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La Tribune.fr - 15/04/2009 Ã 16:25 - 480 mots

Rares furent les artistes qui osèrent s'opposer à Staline. Non seulement le grand poète Ossip Mandelstam refusa de chanter les louanges du tyran, mais il composa même en 1934 une violente épigramme à destination du "Montagnard du Kremlin". Une telle audace lui fut fatale.
Cette haute figure est au coeur du dernier livre de Robert Littell, le père de Jonathan, auteur des "Bienveillantes". L'américain délaisse l'univers du roman d'espionnage et de la Guerre froide pour nous plonger en pleine terreur stalinienne au milieu des années 1930. "L'hirondelle avant l'orage" est construit autour d'une demi-douzaine de personnages qui racontent tour à tour le douloureux parcours du poète, arrêté et torturé dans la sinistre prison de la Loubianka avant d'être exilé loin de Moscou avec sa femme et de succomber en 1938 durant sa seconde déportation en Sibérie.
Le lecteur croise Gorki, Boukharine, Staline et son terrible garde du corps. Mais aussi le cercle rapproché du poète : sa femme Nadejda, "soeur d'âme et épouse" ; la grande poétesse Anna Akhamatova et Boris Pasternak. Littell recrée les dialogues enflammés du poète avec le futur auteur du "Docteur Jivago" qui a fait allégeance au tsar rouge, persuadé que Staline ignore tout des dérives de la collectivisation forcée et de la répression policière.
Les rapports complexes de fascination-répulsion entre Staline et les intellectuels russes sont magnifiquement analysés par l'auteur. Une des scènes les plus réussies de son roman montre Mandelstam au fond de sa cellule de la Loubianka se projeter en pensée au Kremlin pour une confrontation saisissante avec Staline qui lui quémande un poème à sa gloire. Mandelstam a parfaitement compris la force de son art : le tyran ne gagnera son immortalité que s'il est chanté par les poètes.
En contrepoint du parcours de Mandelstam, Robert Littell suit le personnage fictif de Fikrit Shotman, un hercule de foire simple d'esprit, lui-même victime de la terreur. Il survit à la terrible Kolyma et garde intacte son admiration pour Staline. Il incarne le peuple russe qui suivi le dictateur jusqu'au bout et a pleuré sa mort.
C'est en lisant les mémoires de Nadejda dans les années 1970 que Littell a pris conscience de l'ampleur de la répression qui a frappé la société russe et surtout du courage qu'il aura fallu au "plus grand poète russe du XXe siècle" pour revendiquer haut et fort son indépendance d'esprit. A l'origine de ce superbe roman, l'auteur, alors journaliste à Newsweek, évoque une lumineuse rencontre avec la veuve de Mandelstam en 1979 dans la banlieue de Moscou.
Cette femme s'étonnait encore d'avoir échappée à la colère de Staline. Nadejda lui a expliqué comment elle a sauvé l'oeuvre de son mari en apprenant par cœur chacun des poèmes à mesure qu'il les composait. Ce couple happé par la tragédie russe méritait bien ce bel hommage du romancier américain.
"L'hirondelle avant l'orage", de Robert Littell. Editions Baker Street, 336 pages, 22 euros.
Laurent Pericone
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