Surveillance électronique : "On ne peut pas reprocher aux Américains de faire mieux leur métier que nous"

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Feignant la surprise, des dirigeants européens s\'offusquent de la curiosité américaine. Les commentaires indignés de plusieurs dirigeants, dont François Hollande, se multiplient ce 1er juillet, après la \"révélation\" dans le Spiegel de l\'existence de mises sur écoutes dans plusieurs ambassades et représentations aux Etats-Unis et à Bruxelles. Des informations une fois de plus fournies par le désormais Edward Snowden, l\'informatien en cavale qui travaillait pour la NSA, l\'agence de renseignement américain spécialisée dans les données électromagnétiques.Si ses déclarations depuis plusieurs semaines mettent en lumières ces pratiques, nombre d\'entre elles étaient connues depuis bien des années. L\'existence programme Echelon, ces \"oreilles\" installées à travers le globe par les Etats-Unis et ses alliés anglo-saxons, a ainsi été révélé au public dans les années 1980. Un ancien patron de la CIA, Robert James Woolsey justifait même l\'espionnage des \"amis\" européen en 2000 dans une tribune publiée par le Wall Street Journal (et traduite pour le Monde diplomatique). Déjà, les moyens déployés par Washington paraissaient bien supérieurs à ceux dont pouvait disposer les pays européen, notamment la France. Plusieurs rapport parlementaires s\'en inquiétaient, dont le plus récent a d\'ailleurs été publié le 14 mai par Jean-Jacques Urvoas et Patrice Verchère. Dans ce contexte, Eric Denécé, directeur du Centre Français de recherche sur le Renseignement (CF2R), expose les capacités de réponse et de protection de la France et des autres pays européens.Les \"révélations\" d\'Edward Snowden publiée par le Spiegel indiquent que les services de renseignement américains ont mis des ambassades et des représentations européennes sur écoute. Mais ce type de pratique n\'est pas neuf... Pas du tout. Tout le monde écoute tout le monde. Ce qui apparaît peut-être plus scandaleux, c\'est quant l\'espionnage vise des alliés, mais cela se pratique depuis toujours. Dans les affaires récentes, lorsque la France s\'est opposée à l\'invasion de l\'Irak, les dirigeants français et européens ont été mis sur écoute. Que la NSA agisse comme un service de renseignement c\'est son métier, qu\'elle le fasse mieux que nous, c\'est dommage... mais on ne peut pas le reprocher aux Américains ! A l\'inverse comment les Européens espionnent-ils leurs propres alliés ? L\'espionnage se pratique dans les deux sens. Ce qui diffère, ce sont les moyens. Les Anglo-Saxons (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) disposent d\'un réseau 100 fois plus étendu que celui des Européens. Nous avons quelques satellites d\'écoute par exemple. En France, ces moyens sont mis en œuvre sur des points très spécifiques comme en Côte d\'Ivoire, au Mali, dans les programmes contre le terrorisme. Le budget restant peut parfois être utilisé pour des écoutes de diplomates...S\'il est très difficile d\'évaluer les budgets du renseignement - puisqu\'ils sont en grande partie ou totalement confidentiels -  peut-on tout de même s\'essayer à un exercice comparatif entre les Etats-Unis et l\'Europe ? On ne peut étudier que ce qui est comparable. Or les périmètres sont extrêmement variables. Globalement, la différence entre les budgets peut s\'incrire dans un rapport de 1 à 80. La NSA est le plus grand service de renseignement au monde et par conséquent, le plus grand service de renseignement au Etats-Unis. A elle seule, elle dispose de plus de moyens que la CIA, le FBI, le BEA (lutte contre la drogue) et le DEA (unité de renseignement militaire). C\'est sans commune mesure avec les moyens dont disposent les services européens. Le budget alloué au seul renseignement électronique est supérieur à celui de l\'ensemble des services de renseignement des cinq premiers pays européens.Peut-on avoir une idée des effectifs de la NSA - le Spiegel avance le chiffre de 19.335 civils et 15.986 militaires? La dernière estimation sérieuse évoque 54.000 personnes. Mais il convient de prendre en compte l\'organisme lui-même et ses sous-traitants, toutes ces entreprises, comme celle qui employait Edward Snowden, qui fournissent des données. Auquel cas, le haut de la fourchette avoisinerait les 100.000 personnes.Et en Europe ? La DGSE compte un peu moins de 2.500 personnes, soit 40 fois mois que la NSA... Et la différence de technologies est encore plus importante. Les Britanniques sont eux entre deux et trois fois plus nombreux que les Français à travailler dans les services de renseignement avec un budget trois à quatre fois supérieur au notre.Comment ces effectifs ont-ils évolué ? Après la Guerre Froide, à la fin des années 1990, la NSA a remplacé 30% de ses effectifs, renouvelé ses cadres. Elle a opéré une révolution technologique, a délaissé les langues soviétiques pour se concentrer sur le monde arabe. Le redécollage date surtout de l\'après-11 septembre, quand elle a engagé de nouveaux investissements massifs.S\'ils sont beaucoup moins bien équipés, les Européens disposent-ils de suffisamment de moyens pour éviter que des renseignements cruciaux ne soient ainsi interceptés ? Non. Il faudrait commencer par interdire aux hommes politiques d\'utiliser des Blackberry, installer des brouilleurs dans les ambassades, les ministères, multiplier par quatre le nombre de personnes chargées de ces questions. Il faut aussi réfléchir au stockage de données. Pour le \"cloud\", par exemple, 90% des centres de stockages sont situés aux Etats-Unis, il est normal que la NSA s\'y intéresse, c\'est son travail...Pourquoi un tel désintérêt apparent pour ces questions ? En période de crise économique, tous les budgets sont réduits. Ensuite, pour des raisons historiques, culturelles, la France a toujours été moins en avance que d\'autres pays sur ces questions.Depuis plusieurs années déjà, l\'idée d\'un service de renseignement européen est évoqué. A quel horizon pourrait-il être mis en place ? De l\'avis de tous les experts qui travaillent sur ce sujet, ce sera la dernière chose qui sera mise en œuvre. Les services de renseignement relèvent des prérogatives même de la souveraineté nationale.Si l\'espionnage entre pays, voire entre alliés, n\'a rien de nouveau, comment analysez-vous les informations rendues publiques par Edward Snowden ? Le cœur de l\'affaire, le vrai scoop, ce sont ses révélations d\'Edward Snowden sur la mise sur écoute de la population. Cela montre une vraie dérive de la démocratie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat policier. En 2002, depuis le \"patriot act\" la surveillance électronique est légalisée et toute une série de lois bafouent le droit international et les Droits de l\'Homme. De ce point de vue, Barack Obama poursuit le travail de Georges Bush et subit l\'influence de sphères néo-conservatrices. Cette politique ne se justifie par en termes de rapport coût/ efficacité. Car, là où les Américains dépensent cinquante fois plus que nous, ils ne sont pas forcément plus efficace en matière de lutte le terrorisme.

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