Comment le mediator a-t-il pu rester aussi longtemps dans la liste des médicaments remboursés ?

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Le médicament aux 500 morts remet en cause le système de remboursement de la Sécurité sociale. Jugé inefficace pendant dix ans, le Mediator a pourtant été pris en charge à 65% jusqu'à son interdiction. Au nom de la logique industrielle.

 

L'affaire Mediator tourne au scandale d'État. Le nouveau ministre de la Santé, Xavier Bertrand, demande que lumière soit faite sur les raisons pour lesquelles un médicament prescrit pendant plus de trente ans a pu entraîner 'au moins 500 morts' et envoyer plus de 3.500 personnes à l'hôpital pour complications cardiaques. Le tout sans que ni le fabricant, Servier, ni les autorités de santé s'en émeuvent jusqu'à son retrait, en novembre 2009. L'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) enjoint les patients (près de 3 millions) à consulter d'urgence leur médecin. Quant aux victimes, elles se regroupent pour demander des comptes.

Ces réactions cachent pourtant un autre scandale. Jusqu'à son retrait, le Mediator a été remboursé au taux plein de la Sécurité sociale (65 %). Un blanc-seing donné par les autorités à Servier et aux médecins prescripteurs. Et pourtant, dès 1999, soit dix ans avant son interdiction, le médicament était jugé... inefficace. Cette conclusion émane de la Commission de la transparence, chargée en France d'évaluer l'intérêt médical des traitements. Et ses avis ne laissent guère de doute. "Le niveau de service médical rendu [du Mediator] est insuffisant au regard des autres médicaments ou thérapies disponibles pour justifier sa prise en charge", notaient les experts (médecins, pharmaciens et spécialistes de santé) dans un avis du 19 novembre 1999. Huit ans plus tard, leur conclusion n'a pas varié d'un iota : le Mediator "ne présente pas d'intérêt en termes de santé publique" conclut encore la commission en mai 2006.

"Des signaux faibles"

Deux avis, deux verdicts négatifs, à huit ans d'intervalle. Voilà de quoi affaiblir les arguments de l'Afssaps, qui jure qu'avant novembre 2009 elle ne disposait pas des preuves suffisantes pour faire interdire le Mediator. Tout juste avait-elle connaissance de "signaux faibles, voire très faibles" pouvant laisser présager de risques futurs, assure son président Jean Marimbert. S'agissant d'un médicament nullement vital pour les patients, quelles raisons obligeaient donc les autorités de santé à le laisser en vente ?

Cette raison, c'est le système d'évaluation et de remboursement des médicaments. En France, on sépare l'intérêt médical et la valeur économique d'un produit. Le procédé part d'une bonne intention : il faut pouvoir évaluer si un médicament apporte un réel soulagement aux malades ("amélioration du service médical rendu") avant toute considération sur le prix auquel il pourra être pris en charge par la collectivité. Tout un symbole au pays de la Sécurité sociale et de la couverture maladie universelle. Seul hic : derrière ces grands principes, le système, trop cloisonné, aboutit souvent à dissocier totalement la valeur économique d'un produit de ses avantages médicaux.

Des considérations économiques et politiques

Les intéressés ne s'en cachent d'ailleurs pas. "Nous n'avons qu'un rôle consultatif, nous ne pouvons pas critiquer les décideurs", clame Gilles Bouvenot, le président de la Commission de la transparence. Les décideurs, ce sont le Comité économique des produits de santé (CEPS), chargé de négocier les prix avec les laboratoires, et le ministre de la Santé lui-même, qui décide in fine du taux de remboursement. Le CEPS procède à un subtil dosage d'arguments médicaux, de considérations économiques et politiques. Son président, Noël Renaudin, ne dit pas autre chose : il est plus tentant de parvenir à un accord avec une entreprise très présente dans l'Hexagone. Et Servier, le fabricant du Mediator, est justement le deuxième laboratoire pharmaceutique français, avec 3,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires l'an dernier et 100 % de sa recherche localisée en France. Quant au ministre de la Santé, en mai 2006, il s'agissait de... Xavier Bertrand.

Dans cette affaire, il n'est pas question de dédouaner l'industriel, dont la conduite présente bien des zones d'ombre. Mais il serait regrettable que les autorités de santé, sous couvert de préserver l'industrie française, oublient que le médicament est un enjeu de santé avant d'être une priorité économique. La préservation de tel ou tel bassin d'emplois ne saurait occulter les doutes sur l'innocuité d'un produit. L'affaire Mediator montre les limites d'un système où, sous prétexte de préserver l'indépendance de chaque instance, on en arrive à ignorer les avis scientifiques. Il est temps de songer à le réformer.

Ironie du sort, c'est Jean Marimbert, le président de l'Afssaps, qui a osé dégoupiller la grenade Mediator en officialisant le chiffre des 500 morts, prenant le risque d'exposer au grand jour les lacunes du système. Il va lui en coûter : candidat désigné pour succéder à Noël Renaudin à la tête du CEPS dès lundi prochain, il devrait aujourd'hui voir ce poste lui échapper.


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Commentaires
a écrit le 29/11/2010 à 17:37 :
Et il n'est pas le seul à avoir été remboursé sans efficacité prouvée... il y en a encore, certains pas dangereux, comme les granules, mais d'autres qui seront retirés plus tard, trop tard: les médicaments à base de dextropropoxyphène par exemple!

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