Face à la crise, le paysan cultive le trading

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400. C'est le nombre d'applications mobiles à disposition des agriculteurs pour les assister dans le suivi des marchés financiers. En photo, le logiciel Ekylibre de gestion intégré pour les TPE agricoles
400. C'est le nombre d'applications mobiles à disposition des agriculteurs pour les assister dans le suivi des marchés financiers. En photo, le logiciel Ekylibre de gestion intégré pour les TPE agricoles (Crédits : DR)
Les « paysans-traders » en passe de remplacer les « gentleman farmers » ? Pour tenter de se prémunir contre la volatilité des prix, les agriculteurs se forment aux subtilités des marchés, notamment des contrats à terme.

À part quelques panneaux affichant en blanc sur noir des messages comme : « Je suis agriculteur, je veux vivre », la crise agricole se révèle plutôt discrète dans le décor du parc des expositions de la Porte de Versailles à Paris ce 29 février. Elle était pourtant bien plus sonore deux jours plus tôt, quand sifflets et quolibets ont fusé au passage de François Hollande, ou lors du démontage du stand du ministère de l'Agriculture. Mais, ce jour-là, dans les allées du salon, vaches, moutons et brebis ont repris leur rang de vedettes, dans une ambiance bon enfant.

Désormais robots, drones et écrans de toutes tailles semblent les seuls à leur faire de l'ombre. Si tous ces gadgets high-tech placés bien en évidence dans les stands sont censés incarner dans la lumière la transformation de l'agriculture, la financiarisation y est aussi à l'oeuvre. Les outils à disposition des exploitants y jouant il est vrai un rôle, puisque désormais l'information sur les marchés tient dans la main des producteurs.

Toutes les cotations à portée de main

Pas moins de 400 applications mobiles permettant d'assister les agriculteurs sont même recensées dans le livre blanc du laboratoire d'idées Renaissance numérique. Parmi elles, certaines donnent accès au suivi des cotations sur les marchés français ou internationaux. La dernière version de « Plein Champ » du Crédit agricole par exemple, qui a été téléchargée plus de 10.000 fois sur Android, propose une longue liste de cotations pour des céréales ou des animaux.

« Nous avons tous nos mobiles connectés avec les cotations à Chicago qui tombent à 16 heures, Euronext, etc. », affirme même un exploitant.

D'autres fournisseurs de services développent des produits plus poussés. Les éditeurs du logiciel de gestion d'exploitation Ekylibre par exemple ont testé un module intégrant les cours du maïs, de l'orge ou du blé à d'autres indicateurs comme les salaires ou les investissements , afin de déterminer un prix de commercialisation.

Objectif : « Lancer une alerte au client lorsqu'il passe au-dessus d'un certain seuil, afin de libérer l'exploitant d'une veille chronophage des cours », explique Brice Texier, cofondateur de la jeune entreprise.

Disponibles, ou en passe de le devenir, les technologies n'en nécessitent pas moins de comprendre le contenu de l'information disponible. D'où l'enjeu majeur que représente la formation. Des chambres d'agriculture, établissements bancaires ou coopératives proposent ou cofinancent des sessions pour initier les exploitants ou les aider à se perfectionner.

La société Agritel, qui en dispense environ deux par mois, a formé aux marchés à terme plus de 5.000 personnes provenant de l'ensemble de la filière agroalimentaire, donc à la fois des négociants, des distributeurs ou des agriculteurs.

« Ces derniers sont plus nombreux depuis quelques mois, c'est sans doute lié à la conjoncture, indique Marion Cassagnou, responsable des formations chez Agritel. D'habitude, ils ont plutôt entre 40 et 60 ans, mais de plus en plus de jeunes y participent. Ils cherchent à comprendre les nouveaux contrats à prix ferme ou indexés sur le marché qu'ils sont amenés à signer dans les coopératives ou auprès des entreprises privées. »

Tarif de la formation (qui ne nécessiterait pas de connaissances de base particulières) : 700 euros pour deux jours.

Des producteurs se prennent même au jeu et tentent de se couvrir directement. Constantin Mennesson et Hubert Thillier, tous deux jeunes céréaliers dans le nord de la France, ont suivi une telle formation. Le premier travaille aux côtés de son père, qui « pratique » déjà les marchés à terme.

« Le plus compliqué, c'est de déterminer à quel moment et à quel prix je vends, quelle quantité je place par rapport à la quantité produite, etc. », explique-t-il.

