

2015 est-elle l'année d'un EBIT à deux chiffres ?
TAS est une entreprise en croissance avec une bonne profitabilité. C'est le principal.

Pourtant le marché des satellites de télécoms géostationnaires n'a pas vraiment décollé en 2015?
En 2015, le marché accessible a concerné 18 satellites (hors Russie et Chine). ce qui n'est pas exceptionnel. TAS a gagné deux compétitions, l'une pour un satellite acheté par le Bangladesh et un autre par Eutelsat. TAS a également gagné une charge utile pour l'opérateur argentin Arsat. Une commande importante pour nous dans le cadre du partenariat stratégique avec la société INVAP et Arsat sur les charges utiles. Ce contrat inclut également une option pour deux charges utiles supplémentaires. Par ailleurs, dans le domaine gouvernemental militaire, nous avons signé le contrat COMSAT NG grâce à la volonté de Jean-Yves Le Drian Pour TAS il s'agira d'être maître d'œuvre et systémier du contrat, notamment en fournissant les deux charges utiles et une plate-forme Spacebus NEO tout électrique.

Dans le domaine de l'observation, l'exportation a été compliquée, notamment en Amérique latine ?
C'est vrai qu'un certain nombre de programmes ont été remis à plus tard en Amérique Latine. Mais nous avons obtenu trois beaux contrats dans le domaine de l'altimétrie : satellite océanographique SWOT (Surface Water and Ocean Topography) auprès du CNES ainsi que les altimètres Poséidon 4 et Poséidon 3C auprès de l'Agence spatiale européenne (ESA) et du CNES. Ces trois commandes confirment le leadership mondial de TAS dans l'altimétrie. Dans le domaine de l'observation radar, nous avons également eu une très bonne nouvelle avec la dernière commande du gouvernement italien sur le programme CosmoSkymed SG. Cela nous permet de finaliser le développement des deux satellites qui seront lancés en principe sur Vega en 2018 et 2019. Autre bonne nouvelle en décembre, la commande de l'ESA sur Sentinelle 1 pour deux satellites supplémentaires. TAS est également en discussions sur Sentinelle 3 pour la fabrication de deux autres satellites dont le contrat pourrait être annoncé au début de 2016 par l'ESA.

Et en France ?
Dans le domaine de l'observation optique, nous avons signé un accord de coopération avec la direction générale de l'armement (DGA), le CNES et Airbus sur les satellites de génération post-Pléiades et post-CSO (projet THR-NG). Ces satellites verront le jour autour de 2025-2030. Cet accord donne la maîtrise d'œuvre de la charge utile à TAS comme par le passé. L'administration francaise a maintenu sa confiance à TAS en ce qui concerne les charges utiles optiques. Nous avons également signé avec le CNES le premier contrat d'études sur ces futurs satellites d'observation français portant sur les. études d'architecture.

Quels sont les faits marquants pour TAS en 2015 ?
Pour TAS, les deux contrats structurants (« les must win ») sont la première commande d'un satellite tout électrique à partir de la plateforme SpaceBus Neo auprès d'Eutelsat, qui sera livré début 2019, et la commande de huit nouveaux satellites O3b. Ce contrat est important dans le cadre de notre positionnement de leader dans les constellations. D'autant que ce segment de marché croit du point de vue commercial, ce qui a permis à notre client O3B d'accélérer leur prise de décision pour augmenter la capacité de la constellation. J'espère qu'ils commanderont d'autres satellites pour étendre encore la constellation en 2017.

Justement dans les constellations, où les projets foisonnent, avez-vous d'autres projets ?
Nous avons remporté un contrat de la part de LeoSat pour continuer les études systèmes sur une constellation d'une centaine de satellites, qui sont dans la catégorie de ceux d'O3b. Le modèle économique B to B de LeoSat est très intéressant. Au contraire du projet OneWeb, qui vise l'utilisateur final , LeoSat vise quelques secteurs industriels, notamment l'industrie bancaire. Pourquoi cette industrie ? L'idée de LeoSat est de faire du « trunking », c'est-à-dire du transfert extrêmement rapide d'un nombre considérable de données très sécurisées de manière symétrique. Nous sommes en discussions pour un contrat plus important sur le premier semestre 2016. Mais il faut que ce projet très solide en termes de business model et en termes de R.O.I (retour sur investissement, ndlr), boucle entièrement son financement.

