La Tribune

Bure : le chantier d'un siècle pour les déchets radioactifs

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Pascale Braun  |   -  1966  mots
L'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs s'apprête à lancer dans le sud de la Meuse un chantier de quelque 35 milliards d'euros pour enfouir les déchets les plus dangereux de l'industrie nucléaire française. Le débat public qui s'ouvrira en mars s'annonce houleux...

Contesté avant même son ouverture, le débat public sur le projet d'enfouissement de déchets hautement radioactifs dans le sud de la Meuse débutera au printemps prochain et s'annonce houleux. Implantée dans le laboratoire de Bure (Meuse), depuis quinze ans, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a eu tout loisir de présenter le stockage profond de ces déchets comme une réponse sûre et pérenne à la question abyssale des résidus ultimes de l'industrie nucléaire. L'agence estime même avoir démontré la capacité de confinement de la couche d'argile souterraine des alentours de Bure. Elle s'apprête à présenter aux habitants des campagnes meusienne et haut-marnaise le projet Cigéo (Centre industriel de stockage géologique) qui pourrait pousser dès 2015 sur l'une de ces collines verdoyantes et boisées, aux confi ns de la Lorraine et de la Champagne-Ardenne.
Depuis l'annonce du projet Cigéo à la fin de 2011, ce petit territoire du sud meusien, pauvre et isolé, se trouve confronté à des chiffres vertigineux. Le chantier, initialement chiffré à 13 milliards d'euros, pourrait selon des estimations officieuses se monter à 35 milliards d'euros. Durant plus d'un siècle, des milliers d'ouvriers creuseraient 15.000 mètres de galeries à 500?mètres de profondeur pour y enfouir 80.000 tonnes de déchets ultimes de l'industrie nucléaire française. Pour l'heure, seule la Finlande s'est engagée dans la voie de l'enfouissement des déchets nucléaires. Les habitants d'Olkiluoto témoignent d'une confiance sans faille en l'opérateur TVO, qui engagera à l'horizon 2020 l'enfouissement de déchets à vie longue à 430 mètres de profondeur dans une épaisseur de granite. Les habitants de la Meuse et de la Haute-Marne sont loin de partager cette sérénité.
Au cours des dix dernières années, ils ont d'abord entendu l'Andra marteler la promesse « un labo, mais rien d'autre », avant de voir se profiler la « poubelle nucléaire » que dénonçaient les détracteurs.

Un débat clos avant d'avoir commencé ?

En 2006, un premier débat public sur l'enfouissement des déchets avait exprimé une claire opposition, avant qu'à la veille des vacances parlementaires une loi votée par 19 députés seulement n'entérine le principe du stockage souterrain. Prévu sur une durée de quatre mois à compter de mars prochain, le débat sur Cigéo doit permettre aux habitants de la Meuse, de la Haute-Marne et des grandes villes limitrophes de s'informer et de s'exprimer librement. « Les débats publics ne sont pas des référendums, mais ils ont parfois débouché sur des décisions inattendues », souligne Claude Bernet, ancien fonctionnaire de la délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale (Datar) qui préside la commission particulière du débat public (CPDP).Présentée comme l'unique option possible pour décharger les générations futures du fardeau des déchets nucléaires, la création d'une décharge souterraine dans la Meuse paraît de plus en plus inéluctable. Venus au début des années 2000 investiguer la capacité de confi ne-ment de la couche d'argilite callovo-oxfordienne constituée voici 150 millions d'années, les chercheurs de l'Andra ont conclu cinq ans plus tard à la faisabilité et à la sûreté de l'enfouissement. En 2009, l'agence a déterminé une zone d'intérêt pour une recherche approfondie (Zira) d'une trentaine de kilomètres carrés entre les villages de Bure, Ribeaucourt et Bonnet.
Dès janvier 2012, elle a attribué au groupement Gaiya, constitué de Technip et d'Ingérop, les premiers contrats de maîtrise d'?uvre du projet Cigéo pour un montant de 61 millions d'euros sur six ans. Bien avancées, les esquisses des deux bureaux d'études prévoient d'enfouir quelque 60.000 colis de déchets à haute activité-vie longue (HA-VL), issus du c?ur des réacteurs nucléaires, et des déchets à moyenne activité-vie longue (MA- VL) qui se sont trouvés en contact avec le c?ur du réacteur.
Pressée par ses clients producteurs de déchets - EDF, le CEA et Areva - l'Andra compte déposer sa demande d'autorisation en 2015 et prévoit pour 2018 l'adoption d'une loi qui fixerait les conditions de réversibilité du stockage. Le chantier de creusement débuterait un an plus tard pour réception des premiers colis radioactifs en 2025. S'ouvrirait alors un siècle d'exploitation durant lequel l'Andra s'engagerait simultanément dans le creusement des galeries et dans les travaux de conditionnement, de manutention et d'enfouissement des colis radioactifs.
Durant cette phase dite réversible, les déchets pourraient en théorie être récupérés si une autre solution voyait le jour. « La notion de réversibilité doit rester réaliste sur le plan industriel. Plus les travaux d'enfouissement avanceront, plus il sera difficile de récupérer les colis. Cigéo est fait pour être fermé. La gouvernance du planning de la fermeture se fera dans la transparence », assure le directeur des programmes de l'Andra, Thibaud Labalette.