Le plus difficile ?

« Prendre le temps de lire les informations sur le contexte européen et mondial, s'intéresser au cours du pétrole, de l'euro, du dollar, et tenter d'en tirer une tendance. Cela prend du temps. On y pense même quand on est dans les champs. »

Le second, installé depuis début janvier dans une exploitation jouxtant celle de ses parents, reconnaît « qu'il faut être assidu et regarder les cours plusieurs fois par jour ». Dans les deux exploitations, c'est environ un tiers de la production qui est ou sera concernée par des contrats à terme.

Un intérêt grandissant chez les exploitants, observé avec inquiétude du côté des syndicats. Jacques Commère, responsable de l'organisation des producteurs de grains au sein de la Coordination rurale, en souligne ainsi les limites :

« Ceux qui suivent des formations sont souvent des fans des marchés à terme, mais il faut faire attention avec ces contrats. Ils sont coûteux. Pour une option "put" [permettant de se protéger contre la baisse des cours, ndlr], cela va jusqu'à 64 euros pour 8 tonnes actuellement. Par ailleurs, il y a des appels de marge réguliers, il faut avoir une bonne trésorerie et réserver cela à l'arbitrage plutôt qu'à la spéculation, sinon c'est à vos risques et périls. »

Un marché du lait pas assez... liquide

Lui-même agriculteur, il ajoute les considérer plutôt comme une « forme d'assurance » contre la volatilité des prix, mais « surtout pas comme un instrument de régulation ». En particulier dans la mesure où l'instrument peut subir un désintérêt relatif de la part d'investisseurs préférant se tourner vers des valeurs refuge.

« On se frotte à un monde qui n'est pas le nôtre, le monde des financiers. Mais c'est une bonne chose de se former pour comprendre les enjeux », observe le responsable.

Maîtriser certains principes des marchés se révèle en outre utile à l'achat pour les éleveurs, surtout lorsque les contrats passés avec des industriels sont indexés sur le prix des aliments comme les céréales, comme dans le cas des contrats de McDonald's. Pour l'élevage laitier, cela va désormais plus loin puisqu'il s'agit ainsi de se doter de nouveaux indicateurs de prix grâce au marché à terme. Dans le lait, ce dernier existe depuis longtemps aux États-Unis, mais il peine à s'imposer en Europe. Début 2015, en prévision de la levée des quotas laitiers, Euronext a ainsi tenté de le relancer, cinq ans après une première tentative en 2010. Mais les échanges n'y ont représenté que quelque 240.000 tonnes de beurre, poudre de lait écrémé, et poudre de lactoserum au cours de l'année écoulée. Une quantité bien faible comparée aux lots de céréales échangés sur Euronext, qui, eux, représentent des millions de tonnes.

Difficile donc d'en tirer un indicateur suffisamment fiable pour en faire un outil d'aide à la négociation d'autres contrats sur les marchés de gré à gré.

« Pour l'instant, le nombre d'échanges n'est pas suffisant. Pour les céréales, c'était la même chose au début, il faut laisser à chacun le temps de les adopter », estime Marion Cassagnou.

Or, pour espérer en tirer des indicateurs de référence susceptibles d'améliorer la transparence dans l'ensemble de la filière, donc même pour des éleveurs indirectement concernés, encore faudrait-il parvenir à des consensus sur des prix standard.

C'est tout le noeud du problème. Car chez les industriels, la vision n'est évidemment pas du tout la même.

« Il n'y a pas un prix du lait en Europe », martèle ainsi Gérard Calbrix, économiste au sein de l'Association de la transformation laitière française. Ce, en raison notamment de qualités des poudres pouvant différer d'un pays voire « d'un fabricant à l'autre ».

À ses yeux, les contrats à terme « ne correspondent en rien à un besoin chez les transformateurs, car le prix est issu de négociations avec la grande distribution ». Il se trouve que la formation des prix lors des négociations commerciales - achevées le 1er mars -entre les industriels et les distributeurs fait à nouveau l'objet de toutes les attentions. Le chef de l'État a même assuré le 27 février aux agriculteurs qu'il comptait sur une nouvelle réforme du processus de négociation « avant la fin de l'été ».

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Commentaires
a écrit le 05/03/2016 à 13:12 :
Et du coup comme ce sont les marchés financiers qui écrasent les prix ils entretiennent le mal qui les anéanti.

C'est bien fait la World Company ya pas à dire...

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