Quel est l'objectif de cadences des satellites LeoSat ?
L'objectif est d'atteindre des cycles de production fortement automatisés de 12 mois qui vont permettre de réduire les coûts. Nous étudions une automatisation de différents sous-ensembles des satellites de la constellation comme les panneaux solaires, l'électronique et l'intégration. Nous aurons une chaine automatisée, nous avons déjà défini son design. D'une façon générale, nous travaillons beaucoup sur l'usine du futur.

Quelles sont les raisons de ce succès commercial en 2015?
Il faut d'abord rappeler que ce n'est pas une question de chance. Nous sommes sur un marché très compétitif, avec des clients qui décident de façon très rationnelle. Notre succès repose sur le résultat de nos différentes actions engagées, dont le plan de compétitivité Ambition Boost. Nous avions fixé un objectif de réduire les coûts de 20% en deux ans (2014-2015), ce qui est beaucoup pour une entreprise. Nous allons finir tout juste en dessous de 20% sans avoir fait de réduction d'effectifs mais des redéploiements sur la R&T. Outre le plan de compétitivité, la relance de l'innovation et la politique produit ont été les deux autres raisons des succès commerciaux. Ce sont vraiment les trois piliers de la bonne performance de TAS ces deux dernieres années. Mais surtout ne tombons pas dans un quelconque triomphalisme. Ce n'est pas parce que nous avons réalisé une bonne année que l'on va rééditer automatiquement cette performance en 2016. Chaque année, on remet les compteurs à zéro et le travail sur la compétitivité doit continuer de facon perpétuelle.

Quels ont été les lancements marquants?
Nous avons effectué neuf lancements en 2015. L'événement le plus marquant de cette année a été le vol IXV, la mini navette de rentrée atmosphérique. C'est la première fois que l'Europe faisait un lancement complet d'un véhicule réutilisable, qui rentre dans l'atmosphère et revient sur Terre. Avec l'aventure extraordinaire de Rosetta, c'est vraiment le deuxième exploit annuel de l'industrie européenne. Le vol de l'IXV a été une réussite totale. La capsule a été récupérée là où elle devait l'être dans l'océan Pacifique. Après examen, elle n'avait quasiment aucun dommage. Dans le cadre de la conférence ministérielle de l'ESA, l'Europe doit continuer à investir la suite de ce programme qui s'appelle Pryde et dont l'objectif est de faire un jour de la rentrée habitée. Le deuxième lancement important a été celui de Sicral 2 d'un point de vue politique, avec la mise en place de ce satellite de télécommunication militaire en coopération entre la France et l'Italie en complément d'Athena Fidus lancé en 2014.

Avec votre très bonne année commerciale en 2015, quelles sont les perspectives d'emplois en 2016?
Nous allons embaucher en France plusieurs centaines de personnes au lieu d'une centaine en temps normal. Nous allons aussi augmenter très fortement la sous-traitance interne et externe. Nous allons donc créer beaucoup d'emplois en France.

Quels sont les enjeux 2016 de TAS ?
En 2016, nous allons lancer en mars le satellite Exomars. Une mission qui fait rêver le monde du spatial et au-delà. La ministérielle de l'ESA devra entériner le financement de la mission 2018. Ce qui n'est encore acquis totalement à ce jour. Mais je ne peux pas imaginer que l'Europe ne mette pas le complément de crédits pour cette mission. Le deuxième challenge sera les deux premiers lancements de la constellation Iridium, l'un en avril sur le lanceur Dniepr à Dombarovski, l'autre au troisième trimestre sur SpaceX. Au niveau commercial, TAS doit gagner un contrat avec chacun de ses deux « dream products » dans l'observation, Earth-Observer Optical (optique) et Earth-Observer Radar (radar à synthèse d'ouverture). Nous sommes confiants sur la réussite de cet objectif. Nous sommes déjà en discussion avec au moins un client, qui est intéressé par nos deux produits. Le quatrième objectif est de gagner entre deux et trois contrats pour SpaceBus Neo, notre nouvelle plateforme pour les satellites géostationnaires en particulier tout électriques.

Et le satellite Yamal-601 de Gazprom en Russie?
Il est toujours en discussion. Nous pourrions avoir de bonnes surprises en 2016 mais la situation en Russie est très compliquée avec les taux de changes très défavorables au rouble.

Dans l'observation, 2016 pourrait-elle être une bonne année à l'export, notamment grâce au Proche et Moyen Orient?
Oui, nous espérons des contrats dans le courant de l'année 2016. Comme l'a annoncé le gouvernement français , Les discussions sont en cours aujourd'hui en Egypte et en Arabie Saoudite.

