Ci-gît le libéralisme, 1979-2008

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Par François Lenglet, rédacteur en chef Economie, politique, international à La Tribune.

Des banques nationalisées, en Europe et aux Etats-Unis. Des dirigeants européens qui réhabilitent l'intervention publique et suspendent les règles communes qui proscrivent les aides d'Etat, tout comme celles qui promeuvent la concurrence. Les salaires des patrons encadrés, la finance stigmatisée, l'économie de marché critiquée?: la crise a provoqué un gigantesque tête-à-queue idéologique. Comme si, avec les craquements du système bancaire mondial, se terminait un grand cycle libéral. Un cycle comme le capitalisme en a connu plusieurs, qui s'interrompent toujours de la même façon, avec un krach financier retentissant.

Voilà près de trente ans que l'économie de marché sans limites était célébrée sur tous les continents, et qu'on lui attribuait non sans raison l'extraordinaire emballement de la croissance économique des dernières années, qui a vu le PIB américain progresser de moitié entre 1994 et 2006 et la Chine sortir du Moyen Age. C'est au nom de cette efficacité que nous avons organisé le retrait de la puissance publique dans la plupart des pays du monde. Qu'on a déréglementé les secteurs de l'énergie, des télécommunications, des transports, en exaltant les vertus de la concurrence.

Cette grande vague libérale naît durant les années 1970, dans le monde anglo-saxon. En 1979, Margaret Thatcher conquiert le pouvoir au Royaume-Uni. En quelques années, elle remet sur pied ce grand pays épuisé, en ouvrant les frontières, en taillant dans la dépense publique, en baissant les impôts et en cassant les syndicats. Quinze mois plus tard, l'Amérique élit à la présidence un vieil acteur au rencart reconverti dans la politique, Ronald Reagan. Ce républicain fera lui aussi merveille, en rétablissant une Amérique qui avait été considérablement affaiblie. Il réussira avec les mêmes recettes que son homologue britannique?: moins d'impôts, moins de règles, moins d'État.

En 1989, la chute du mur de Berlin décuple la vague libérale, parce qu'elle ouvre au commerce et à l'économie de marché un continent qui aspire à la liberté politique et économique. Russie, Pologne, Tchécoslovaquie, nouveaux Länder allemands, tous se précipitent pour renier le plan et adorer le marché, avec le zèle du converti. La Communauté économique européenne accueille ces nouveaux catéchumènes avec enthousiasme. L'Europe est elle-même engagée dans une entreprise de vaste envergure, le marché unique. Le projet est inspiré, là encore, par la grande vague libérale qui balaye la planète?: ouverture des frontières, démantèlement des politiques industrielles nationales au profit de la concurrence, contention de la sphère publique. 

La ferveur libérale est à son comble au début des années 1990, grâce à l'irruption des nouveaux pays industrialisés, celle de la Chine en particulier, qui adoptent eux aussi l'économie de marché. Les entreprises occidentales profitent des nouvelles libertés d'investissement et des bas coûts de transport pour étendre leur terrain d'action. Le commerce mondial change subrepticement de nature?: les échanges intrafirmes deviennent prépondérants, l'organisation des entreprises se love dans la nouvelle géographie de la croissance, profitant des considérables différences de salaires dans un monde où les règles du jeu économiques s'universalisent.

La première rupture intervient en 1997-1998, avec la crise asiatique, qui infléchit la trajectoire folle des «dragons» d'Asie du Sud-Est. Trois ans plus tard, c'est l'éclatement de la bulle Internet, puis le scandale Enron. Celui-ci jette une ombre sur la sincérité des comptes publiés par les entreprises. La croissance mondiale reprend pourtant à vive allure, grâce aux médications d'Alan Greenspan, qui soutient la croissance américaine en baissant ses taux d'intérêt.

Il s'ensuivra la plus grosse bulle spéculative de l'histoire, avec l'explosion des prix de l'immobilier dans le monde entier, et la progression inouïe de l'endettement - la liberté économique stimule les «instincts animaux», pour reprendre les termes de l'économiste John Maynard Keynes. La dette totale des Américains (tous agents confondus) atteint 350% du PIB en 2007 ? même en 1929, elle n'avait fait que frôler les 300%. La crise des subprimes intervient en juillet 2007, et s'amplifie au cours de l'année 2008.

On connaît la suite. Le marché a produit une catastrophe qu'il est incapable de régler tout seul. D'où l'incroyable succession de nationalisations d'établissements financiers depuis quelques mois. Comme toujours, les autres nations suivent, et se mettent à prêcher aussi pour le retour de l'Etat, le contrôle des rémunérations, le retour à la réglementation... Et les conversions idéologiques se multiplient. Celle de Paul Krugman, par exemple, économiste réputé et naguère défenseur de la mondialisation heureuse, et aujourd'hui bien plus circonspect.

