Osamu Motojima, directeur général d’ITER Organization : « Le ticket d’entrée n’est pas si élevé par rapport aux retombées »

Par Propos recueillis par Damien Frossard pour Méridien Mag, à Marseille  |   |  1001  mots
Osamu Motojima, directeur général d’ITER Organization © Arnoux–Iter Organization (Crédits : Arnoux–Iter Organization)
Les représentants ministériels des sept membres d'ITER se réunissent vendredi 6 septembre à Saint-Paul-lez-Durance (Bouches-du-Rhône) pour faire le point sur le programme dont l’enjeu est de tester, à horizon 2050, la faisabilité scientifique et technique de la fusion nucléaire comme nouvelle source d’énergie. Une réunion initiée par Günther Oettinger, commissaire européen en charge de l'Énergie, en présence de Geneviève Fioraso, ministre français de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. A noter que le magazine Méridien Mag, à Marseille, publiera l’intégralité de cette interview ainsi qu'un dossier complet sur ITER. En kiosque le vendredi 13 septembre.

Quel est l'enjeu de cette réunion interministérielle du 6 septembre ?

 Cette réunion constitue un événement politiquement important. Il n'y en avait pas eu à ce niveau depuis le 21 novembre 2006. À l'époque, il s'agissait de la signature du protocole d'accord d'ITER à l'Élysée par les ministres des sept partenaires du projet (Europe, États-Unis, Russie, Inde, Chine, Corée du Sud et Japon, ndlr) pour créer l'entité juridique internationale chargée de la construction, de l'exploitation et du démantèlement ultérieur du réacteur. Sept ans plus tard, il était important qu'ils puissent constater l'avancée du chantier. Chacun pourra confirmer l'engagement de son pays dans le programme de recherche. Ce sont des signes forts qui vont nous permettre de consolider notre calendrier

Quelles sont les prochaines étapes ?

 Le calendrier est déterminé par le rythme de construction des bâtiments. L'objectif étant qu'ils soient prêts à être équipés fin 2017. Nous serons alors en mesure de tenir notre objectif avec un premier plasma en 2020. ITER est un programme de recherche qui doit démontrer que la fusion de deux variétés d'hydrogène (deutérium et de tritium, ndlr) peut devenir une source d'énergie. Cette fusion ne peut avoir lieu que dans un plasma, chauffé à 150 millions de degrés celsius, confiné dans une machine appelée tokamak.

Vous allez justement tester dans quelques jours l'itinéraire aménagé entre Berre et Cadarache (Bouches-du-Rhône) pour acheminer les composants fabriqués par les différents pays membres du réacteur de fusion de tokamak…

 Oui, et je suis impatient de voir les premiers convois arriver en 2014. Je suis confiant sur l'organisation mise en place par la France, qui a l'expérience de ce genre de convois très exceptionnels notamment avec Airbus (l'agence ITER France, en charge de la viabilisation du site de construction et de la coordination des convois, s'est inspirée de l'acheminement des pièces destinées à l'A380, ndlr). Cela va être à la fois spectaculaire et symbolique puisque cela marquera aussi le début de la phase d'assemblage du tokamak. Sur la plateforme, l'activité est intense avec, au quotidien, la satisfaction de voir notre projet se muer en réalité concrète et visible par tous.

Même s'il est pointé du doigt et critiqué ?

 Que disent ces critiques ? Que la maîtrise de la fusion à l'échelle industrielle se heurte à des obstacles technologiques. Ils ont raison... Mais c'est précisément pour cela que le programme est absolument nécessaire. Les expériences réalisées dans la machine ont précisément pour objet de tester et développer de nouveaux matériaux destinés aux réacteurs industriels. Il y a 30 ans, on ne pouvait pas imaginer que des trains pourraient rouler à plus de 300 km/h. Il y a chaque jour plus de 20 TGV entre Marseille et Paris !

Les principales critiques portent surtout sur les surcoûts. Aujourd'hui, si l'on se base sur la participation européenne évaluée à 45 % du coût total, on aboutit à 14,6 milliards d'euros. C'est trois fois plus que ce qui avait été annoncé au départ...

 C'est effectivement le coût "estimé" du projet, dont le financement est assuré par les sept membres partenaires. Mais seule l'UE a chiffré sa participation (6,6 milliards, part gérée par l'agence Fusion For Energy - F4E, ndlr). Les autres nations fournissent des prestations en nature (éléments de l'installation) et il est impossible d'en évaluer avec précision leur coût, variable d'un pays à l'autre. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que c'est un investissement nécessaire au regard des retombées envisagées : à l'échelle internationale pour l'énergie de fusion, mais également dans chacun des pays membres, notamment en matière de R&D. Et si l'on divise la facture par le nombre de pays concernés, on aboutit à un ticket d'entrée qui n'est finalement pas si élevé au regard des retombées escomptées.

Quand peut-on espérer les premiers retours sur investissement ?

 ITER sera un réacteur de test qui devra produire plus d'énergie qu'il n'en consomme. Il ne sera pas directement rentable et ne produira pas d'électricité. En revanche, je vous garantis qu'il le sera à l'occasion de l'étape suivante. Il s'agira alors de construire, dans les pays membres, des réacteurs capables d'injecter de l'électricité dans les réseaux.

Avec une énergie de fusion capable de remplacer les autres sources ?

 Beaucoup des ressources naturelles actuellement utilisées peuvent s'épuiser, à l'image du pétrole, mais également de l'uranium nécessaire à l'énergie de fission, sans compter les problématiques liées à la sécurité des sites, au stockage et au traitement de déchets hautement radioactifs...

Les risques sont-ils comparables entre fission et fusion ?

 La réaction nucléaire qui se produira au cœur de ce réacteur sera intrinsèquement sûre, il ne pourra pas s'emballer. Il ne contiendra jamais plus de quelques grammes de combustible. Et cette réaction est d'ailleurs si difficile à obtenir qu'à la moindre perturbation, et à la moindre présence d'impuretés, elle s'arrête quasi instantanément. Ce qui signifie aussi qu'un accident comme celui de Fukushima ne peut tout simplement pas se produire dans ITER. Même en cas de perte totale du refroidissement, la quantité de chaleur accumulée dans la machine n'est pas suffisante pour causer le moindre dommage aux matériaux.

Quels sont les fondements de votre conviction?

 Je travaille dans la fusion depuis plus de 35 ans. J'ai été témoin, et acteur également, des formidables progrès qui ont été accomplis. La performance des machines a été multipliée par deux tous les deux ans. Celles d'aujourd'hui sont un million de fois plus performantes que celles d'il y a 50 ans. ITER est l'aboutissement de ces progrès : c'est la machine dont ont rêvé deux générations de physiciens et d'ingénieurs. Et nous sommes en train de la construire.