Une manne financée par EDF, le CEA et Areva

Pour l'heure, le projet reste pourtant bien flou. À la veille du débat public, l'Andra se refuse toujours à dévoiler la localisation précise de son futur centre d'enfouissement. Priés d'exprimer leur avis, les habitants de la Meuse et de la Haute-Marne n'ont pas connaissance du mode de transport choisi pour acheminer les déchets - en train ou en camions - depuis leur site d'entreposage actuel à La Hague (Manche), Marcoule (Gard) et Cadarache (Bouches-du-Rhône). La préfecture de la Meuse rendra prochainement public un schéma inter départemental de projet pour préfigurer les répercussions de Cigéo sur le logement, les infrastructures et les écoles. Ce territoire rural qui a aujourd'hui une densité de huit habitants au kilomètre carré verrait arriver jusqu'à 2.000 travailleurs durant un siècle de chantier, puis un millier d'emplois pérennes. La perspective a de quoi séduire des départements fortement touchés par le chômage et... déjà tributaires de l'économie nucléaire.
Car la Meuse et la Haute-Marne bénéficient, depuis l'implantation du laboratoire de Bure, de fonds d'accompagnement passés au cours de la dernière décennie de 10 millions à 20 millions, puis à 30 millions d'euros par département et par an. Financée par les producteurs de déchets, la manne du groupement d'intérêt public a permis de rénover les routes et les collèges et de multiplier les petits équipements communaux - et, de l'aveu même de certains élus, d'acheter les consciences. Toujours exsangues, la Meuse et la Haute-Marne se sont disputé âprement l'an dernier les retombées fiscales d'un éventuel enfouissement. L'accord acté en février 2012 par Éric Besson, alors ministre de l'Industrie, a entériné un partage à 60% - 40% en faveur de la Meuse et la création d'une zone interdépartementale. Pour rassurer la Haute-Marne, l'Andra a validé le principe d'une descenderie de 5?kilomètres en pente douce qui relierait le site de stockage meusien à des installations de surface haut-marnaises.
Selon le scénario de l'Andra, le centre de stockage se remplirait progressivement jusqu'à sa fermeture en 2130 au terme d'une loi autorisant le scellement irréversible. Les conditionnements en verre, les conteneurs en acier et les sarcophages en béton confineraient la radioactivité des déchets durant plusieurs siècles avant que la roche ne prenne le relais. L'épaisseur de la couche freinerait alors la migration des radionucléides durant une centaine de millénaires, ne laissant s'échapper en bout de course que de rares éléments sans impact sur l'environnement.
Les craintes d'aujourd'hui ne vont pas jusqu'à cet horizon inconcevable, mais se cristallisent autour des prochaines décennies. Organisée en septembre dernier à l'initia-tive du Comité local d'information et de suivi (Clis), une première réunion publique a mis en exergue des risques qui débuteraient dès l'arri-vée du premier colis. S'appuyant sur la documentation de l'Andra, le chercheur indépendant Bertrand Thuillier a pointé des risques de combustion et d'explosion liés aux gaz bitumineux et à l'hydrogène émis par les colis. En cas d'incendie, les structures porteuses s'effondreraient en moins de deux heures, détruisant par là même la fonction de confinement de l'installation.
L'hypothèse, émise par les chercheurs de l'Andra elle-même en 2005, était passée inaperçue. Ni les élus, ni les riverains n'avaient été alertés et l'information est apparue comme une découverte explosive. Le directeur de la maîtrise des risques à l'Andra n'a pu garantir le risque zéro. « Chaque fois qu'une nouvelle interrogation surgit, l'Andra répond qu'elle n'a pas encore la réponse, mais qu'elle la trouvera à l'avenir. Maître d'ouvrage à la fois de la recherche et du projet industriel, elle répond à la commande de financeurs pressés d'aboutir. La casquette de d'industriel l'emporte sur celle du chercheur », estime Benoît Jaquet, directeur du Clis. Les décennies écoulées témoignent d'une recherche écourtée par un timing législatif serré. Ainsi, en 1991, la loi Bataille prévoyait la création de plusieurs laboratoires pour comparer les capacités respectives de l'argile dans la Meuse ou dans le Gard et celle du granite, dans la Vienne. Confrontée à des controverses scientifiques et à de fortes oppositions locales, l'Andra s'est rabattue sur l'argile meusien, ôtant au laboratoire de Bure tout caractère comparatif. Centrées sur les capacités de confinement du callovo-oxfordien, les recherches ont été freinées en 2002 par un accident mortel qui a bloqué le chantier de creusement durant un an. En 2005, l'Andra est néanmoins parvenue à remettre dans les délais son rapport de synthèse au gouvernement.
La loi de juin 2006 fut précédée d'un débat public sur la gestion des déchets radioactifs. Présidée par George Mercadal, aujourd'hui membre du comité de pilotage du débat national sur la transition énergétique, la concertation a d'abord séduit l'ensemble des participants avant de les décevoir amèrement. « Les propositions du président, qui souhaitait organiser un débat national autour d'un fi lm, n'ont pas été retenues. Alors que les débats concluaient à la nécessité de garder accessibles des déchets qui font peur, la loi a retenu exactement le contraire. Toute la population s'est sentie bafouée », prévient Michel Marie, porte-parole du collectif contre l'enfouissement des déchets radioactifs (Cedra). Alors que certaines associations envisagent de faire acte de présence au cours des réunions publiques pour dénoncer le projet, d'autres rejettent carrément le débat. D'autant qu'il y aura concomitance avec celui sur la transition énergétique, ce qui attise une nouvelle polémique. « Les deux questions n'ont pas grand rapport. Le débat sur la transition énergétique porte sur l'avenir tandis que l'enfouissement répond à une question du présent », estimait Claude Bernet lors de la présentation à la presse des travaux préparatoires au débat en décembre dernier. Pourtant, ouvertes par le débat public national, les questions du coût et du financement de la transition énergétique, du mix énergétique prévu en 2025 ou encore des choix en matière d'énergie renouvelables paraissent clairement connectées au projet d'enfouissement. Mi-décembre, 44 associations écologistes et environnementales lorraines ont demandé à la présidence de la République le report du débat sur l'enfouissement des déchets après celui sur la transition énergétique. La requête, que la commission nationale du débat public a jugée bien argumentée, risque d'achopper sur l'échéancier législatif. La loi de 28 juin 2006 ne laisse aujourd'hui plus que cinq ans pour confirmer l'option d'un enfouissement irréversible.