Ou celle de Giulio Tremonti, lieutenant de Silvio Berlusconi, qui a publié, début 2008, un livre qui fait un tabac, la Paura e la Speranza ("la Peur et l'Espoir"). Naguère maître à penser de la droite libérale, il conteste aujourd'hui le marché, «idéologie totalitaire», et appelle à la construction d'une Europe «avec des portes, à condition qu'elles ne soient pas toujours ouvertes». Autant de signes du gigantesque retournement idéologique qui est à l'?uvre sous nos yeux, dans le monde entier. Nicolas Sarkozy lui-même a d'ailleurs fait l'apologie du rôle de l'Etat dans l'économie, lors de son discours de Toulon, fin septembre 2008.

Jusqu'où peut aller cette inclination régressive?? Rien n'est désormais impossible. La mondialisation entre très probablement dans une phase d'éclipse. Car sa cause première n'est ni la technologie, ni la baisse des coûts de transport, ni même l'organisation des entreprises, mais le degré de tolérance des sociétés à l'ouverture internationale et leur aspiration à la liberté. Sentiment qui varie sensiblement d'une époque à l'autre, en fonction de la conjoncture et de la confiance dans l'avenir. En temps de crise, les citoyens ne demandent pas plus de liberté, mais plus de protection.

Dans les mois qui viennent, nos sociétés vont donc rétablir les frontières nationales. En Europe, nous avons commencé, avec la multiplication des mesures dispersées et contradictoires que les gouvernements ont prises pour lutter contre la crise. Et, dans peu de temps, le libéralisme nous semblera ce qu'il est?: une belle idée de beau temps, complètement inadaptée lorsque l'âme collective s'inquiète d'une tempête inhabituelle. Une consolation, toutefois. Durant ce cycle qui s'ouvre, la France, viscéralement antilibérale, sera en accord avec son temps, en vertu d'une loi éternelle?: une pendule arrêtée donne l'heure deux fois par jour.

 

Auguste Detoeuf, le 1er mai 1936 : "le libéralisme est mort ! "
Dans les années 1930 aussi, on s'interroge sur les moyens de sortir de la crise, et sur la nécessité de revenir à l'intervention économique au détriment de l'économie de marché. En France, un petit groupe d'esprits éclairés, polytechniciens, crée alors un groupe de réflexion, «X-Crise». Le 1er mai 1936, X-Crise reçoit un grand dirigeant d'entreprise, Auguste Det?uf, patron de Thomson-Houston, qui prononce une conférence intitulée «La fin du libéralisme». Extraits: «le libéralisme est mort?; il a été tué, non pas par la volonté des hommes ou à cause d'une libre action des gouvernements, mais par une inéluctable évolution interne [...] Je crois que la fausse mystique libérale, les déclarations libérales sans sincérité, toute cette démagogie à l'intention des classes dirigeantes et d'un peuple qui confond la liberté économique avec la liberté tout court, sont des dangers publics.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
J'étais devant, j'étais derrière, j'étais tout seul à l'enterrement
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
x-crise -> la plupart de ces polytechniciens sont devenus ensuite de fervents promoteurs de la révolution nationale de Pétain en 40 et ont peuplé ses ministères. A méditer...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
anti libéral ,social et autoritaire.... a partir des années 30 ça eu du succés .ça s'appelait comment déjà?

a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Sans méchanceté de ma part, cher François, je trouve que vous faites un peu pitié. Vous rejoignez la longue cohorte des prophètes de malheur qui se sont toujours trompés sur la fin du capitalisme (Grand spectacle son et lumières la semaine prochaine : La fin du capitalisme, achetez vos places dès maintenant, tarif préférentiel).

Dans six mois, dans un an, dans deux ans, quand cette crise sera passée, comme est passée celle de la tulipe, du chemin de fer, d'internet, nous aurions toujours des Etats impuissants car surendettés, et vous rirez bien de vos propres prédictions.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
BRAVO
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Il est mort jusqu'à quand exactement ?
Non, parce que si on est enfin tanquille avec le monstre, autant qu'on sache s'il va de nouveau renaître !
:-)

http://monsieurpoireau.blogspot.com
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Un grand merci pour cet excellent article, qui invitera je l'espère beaucoup de gens à s'interroger sur l'avenir de notre planète.

a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Cet article s'ils résume la situation fait pourtant l'impasse sur la dimension idéologique de la crise...ce n'est pas le capitalisme, c'est le NEO-LIBERALISME, du vieil oncle Friedman et de ses chicago boys qui gît sous nos yeux. Quant à au lien entre liberté et néo-libéralisme , il reste à démontrer, le Chili de Pinochet fut le premier laboratoire des théories de Friedman en action, or c'était une dictature !!! Plus proche de nous la Chine et sa croissance à 2 chiffres est aussi une dictature...L'argument de cet article est donc fallacieux, le néo-libéralisme ne peut prospérer sans répression...Parce que les inégalités sociales qu'il entraîne ( répartition de fruits de la croissance entre salariés et actionnaires), la misère, le chômage sont tout simplement INHUMAINS...Le néo-libéralisme crée de la richesse mais celle-ci ne profite qu'à une infime minorité...

