La Tribune

Les textiles intelligents tissent leur toile

Les vêtements pour sportifs intègrent capteurs  et polymères à mémoire de forme pour une meilleure régulation thermique. / Oxylane
Les vêtements pour sportifs intègrent capteurs et polymères à mémoire de forme pour une meilleure régulation thermique. / Oxylane (Crédits : DR)
Erick Haehnsen  |   -  1532  mots
Bardés de capteurs, les vêtements intelligents ont pour mission de veiller sur notre bien-être et sur notre santé durant nos loisirs, sur les lieux de travail et demain dans les hôpitaux. Encore émergent, ce marché devrait se développer très fortement dans les toutes prochaines années.

Du pyjama qui change de couleur en cas de fièvre au tee-shirt communicant sur Internet en passant par les vestes chauffantes et les sousvêtements rafraîchissants, notre vestiaire fait sa révolution.

« Dans le futur, il est probable que nous lirons nos mails sur l'écran textile inséré dans notre veste chauffante », prédit Vladan Koncar, directeur du Gemtex (Génie et Matériaux Textiles), le laboratoire de l'École nationale supérieure des arts et industries textiles (Ensait), basée à Roubaix.

Ses chercheurs participent au programme de recherche Homo Textilus visant à développer des vêtements interactifs. Des vêtements d'un nouveau genre qui vont interagir avec notre corps et nos émotions grâce, par exemple, à des écrans textiles souples réfléchissant la lumière. Ce projet mené en partenariat avec le couturier Hussein Chalayan repose notamment sur des réseaux de microcapteurs et d'actionneurs intégrés dans le textile.

Des vêtements "connectés" dès 2014

Cet exemple constitue en réalité la partie émergée du futur marché des vêtements intelligents, l'un des 34 plans d'avenir de la Nouvelle France industrielle. Ce secteur pourrait peser 1,8 milliard de dollars (966 millions d'euros) en 2015. Trois principales applications sont concernées : les dispositifs médicaux, les équipements de protection individuelle, les articles de sport et de bien-être.

Pour l'heure, ce segment apparaît comme le plus dynamique. En tête de file, ces sous-vêtements qui surveillent les paramètres vitaux durant l'effort ou le sommeil. Le vêtement, relié à un petit boîtier, transmet ses informations à un PC ou même à un smartphone. À l'instar des maillots connectés de Nike, de Numetrex (filiale d'Adidas), ou encore d'Hexoskin. Cette dernière start-up, créée en 2006 à Montréal, compte une vingtaine de personnes.

« En plus d'analyser les mouvements, le rythme cardiaque, et l'électrocardiogramme, nous mesurons le rythme et le volume respiratoire, explique son PDG et cofondateur, Pierre-Alexandre Fournier. Les données de nos clients sont hébergées gratuitement sur nos plates-formes. »

Pour enrichir l'éventail de ses applications, Hexoskin a eu l'idée d'ouvrir sa technologie aux autres fabricants qui peuvent de la sorte développer des vêtements compatibles. Ainsi, par exemple, OM Signal, une autre start-up canadienne, intègre des capteurs textiles, mélangés à un matériau conducteur, directement tricotés dans ses chandails, chemises, teeshirt, etc. Conçus pour surveiller les paramètres vitaux ainsi que le nombre de calories perdues, ces articles seront commercialisés dès 2014.

L'année prochaine également, le marché devrait accueillir une nouvelle génération de « vêtements connectés » intégrant la technologie « Smart Sensing » issue du programme éponyme lancé en 2012.

« Il s'agit d'un projet sur cinq ans qui a bénéficié d'une aide de 7,2 millions d'euros apportée par Bpifrance, la Banque publique d'investissement, sur un montant de 17 millions d'euros », indique Jean-Luc Errant, PDG de Cityzen Sciences, le pilote du projet.

Visant les sportifs, professionnels ou amateurs, ces textiles mesureront, entre autres, la fréquence cardiaque, la température du corps, la vitesse de la course et fourniront des données GPS.

« Le vêtement pourra aussi donner l'hydrométrie du corps, la teneur en PH de la transpiration" ; grâce à sa batterie, il aura une autonomie d'une journée », indique le dirigeant.

Jean-Luc Errant s'appuie sur un consortium réunissant un distributeur spécialisé - les magasins Cyclelab -, des chercheurs travaillant à l'Institut Mines-Télécom, l'ENSCI et le CEA-Leti. Sans oublier les deux industriels : Eolane, concepteur et fabricant de produits électroniques dont le siège est dans le Maine-et-Loire" ; Payen, fabricant de tissus qui a adapté une ligne de production dans son usine située en Ardèche.

« Dans un premier temps, les capteurs seront ajoutés au tissu, mais dans un second temps, ils seront intégrés dans le fil », prévoit Jean-Luc Errant.

Pour l'heure, plus de 50 brevets sont en train d'être déposés par Cityzen Sciences et les membres du consortium.

Du sport au bien-être il n'y a qu'un pas, franchi allègrement par Décathlon avec son label « Stratermic » spécialisé dans les produits en matière d'isolation et de régulation thermique.

