Comment la gastronomie française est entrée au patrimoine de l'humanité

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Copyright Reuters (Crédits : TONY CENICOLA /The New York Time)
Au départ, c'était le pari fou de chercheurs férus de cuisine française. Avec le soutien de Nicolas Sarkozy, ils ont mené campagne pendant deux ans. Mardi, l'Unesco leur a donné gain de cause en inscrivant le repas gastronomique au patrimoine immatériel de l'Unesco.

À l'inverse de Jacques Chirac, grand amateur de tête de veau devant l'éternel, Nicolas Sarkozy ne passe guère pour un fin gourmet - à l'exception des chocolats -, au point que, à son arrivée à la présidence de la République, il aurait demandé à raccourcir le temps des repas servis à l'Élysée. Mais lorsqu'il s'agit de vendre les atouts de la « french cuisine » à l'étranger, le chef de l'État se transforme en VRP des terroirs. Non sans talent : l'inscription, mardi, par un comité intergouvernemental réuni à Nairobi du « repas gastronomique des Français » au patrimoine immatériel de l'Unesco est venue couronner deux années d'une intense campagne de promotion de « L'art du bien manger », suivie de près par Nicolas Sarkozy. Retour sur une opération qui avait pourtant mal débuté...

C'est au printemps 2007 qu'une poignée d'universitaires passionnés de cuisine française imaginent faire figurer la gastronomie dans la toute nouvelle liste du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco, née en 2003. Rapidement, les promoteurs de ce projet, un groupe de chercheurs bénévoles de l'Institut européen d'histoire et des cultures de l'alimentation (IEHCA) installé à Tours, s'aperçoivent que, pour mener à bien leur initiative, ils auront besoin d'un appui officiel. L'idée arrive aux oreilles de Georges-Marc Benamou, alors conseiller culturel à l'Élysée, qui la vend à Nicolas Sarkozy. Emballé, le chef de l'État la reprend à son compte : outre l'obtention d'un titre de reconnaissance internationale, il perçoit les avantages politiques d'une telle opération. Non seulement cet adoubement international de la cuisine française ferait consensus dans la population mais il lui permettrait de regagner les faveurs d'un monde agricole toujours nostalgique de Jacques Chirac. Le 23 janvier 2008, lors d'une visite au Salon de l'agriculture - restée célèbre à cause d'une petite phrase au vocabulaire peu châtiée proférée à un visiteur inamical -, Nicolas Sarkozy annonce officiellement la candidature française. Mais ce matin-là, le président commet une nouvelle gaffe, en lançant à la cantonnade : « Nous avons la meilleure gastronomie du monde... »

La phrase de trop, mal interprétée dans le petit monde de l'Unesco, où l'on répète sur tous les tons que l'inscription au patrimoine immatériel n'est ni un concours de beauté ni même un exercice de « best of »... Surtout, place Fontenoy, au siège parisien de l'organisation internationale, certains experts voient d'un mauvais oeil cette tentative de débarquement français dans une liste culturelle conçue en priorité pour les pays pauvres... « Le premier accueil à l'Unesco a été plutôt froid, se souvient l'universitaire Jean-Robert Pitte, premier soutien de la candidature française. La cuisine française était associée au luxe, version truffes et grandes toques, et on nous reprochait notre manque de légitimité. »

C'est dans ce contexte incertain que démarre la campagne de promotion de la candidature tricolore. En février 2008, la mission française du patrimoine et des cultures alimentaires est mise sur pied, chargée de monter un dossier très complet pour l'Unesco, tandis que, du côté politique, Catherine Dumas, sénatrice de Paris, bat le rappel des élus, autour notamment de son Club parlementaire de la table française. Près de 330 députés et sénateurs s'y précipitent...

Les chefs étoilés sont aussi appelés à la rescousse, et Bernard Accoyer, le président de l'Assemblée nationale, invite, le 16 octobre 2008, pas moins de 130 convives à l'Hôtel de Lassay pour un déjeuner de soutien concocté par Marc Veyrat, Guy Savoye, Joël Robuchon et Michel Guérard. À la dernière minute, l'entourage de Bernard Accoyer découvre que la date coïncide avec la Journée mondiale de l'alimentation... Trop tard pour annuler le déjeuner, les cartons d'invitation sont déjà partis. Prudent, le président de l'Assemblée nationale renonce à participer aux agapes...

À l'Élysée, les réunions se succèdent, sous l'égide du conseiller agricole chargé de coordonner l'action des ministères. Pour vaincre les réticences de l'Unesco, les avocats de la candidature française font taire les lobbies agroalimentaires, qui étaient déjà prêts à sortir leur carnet de chèques, et surtout révisent l'intitulé de la candidature, désormais axée autour du « repas gastronomique ». On ne parle plus de foie gras et de truffes mais de pratiques sociales. « C'est un repas festif réunissant un groupe de convives [...] pour pratiquer, ensemble et pour l'occasion, l'art de bien manger et de bien boire », décrit celui-ci. Le dossier, après une recommandation favorable émise par un comité d'experts au printemps dernier, a atterri au début de cette semaine sur la table du jury final, réuni à Nairobi.

À côté du repas gastronomique français, 46 autres projets étaient aussi en lice pour une inscription au patrimoine immatériel de l'humanité. Avec des sujets aussi variés que le carnaval d'Alost en Belgique, l'opéra de Pékin ou le tissage des tapis iraniens... Mais la délégation française n'avait guère de doutes sur ses chances de succès, tant son dossier avait été bétonné en amont.

Outre des propositions pour valoriser la gastronomie dans l'enseignement et la recherche (ateliers de découvertes dans les écoles, création d'une unité de recherche universitaire...), la France propose aussi la création d'un « équipement culturel à dimension nationale et internationale ». L'idée, soufflée par Jean-Robert Pitte, consisterait à installer une cité de la gastronomie, comme il en existe pour la musique ou pour l'architecture.

Plusieurs lieux sont déjà à l'étude : une ancienne usine Christofle à Saint-Denis, une annexe du château de Fontainebleau, le musée d'Épernay, une partie des hospices de Beaune, le palais Saint-Jean à Lyon, ou encore le quai des Chartrons à Bordeaux... sans parler du prestigieux Hôtel de la Marine, que l'état-major de la marine doit quitter en 2014. Reste à trouver des financements. Un premier tour de table pourrait se faire avec des investisseurs institutionnels. « L'établissement devra être rentable, tout en veillant à ce qu'il reste un haut lieu de la gastronomie », prévient Jean-Robert Pitte. Fort de la nouvelle reconnaissance obtenue à Nairobi, Nicolas Sarkozy devrait très rapidement faire des annonces...

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