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Commentaires

AtomicD  a écrit le 08/02/2013 à 18:13 :

Le projet Bure est un projet très prometteur. J'ai hâte qu'il soit achevé.

Géoscientifique  a écrit le 05/02/2013 à 19:23 :

Etant étudiant dans ce domaine et ayant visité le site, je peux et veux apporter ma petite pierre à l'édifice...
De mon avis, le grand problème n'est plus technique aujourd'hui (diffusion des radionucléides, stabilité tectonique de la zone, devenir géomorphologique du secteur...) mais avant tout un problème philosophique quand à la conscience commune sur la présence de ce site, ce qui est très largement négligé par l'ANDRA. L'échelle de temps utilisé sur un retour à une radioactivité "naturelle" est de 500 000 à un million d'année mais on ne se pose pas assez la question sur la mémoire collective de nos sociétés et sa stabilité, c'est-à-dire se souviendra-t-on dans 200, 300, 1000, etc, qu'il y a nombre de déchets toujours très radioactifs sous nos pieds ??? N'a-t-on pas déjà oublié où se situent certains dépôts de munitions des guerres du XXème siècle ??

Carole  a écrit le 05/02/2013 à 16:47 :

C'est super le nucléaire, ça fait envie !
Et dire que la génération des baby-boomers nous a fait ce cadeau empoisonné et continue à vouloir nous laisser le nez dans la m... qu'ils ont créé en voulant nous faire repartir pour un tour avec les EPR !
Un grand merci des jeunes générations qui vont devoir payer et gérer le risque pour votre cupidité et vos profits!

Tectonique  a écrit le 05/02/2013 à 11:42 :

La tectonique des plaques n'est pas prise en compte et dans 1 250 398 ans les déchets seront exposés à l'air libre, avec une probabilité de 1/200. Les décideurs devront alors répondre de leur prise de risque ! Attention, la radioactivité c'est du sérieux, c'est pas comme le gaz carbonique !

Parfait  a répondu le 05/02/2013 à 13:56:

Dans 1 250 398 ans , la radioactivite des colis sera inferieure a celle de l'argile de base....

frederic plomb  a écrit le 05/02/2013 à 11:32 :

Une énergie moins cher et surtout propre....Quelle chance avons-nous la?

