L'échec de la martingale financière de John Law

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À l'été 1715, alors que Louis XIV agonise, le duc d'Orléans, futur Régent, s'entretient sur le prochain gouvernement du royaume avec le duc de Saint-Simon et lui propose la direction du conseil des Finances. L'auteur des « Mémoires » refuse avec la dernière énergie. « Ce qui me détermina plus que tout, écrit-il, était la situation forcée où les guerres et les autres dépenses prodigieuses avaient réduit l'Etat ; en sorte que je n'y voyais que le choix de l'un de ces deux partis : de continuer et d'augmenter autant qu'il serait possible les impositions pour pouvoir acquitter les dettes immenses, et conséquemment achever de tout écraser, ou de faire banqueroute publique par voie d'autorité, en déclarant le roi futur quitte de toutes dettes. » Le Duc a vu juste. Jamais, sans doute, la situation financière de la France n'a été aussi critique qu'à cette époque. L'appétit de conquête du Roi-Soleil n'a pas seulement ravagé le Palatinat ou la Flandre, mais aussi les caisses de l'Etat. Depuis 1688, la France n'a connu que quatre années de paix et la guerre de Succession d'Espagne (1701-1715) a nécessité un effort considérable pour éviter qu'elle ne tourne au désastre. La création de nouveaux impôts censés être acquittés par tous, capitation en 1695 ou dixième en 1710, n'a pas suffi. Le budget est en déficit constant depuis 1672 et en 1715, le capital de la dette de l'Etat est monstrueux : de 2 à 2,5 milliards de livres pour des recettes qui ne dépassent pas les 165 millions de livres par an. Le service de cette dette mange pratiquement l'intégralité des rentrées fiscales. La situation est intenable.Le roi meurt, à la grande joie de ses sujets, le 1er septembre. Le nouveau souverain est un enfant de cinq ans et le duc d'Orléans prend la régence. Le duc de Noailles est nommé au finances et recourt rapidement aux vieilles recettes de la monarchie : la banqueroute partielle. La dette flottante, à court terme, est annulée aux deux tiers, le reste étant consolidé avec un intérêt assez faible de 4 %. En 1716, selon une manoeuvre utilisée déjà en 1661, une « chambre de justice » est chargée de vérifier (et d'annuler) les créances sur l'Etat. On pourchasse les « Turcaret » enrichis grâce à la spéculation sur les effets publics. Enfin, Noailles procède à une dévaluation spectaculaire de 30 % de la valeur de la livre en or et d'un quart face à l'écu d'argent. En 1717, la situation s'est améliorée, mais le service de la dette continue à avaler la moitié du budget. Le Régent cherche alors une solution durable qui permette de rembourser le capital de la dette et d'assainir durablement le budget de l'Etat. Aussi est-il de plus en plus attentif aux arguments de John Law, un aventurier écossais auteur en 1705 d'un traité monétaire : « Les Considérations sur le numéraire et le commerce ». L aw, que l'on appelle en France Lass (le « w » a alors une typographie de double « s »), est persuadé que le numéraire métallique freine le développement économique et que seul le papier-monnaie peut assurer la circulation monétaire, et donc la prospérité. Devant le Conseil de régence, Law explique que l'on remboursera les créanciers de l'Etat en billets. Et que, malgré la possibilité toujours ouverte de convertir les billets en métal, nul ne le fera car chacun « sera charmé d'avoir des billets de banque plutôt que de l'argent, par la facilité qu'on aura à faire les payements en papier, et par l'assurance d'en recevoir le payement toutes les fois que l'on voudra ». Pour l'Etat, l'affaire est alléchante. Payer ses dettes en billets, c'est mettre fin à la course permanente au financement. C'est ainsi se libérer de l'immense dette de l'Etat. Le système a maints adversaires au conseil, mais le Régent est séduit. En mai 1716, Law est autorisé à fonder une banque, la Banque Générale dont, l'année suivante, les billets sont acceptés pour le paiement des opérations fiscales. En décembre 1718, le système est lancé : la Banque Générale devient Banque Royale et émet des billets qui ont cours légal en mars 1719 et sont même obligatoires pour les paiements au-dessus de 600 livres. Parallèlement, pour fournir des fonds propres à l'opération, Law obtient la ferme générale des impôts indirects et le monopole du commerce avec les colonies. Il fonde plusieurs compagnies qui fusionnent en août 1719 dans la Compagnie des Indes. Pour attirer les fonds, il affiche l'eldorado du Mississippi. Durant toute l'année 1719, les plans de Law fonctionnent parfaitement. Le prix des actions de la Compagnie s'envole. De 500 livres en septembre 1717, elles passent à 10.000 livres deux ans plus tard. Le Régent profite de l'abondance pour assainir les finances publiques. Les créances publiques étaient déjà acceptées en paiement des actions de la Banque Royale et de la Compagnie, mais à l'automne 1719, cette dernière accorde à la couronne un emprunt de 1,2 milliard de livres afin de rembourser la moitié de sa dette. Le Régent a atteint un de ses principaux buts. Il est temps. A partir du début de l'année 1720, le système s'enraye. Plusieurs spéculateurs, souvent proches du pouvoir, vendent les actions de la Compagnie pour convertir en métal les billets. La baisse mine la confiance. Le public est encore loin d'être prêt à l'abstraction du papier- monnaie. Law est pris à la gorge par la demande de métal. En juillet 1720, on se rend compte que les 3 milliards de livres de papier ne sont couverts que par 50 millions d'or et d'argent dans les caisses de la Banque Royale. Le 17 juillet, rue Vivienne, la foule attend l'ouverture des guichets pour récupérer ce qui peut l'être : quelques sous en échange de billets affichant des dizaines de livres de valeur. La bousculade fait 16 morts dont les cadavres sont portés non loin de là, au Palais-Royal, sous les fenêtres d'un Régent qui décide de mettre fin à l'expérience. En octobre, Banque Royale et papier-monnaie n'existent plus. Le « système » se résume pour l'Etat à une nouvelle banqueroute déguisée. Une commission est chargée d'étudier la validité des billets et actions. Sur 2,5 milliards de livres de valeur nominale, l'Etat accepte de reconnaître une dette de 1,7 milliard qu'il convertit en rente perpétuelle à 2,5 % ou en rente viagère à 4 %. Non seulement un tiers de la dette a été supprimé, mais les taux désormais proposés sont unifiés et bas. Sans compter le travail de l'inflation. Le Régent peut transmettre, trois ans plus tard à Louis XV devenu majeur un royaume assaini. Dans les années 1730, sous la direction du cardinal Fleury, les finances de l'Etat retrouvent un lustre oublié depuis Colbert. Mais l'échec de Law est aussi celui d'une solution durable pour les finances royales. La stabilisation est fragile, elle dépend essentiellement de la paix. Et lorsque Louis XV décide, à l'égal de son arrière-grand-père, de taquiner la gloire militaire, c'en sera fini des vaches grasses et il faudra revenir aux mauvaises habitudes de la banqueroute chronique.

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