Et au Qatar avec la Coupe du Monde ?
C'est un prospect à plus long terme. Cela viendra plus tard.

En Pologne, vos projets sont-ils remis en question par le nouveau gouvernement ?
Notre accord avec l'université de Varsovie marche très bien. Nous travaillons sur différentes technologies de charges utiles et de plateforme. La nature du projet avec à terme l'acquisition d'un satellite d'observation à utilisation duale qui ne devrait pas être remis en cause, en fait un partenariat stratégique.

Au Brésil, les crises successives ralentissent-elles vos projets de transfert de technologies ?
TAS a ouvert en mars 2015 un institut technologique spatial basé à San Jose de Campos au Brésil. L'une des missions de ce centre technologique est de disposer d'ingénieurs de TAS et de Thales pour faire le lien avec les sociétés industrielles qui vont être réceptacles du transfert de technologies. Nous avons eu récemment un budget du gouvernement brésilien d'environ 40 millions d'euros sur quatre ans, qui a été affecté pour un transfert de technologies bénéficiant à l'ensemble du tissu industriel brésilien, qui a déjà une expertise et activités  dans le Spatial au Brésil. Dans un deuxième temps, cet institut abritera dès 2016 un centre d'analyses des données de Copernicus, le Brésil ayant accès à ces données. Nous allons développer un centre logiciel qui permettra d'utiliser et traiter les données des satellites Copernicus.

Et SGDC-2?
C'est un programme qui viendra après la finalisation de SGDC-1. Nous investissons beaucoup au Brésil, Pour l'instant, j'ai estimé qu'il ne fallait pas réduire cet investissement. Il faut faire le dos rond dans cette période de turbulences. Le Brésil reste un grand pays et nous croyons fermement en son futur.

Est-ce un pari sur le futur ?
Bien sûr. Tous les grands pays du monde apprécient votre ténacité dans les moments difficiles. Si vous fermez boutique, le jour où il y a mauvaise période, ils sont convaincus que vous n êtes là que par opportunisme. Par exemple, en Argentine dont l'économie redémarre maintenant, nous nous réjouissons d'avoir conservé un partenariat stratégique avec l'industrie argentine lors de périodes moins fastes. Ils font aujourd hui la plateforme grâce à notre support et nous, nous fabriquons la charge utile.

Etes-vous d'accord sur le manque de disponibilité des lanceurs ?
Je suis effectivement assez préoccupé par la disponibilité des lanceurs. Je suis tout à fait d'accord avec les PDG d'Eutelsat et de SES quand ils affirment qu'ils devraient y avoir minimum au moins trois lanceurs accessibles, fiables et compétitifs dans le monde. Aujourd'hui ce n'est pas le cas. Il n y a véritablement que Arianespace et SpaceX. La situation est réellement explosive si l'un de ces deux lanceurs a un problème grave, d'autant que leurs manifestes sont complets et que les disponibilités de dates de lancement au premier semestre 2018 se raréfient déjà.

Et Proton ?
Il n'y a pas tellement d'alternatives aujourd hui à Arianespace et SpaceX. Proton reste Proton. Il est cher, et n'a pas retrouvé une fiabilité stable pour le moment. Quant au lanceur chinois, il n'est pas cher et il est fiable mais il n'est pas accessible même si en 2015 il aura fait 22 % des lancements toutes missions confondues.

Quid de votre projet Stratobus?
Nous attendons le co-financement du commissariat général à l'investissement (CGI) dans le cadre des dix projets d'avenir au cours du premier trimestre à hauteur de 20 millions d'euros pour l'ensemble des partenaires. Nous avons actuellement une équipe en place qui vit sur nos financements propres pour le développement. Nous avons un business plan, qui est basé sur la livraison de sept Stratobus par an dans une première phase. Cela rentabilise le coût de développement.

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Commentaires
a écrit le 11/01/2016 à 20:37 :
Sur le programme d'observation mentionné, Airbus est responsable de l'intégralité du satellite et TAS de l'instrument et de la partie transmission de données, et non de l'intégralité de la charge utile, ce qui est effectivement "comme par le passé".
Par ailleurs, les délais de livraison de TAS en matière d'instrument sont peut être à améliorer quelque peu.....
a écrit le 11/01/2016 à 11:29 :
Bravo pour la qualité de l'article. Connaissant bien TAS, c'est un article à conserver. Merci La Tribune

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