« Nous sommes chargés de développer et d'industrialiser les produits issus des cahiers des charges fournis par les marques du groupe », résume Aurélien Corbier, responsable innovation de Stratermic.

Son équipe interne de quatre personnes a notamment développé pour Quechua, la marque fétiche du distributeur, une gamme de vestes chauffantes équipées d'une batterie rechargeable et amovible.

« Selon les besoins de la personne, l'autonomie de la batterie amovible va de 2 à 6 heures », précise le spécialiste qui a travaillé notamment avec Geonaute, le spécialiste interne du groupe en charge des produits électroniques.

Autre champ d'application investi par Décathlon, l'intégration de polymères à mémoire de forme au niveau des zones de sudation. À l'instar du maillot de randonnée Airtech Warm :

« Lorsque la transpiration survient, elle est absorbée par le tissu qui se gonfle et s'écarte mécaniquement de la peau, ce qui réduit la sensation de froid. »

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Portés près du corps, nos vêtements seront bientôt capables de surveiller nos paramètres vitaux et de transmettre les informations par smartphone. / DR

Une barrière infrarourouge en fibres minérales

Des questions de température à côté desquelles le célèbre Damart (rebaptisé Damartex en 2002 ; 700 millions d'euros de CA sur 2012-2013) n'est pas passé. Le groupe nordiste, pape du « Thermolactyl », commercialise dès cette année des sous-vêtements... rafraîchissants. Baptisés Océalis, ils procurent en cas de chaleur une sensation de fraîcheur pendant 30 à 40 minutes.

« Nous avons développé des fibres sur lesquelles sont greffées des microcapsules contenant de la cristalline de sucre qui fond en présence d'humidité », explique à Roubaix (Nord) Michel Caillibotte, le responsable innovation qui compte cinq ingénieurs dans son équipe. Une fois le vêtement lavé et séché, l'actif se recristallise pour un nouveau cycle.

« Les vêtements Océalis peuvent supporter entre 40 et 50 lavages », précise le responsable innovation. Cinq années de recherche ont été consacrées à cette nouvelle fibre qui a fait l'objet d'un brevet européen.

Dans la foulée, le groupe, qui fête d'ailleurs ses 60 ans en 2013, a lancé une nouvelle fibre intelligente baptisée Thermolactyl Bioactif. Grâce à des fibres ultrafines contenant notamment des charges minérales, elle est conçue pour procurer du bien-être quelle que soit l'activité du porteur. L'idée ? Créer une barrière infrarouge autour du corps de manière à en conserver la chaleur. Tout en abaissant de 30 % le poids du vêtement. De quoi stimuler les ventes en début et en fin de saison.

D'ici cinq ans, des blouses décontaminantes

L'avenir des textiles intelligents se jouera aussi et peut-être surtout dans le domaine de la santé avec des vêtements conçus pour la surveillance des personnes alitées à domicile ou à l'hôpital.

« Des prototypes sont en préparation dans les grands laboratoires comme Philips, mais ce marché est difficile à atteindre car il existe des freins techniques, financiers et réglementaires », observe à Tourcoing Philippe Guermonprez, responsable du département textiles intelligents à l'IFTH (Institut français du textile et de l'habillement), qui dispose d'une demi-douzaine de plates-formes techniques.

Ce qui ne dissuade nullement les PME et les start-up de se positionner sur les applications médicales, dans le sillage des grands laboratoires. C'est notamment le cas de Thuasne, la célèbre entreprise familiale créée en 1847 qui commercialise des dispositifs médicaux textiles (ceintures lombaires, bas médicaux de contention, etc.).

... Et des vêtements antibactériens

« Nous nous intéressons au textile intelligent car il permet de doser finement la pression exercée, de la contrôler et de la répéter avec la même précision », souligne Élizabeth Ducottet, présidente du groupe Thuasne (1600 salariés et 160 millions d'euros de CA dont 4 % investis en R&D).

« Nous commençons à travailler avec des fabricants de fibres qui vont miniaturiser les capteurs. Nos premiers produits "e-textiles" pourraient arriver sur le marché dans cinq ans », prévoit la dirigeante.

D'ici à 2018 donc, les premières blouses décontaminantes auront peut-être fait leur entrée dans les hôpitaux. TDV Industries, une PME créée en 1950 y travaille afin de proposer une solution pour lutter contre les maladies nosocomiales.

« Nous voulons développer des vêtements qui détruisent les bactéries, notamment dans le bloc opératoire afin de limiter les risques pour les patients et le personnel médical », précise Farida Simon, responsable recherche, veille et innovation de l'entreprise.

TDV Industries est spécialisé dans la fabrication d'équipements de protection individuelle. Un secteur sur lequel les vêtements intelligents constituent également une niche porteuse.

« Nous travaillons actuellement sur des textiles qui visent à accroître le bien-être des salariés », ajoute de son côté Fabrice Nicolas, le responsable commercial qui mène ce projet à la demande de ses entreprises clientes.

Le produit pourrait être commercialisé dès 2014-2015 une fois les tests validés.

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