La Tribune

« La culture est moteur de croissance durable »

Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco © Unesco / Michel Ravassard
Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco © Unesco / Michel Ravassard (Crédits : © Unesco / Michel Ravassard)
Valérie Abrial  |   -  924  mots
Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, revendique la culture comme facteur de développement économique et comme outil de sortie de crise. Invitée au Forum de Chaillot* les 4 et 5 avril, Madame Bokova y défendra ses engagements et convictions. Rencontre.

En quoi la culture est une valeur ajoutée pour l'économie d'un pays ?

La grande force de la culture, des biens et services culturels, c'est leur double nature, à la fois économique et culturelle. Le secteur culturel crée des emplois, des revenus, des compétences, et en même temps les produits culturels portent des valeurs, des repères qui sont des leviers d'identité, de cohésion sociale, de mobilisation collective. C'est un potentiel considérable de développement économique et social. Face aux difficultés que traversent les sociétés, à la fois économiques, sociales, culturelles, il faut des stratégies capables de gérer ces aspects entremêlés. La culture apporte des réponses.

 Quelles sont les actions de l'UNESCO ?

L'UNESCO se mobilise depuis 20 ans pour faire reconnaître le potentiel des biens et services culturels comme moteur de développement durable et forger les outils adaptés. Nous aidons les gouvernements à investir davantage dans l'économie créative, à faire émerger des filières culturelles fortes, capables de rayonner à l'échelle mondiale. L'économie créative résiste à la crise, elle crée des millions emplois dans les industries culturelles et créatives, comme le montre le dernier rapport mondial sur l'Economie créative publié par l'UNESCO en 2013.

La culture, c'est 7 millions d'emplois en Europe, et des millions d'emplois locaux, « verts », partout dans le monde.

C'est près de 4% du PIB de l'Argentine et 20 000 entreprises dans le secteur de la mode à Bangkok. Le commerce mondial des biens et services culturels est en plein essor - + 12% par an en 10 ans. Ce potentiel est une chance pour tous les pays, en développement ou développés.

La culture est-elle devenue un enjeu premier pour le développement?

C'est indéniable si l'on regarde les choix de pays comme la Chine, l'Inde, l'Indonésie, le Brésil, d'investir massivement dans les industries créatives. En 10 ans, le poids de la culture dans les politiques nationales de développement a bondi. Elle fait aussi partie des stratégies de sortie de crise. Je prends l'exemple de l'Islande, l'un des premiers pays européens touchés par la crise. Son Président déclarait que sa première mesure d'urgence avait été de décider la construction d'une salle de concert, à la fois pour relancer l'emploi, et comme un projet fédérateur pour redonner de la dignité et de la confiance en l'avenir. Le projet du Louvre-Lens, en France, repose sur le même principe. Dans le passé, le secteur culturel n'a pas toujours été au centre des stratégies de développement rapide - mais quand il s'agit de construire un développement durable, la culture a de nombreux atouts. Les résolutions de l'Assemblée générale des Nations Unies sur « Culture et développement » poussées par l'UNESCO et adoptées en 2011, 2010 et 2013 témoignent du changement de mentalités.

 On parle beaucoup d'économie créative mais une nouvelle économie de la culture est-elle en train de voir le jour ? 

Oui, une nouvelle économie de la culture et surtout une nouvelle vision du rôle de celle-ci dans nos sociétés sont en train d'émerger. Il y a d'abord un élargissement de la vision traditionnelle de l'économie de la culture, considérée comme un loisir, vers une nouvelle approche plus large qui intègre les métiers de la création. Nous avons construit des outils nouveaux, avec la Convention de l'UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée en 2005 et ratifiée depuis par 134 Etats… un record. Cette Convention représente une innovation fondamentale car elle accorde pour la première fois un statut particulier aux biens et services culturels, en reconnaissant leur double nature, ce qui permet à la fois d'adopter des mesures de protection et de soutien en faveur de la diversité culturelle, et d'investir dans la culture comme force de commerce et de développement.

 Néanmoins, la culture est une entité commerciale à part...

Absolument. La culture n'est pas une marchandise comme les autres. Il faut des politiques adaptées et un cadre adapté - y compris au niveau juridique et commercial- capables d'appréhender ses spécificités. L'UNESCO s'est battue pour construire ce cadre. Les politiques de soutien à la diversité culturelle sont essentielles pour faire émerger, partout dans le monde, des filières culturelles fortes, des artistes capables d'émerger au niveau local, national et mondial, des films et des livres en différentes langues, de différentes origines, qui élargissent les choix disponibles et qui alimentent en même temps la dynamique de la création. Cela suppose de construire des politiques d'incitation, de soutien, y compris de traitement préférentiel. Dans l'univers numérique, il est important d'établir ces stratégies à l'échelle internationale, par exemple au niveau européen, autour d'une stratégie culturelle commune.

Cette approche de la culture s'inscrit elle-même dans une nouvelle économie de la connaissance, où l'innovation et la créativité sont les moteurs de la croissance.

La capacité des sociétés à se réinventer, à stimuler l'esprit critique, la confrontation des idées devient un avantage comparatif, et dans ce contexte, le soutien aux industries créatives est un investissement d'avenir.

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* Le Forum de Chaillot qui se tient les 4 et 5 avril 2014 est organisé par le ministère de la culture et de la communication. Il porte sur les enjeux de l'Europe de la culture. Il est ouvert au public sur inscription.

 

 

 

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