Meuse endormeuse et douce à mon enfance  a écrit le 05/02/2013 à 11:00 :

Un futur radieux ou rayonnant pour cette région, qu'avez vous donc mis sous votre robe...de bure.

Laurent68  a écrit le 05/02/2013 à 9:21 :

Je ne comprends pas très bien comment un gaz bitumineux et de l'hydrogène pourraient etres émis par les colis qui ne sont que des tubes de verre contenant des elements radioactifs. Il me semble que les propos de Bertrand Thuillier ont été mal retranscrits.
Il semble hautement improbable que de telles structures emettent des gaz. Si tel était le cas il faudrait alors envisager de priver les déchets de tout composant carboné (il me semble quand meme que nos centrales ne contiennent pas de graphite je crois que l'enceinte autour du coeur du réacteur est en plomb, mais je peux me tromper.
Je ne suis pas spécialiste si quelqu'un pouvait m'éclairer j'en serai ravi.

Laurent  a répondu le 05/02/2013 à 12:10:

L'eau en contact avec des gaines de combustible radioactif à haute température se décompose en hydrogÚne + oxygÚne, cf. les explosions d'hydrogÚne à Fukushima. La chaleur provient simplement de l'énergie de désintégration nucléaire. Pour des déchets, il suffit que des déchets trop concentrés se trouvent par hasard trop proches les uns des autres (éboulement ? Séisme ? Simple erreur de calcul de disposition ? cf. accident de Tokai-mura au Japon) pour que la température s'emballe. Quand à la provenance de l'eau, je suppose que ce n'est pas difficile à imaginer. Veuillez integrer le fait que les réactions nucléaires dépassent le cadre de la simple chimie.

Fuku  a répondu le 05/02/2013 à 13:59:

La grande difference est que l'on n'enterrera pas des elements combustibles avec une gaine en zirconium, contrairement a ce que font les suedois par exemple. Les dechets pour ce site seront deja conditionnes; Il n'y a pas de matiere fissile susceptible de reaction comme a Tokai-Mura, ni de zirconium chauffe a bloc par du combustible comme dans les piscines!!

Laurent68  a répondu le 05/02/2013 à 14:28:

Merci pour les commentaires suite à ma réaction. Toutefois je ne comprends toujours pas tout, est il possible que les déchets conditionnés dans leur gangue de verre chauffent encore autant ? Je veux suffisamment pour electrolyser de l'eau ? Enfin, encore une remarque, la roche argileuse choisie est imperméable me semble-t-il.
Merci encore.

Fuku  a répondu le 05/02/2013 à 15:23:

Il y a une regle de decroissance radioactive pour chauqe radio element: Mi vie: Si 10 ans de periode, tosu els dix ans, on divise par deux la radioactivite, donc la puissance degagee. Mais celle ci n'est jamais nulle. Toutefois, passe un certain seuil, ce degagement de chaleur n'est plus mesurable.

Un paramètre essentiel est omis : la mobilité des radio-isotopes, c'est-à-dire leur
aptitude à migrer pour rejoindre la biosphère. Les déchets de haute activité sont
conditionnés dans une matrice de verre,-obsidienne-, dont la vitesse de dissolution
dans l?eau met à l?abri de tout risque de relâchement massif. On connaît le
comportement de l?obsidienne dont certains gisements sont exposés aux agressions
climatiques et atmosphériques depuis des millions d?années. On a testé les vitesses
de dissolution, on peut affirmer que l?eau qui viendrait au contact de ces verres ne
serait certes pas potable au regard des normes actuelles, mais ne présenterait pas un
caractère de dangerosité.

Sur l'electrolyse possible de l'eau?? je prefere avouer mon incompetence. Le site de l'andra apporte des reponses. WIKIpedia qui est synthetique donne pas mal d'elements forcement nuances :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Laboratoire_de_Bure
Voir la brochure officielle: http://www.andra.fr/download/site-principal/document/editions/339d.pdf

tco1  a écrit le 05/02/2013 à 9:14 :

encore une dette pour les enfants... Enfin, ils partiront tous en Chine et aux Us.... Enfin pour ceux qui ne veulent pas du Rsa...

XMines  a écrit le 05/02/2013 à 8:45 :

Faut-il sceller le trou avant la fondation ?

La Comtesse  a écrit le 05/02/2013 à 8:43 :

Après avoir observé des piliers de mine, la femme de l'ingénieur affirme qu'un vieux veilleur ne peut être un bon boiseur.

Le Comte  a répondu le 05/02/2013 à 9:23:

Ma chère, vos contrepètries sont un délice.