Dans votre ouvrage « la Montée des incertitudes » (Seuil), vous écrivez que nous sommes « en train de perdre notre lendemain ». Que perdons-nous ?
Quand je dis que nous perdons notre lendemain, je signifie que nous perdons le sentiment de la maîtrise de notre avenir. Une transformation considérable s'est opérée en une trentaine d'années, s'agissant de la façon dont nous pouvons nous représenter l'avenir et avoir prise sur lui. Au début des années 1970 encore, cet avenir se lisait sous le signe du progrès social. Croire au progrès social, c'est penser que demain sera meilleur qu'aujourd'hui et que l'on peut miser dessus pour agir en conséquence. C'est, par exemple, si je suis salarié pouvoir contracter aujourd'hui un emprunt sur 10 ou 20 ans pour devenir propriétaire de mon logement parce que je crois que, dans 10 ou 20 ans, mon salaire sera vraisemblablement supérieur à ce qu'il est aujourd'hui. Aujourd'hui, les Français ne peuvent plus se représenter ainsi leur avenir et celui de leur famille.
On ne peut donc plus croire au progrès social ?
Le progrès social a du plomb dans l'aile. Ce qu'on observe dans le monde du travail, c'est un processus de décollectivisation. Notre sortie du capitalisme industriel dans le début des années 1980 a donné lieu à une remise en question de ces formes d'organisation collective du travail, auxquelles étaient rattachées des protections collectives. Ces protections reposaient et reposent encore en partie sur le fait que les gens appartiennent à des collectifs. Aujourd'hui, décollectivisation rime avec réindividualisation. D'abord, sur le plan de l'organisation du travail. Si l'on prend un bastion du capitalisme industriel, comme les usines Peugeot ou Renault, avec des syndicats puissants, on observe un « cassage » de ces collectifs : on le voit à travers la division du travail, la mise en place de petites unités de production, le recours à la sous-traitance, le recours à des intérimaires qui n'appartiennent pas à ces collectifs. Ce mouvement aboutit à une situation où les individus sont livrés à eux-mêmes. Cette dynamique est très forte, elle est au coeur du nouveau régime de capitalisme, qui a remplacé le capitalisme industriel. S'il n'y est pas mis obstacle, on s'achemine vers une société éclatée sous l'unique contrainte de la recherche pour le profit. La question qui s'impose, est : peut-on poser une limite à cette dynamique ? À défaut, c'est l'idée même de société qui sera remise en cause, si par société on entend un minimum de formes de solidarité.
Quel rôle peuvent jouer les entreprises ? Faut-il infléchir les discours autour de la performance et de la réussite ?
Aujourd'hui, le monde du travail est devenu un espace de transition et le statut de l'emploi se trouve déstabilisé à travers la discontinuité des trajectoires et la fluidité des parcours. Du fait de ces transformations, l'injonction à être un individu se généralise. Certains tirent très bien leur épingle du jeu, maximisent leurs chances et deviennent hypercompétitifs. C'est sur leur réussite que repose le discours managérial, ou plus largement néolibéral dominant, célébrant les performances de l'individu « libéré » de la pesanteur des règlements. Ce discours de célébration véhiculé par les entreprises comporte cependant un non-dit. Il fait l'impasse sur le sort réservé à d'autres...
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