La Tribune

"Les déterminants fondamentaux de la volatilité des matières premières agricoles sont largement exogènes au marché"

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Propos recueillis par L. F.  |   -  690  mots
Entretien avec Didier Marteau, directeur associé d'Aon Global Risk Consulting et professeur à ESCP Europe

Quelles conséquences anticipez-vous pour les agriculteurs qui ont pré-vendu leurs récoltes 2011 voire 2012 sur les marchés à terme ? ?

Le prix des principales céréales est resté, depuis le début de l?été, dans une bande de fluctuation assez étroite, entre 185 et 200 euros pour le blé par exemple. Soit très en retrait par rapport aux cours de début d?année. Les agriculteurs qui ont vendu à terme leur production 2011 l?ont fait à des prix plus élevés, et sont ainsi protégés contre le recul actuel. C?est précisément le rôle des marchés à terme de garantir à l?avance un prix de vente ou d?achat. Quant à la récole 2012, personne ne sait aujourd?hui si la couverture à terme aura été une bonne opportunité. Mais certaines coopératives offrent désormais des produits structurés garantissant aux agriculteurs le prix le plus élevé entre le cours pré-fixé et le cours moyen de vente réellement observé. Elles offrent en quelque sorte « le beurre et l?argent du beurre », un rendement normal dans le monde agricole?

La baisse de rendement est-elle toujours synonyme de pertes pour ceux qui ont pré-vendu leurs récoltes sur les marchés ?

Dans la réalité, les agriculteurs ne vendent pas à terme l?intégralité de leur production potentielle. Mais dans l?hypothèse d?une forte chute des rendements, si les ventes à terme excèdent la production effective, le risque financier peut être importante. La chute des rendements s?accompagne, d?ordinaire, d?une hausse des cours. Les agriculteurs doivent donc racheter sur le marché à terme la différence entre leur prévision de récolte et leur récolte effective, à un cours plus élevé.

Comment peuvent-ils se couvrir contre la volatilité des matières premières ?

Les coopératives ont beaucoup innové ces dernières années, et certaines d?entre elles, parmi lesquelles Champagne-Céréales, Axéréal ou Charentes-Alliance, offrent désormais des produits de couverture très attractifs, construits à base d?options. Le point commun de la plupart ces produits est de proposer à l?agriculteur un prix-plancher de vente et une indexation en cas de hausse. Mais on peut aussi proposer à l?agriculteur de réviser à la hausse le cours-plancher en cours de période, si le marché monte, voire même proposer à l?agriculteur de vendre au cours le plus élevé de la période. Les coopératives sont devenues des desks de produits structurés, mais très attachées à ce que la gestion reste assurée par des professionnels du marché « physique ».

Comment expliquez-vous qu?il existe peu de produits d?assurance qui couvrent ce risque ?

Les assureurs commencent à proposer des couvertures contre le risque de rendement. Les agriculteurs peuvent donc désormais couvrir deux éléments de détermination de leur résultat : le volume et le prix de vente. Il reste maintenant à développer un marché de la couverture du risque de prix sur les consommations intermédiaires, essentiellement les engrais. Le monde agricole n?oublie pas qu?il a été le premier aux Etats-Unis, à utiliser les marchés à terme, dès le milieu du 19ème siècle, bien avant les financiers, qui n?ont fait cette découverte qu?au milieu des années 70.

Quels seront les effets d'une régulation des marchés de matières premières ?

Les mesures en préparation ont pour objectif de réduire la volatilité du cours des matières premières. Elles sont en ce sens favorables aux agriculteurs, dont le résultat deviendra moins aléatoire. Mais ne nous trompons pas de diagnostic. Les déterminants fondamentaux de la volatilité sont largement exogènes au marché, et d?ordre climatique, politique et agronomique. Le régulateur doit en revanche limiter les comportements d?aléa moral observés sur les marchés financiers, et pas seulement agricoles, qui s?appuient de manière parfaitement rationnelle sur des normes comptables et contrats de rémunération incitatifs à la prise de risque. C?est là que se situe l?enjeu fondamental d?une nouvelle régulation.

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