A cette analyse tronquée je préfére de loin le livre de Naomi Klein "le capitalisme du désastre" qui en matière journalistique (4 ans d'enquête) est bien plus probant que ce feuillet misérable, rédigé à la va vite par chien de garde tirant un peu sur sa chaîne mais qui dès demain léchera la main de celui qui le nourri...C'est qui déjà l'actionnaire principal de la Tribune ?



a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Le libéralisme, comme le communisme, est une utopie. En effet, la liberté ne peut jamais être totale et il n'y a pas d'ordre naturel des choses.
Malgré le soudain revirement idéologique de Nicolas Sarkozy, il encensait hier ce qu'il brûle aujourd'hui. Restent également ses actes, lui qui avec l'UMP parlait de libérer l'économie française.

La politique de l'UMP a enfaoncé la France dans une crise économique qui aggrave la crise mondiale actuelle pour celle-ci. Ils en sont comptables. Lorsque Nicolas Sarkozy parlait de chercher les responsabilités, ils devrait s'appliquer le principe à lui-même, et tous les citoyens devraient le presser de le faire.

Dans l'Europe et le monde d'après, il faudra mettre en place des mesures pour limiter les relations avec les Etats qui pratiquent le libéralisme économique, car les démocratie fondées sur le modèle keynésiens ne peuvent supporter la concurrence avec ce modèle sans règles. Les relations doivent être équitables.

Les socialistes français peuvent jouer un rôle important dans cette rénovation car ils ont la particularité d'avoir intégrer les idéaux républicains. Or, la République offre l'avantage d'une morale de la société. Et Jaurès n'avait pas brillament exposé que la République aboutie, c'était le socialisme.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Très belle conclusion.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
L'article fait l'impasse total sur le devenir de la planète du point de vue écologique. Le capitalisme est un grand gaspilleur des ressources de la planète. Je ne pense pas qu'il renaisse de ses cendres de la même façon qu'on l'a connu ces 3à dernières années (et heureusement !).
Il faut remettre l'homme au centre de nos préoccupations et non pas l'argent. Si on comprend cela, l'humanité a une (petite) chance de s'en sortir, sinon...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
la fin du liberalisme n est pas pour demain. il faut juste apprendre à prevenir ses derives potentielles
tiens.................. comme les travers de la finance ............. comme par ex en ce moment
etatisation oui natioonalisation non curatelle mais pas de tutelle
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Ah bon!?
Je ne suis pas d'accord avec l'analyse quant au UK. OK pour les réformes de Mme Thatcher, mais elle a SURTOUT eu une DOUBLE chance incroyable avec la guerre des Malouines qui a fait patienter le peuple puis avec les premiers revenus du pétrole de la mer du nord qui ont permis de financer les programmes d'éducation et de décentralisation. Ce n'est pas un succes libéral à mon avis...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
les cycles économiques business cycles vous connaissez?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
A l'attention d'historic : attention aux raccourcis dommageables et inexacts. Certains membres d'X-crise ont rejoint la résistance. Le groupe à fait par ailleurs travaillé des experts comme Marc Bloch, fusillé en juin 1944 pour faits de résistance. N'insultons pas leur mémoire.
A l'attention de fboizard : ne nous méprenons pas, il ne s'agit pas de la fin du capitalisme, mais de la fin d'une de ses formes d'organisation, contingente et intenable sur le long terme. Nul doute que le capitalisme ne sorte transformé et amélioré après cette crise, sous la quelle pointe un monde nouveau. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que cela arrive.
Merci de votre intérêt,
FL
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Merci pour cette remise en prespective historique.
Etre lucide, c'est regarder concrètement les choses... mais aussi dans une profondeur de temps.
Pourtant, pour moi, le libéralisme n'a pas que pour seule expression "le capitalisme financier"... ce format dérivé bat de l'aile aujourd'hui... la liberté d'entreprise (au vue des défis humain de notre siècle), elle, ne le peut pas ! si ?
Je ne pense pas que l'Etatisme doive imposer sa "chappe de plomb"... mais préférer son aiguillage vers l'intérêt général.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Ce qu'il est important de rappeler c'est qu'au mois de juin des ONG demandaient 30 milliards de dollars par an pour lutter contre la faim dans le monde. Personne ne pouvait trouver une telle somme , il n'y avait plus d'argent ! Trois mois plus tard on trouve 700 milliards et plus pour sauver des banquiers corrompus en 24 heures . Cherchez la comédie sociale , elle est là !
Rappelons le grand principe du liberalisme : privatisation des profits entre quelque uns et socialisation des pertes avec tout le monde. Cette économie de cancrelats doit cesser : supprimons les paradis fiscaux et instaurons une bonne taxe Tobin !
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Euh... je ne comprends pas : l'idée de l'article c'est de dire que le libéralisme va régresser ? ou que rien ne peut vraiment entraver ce mouvement de création de richesses inégalée et que les récentes déclarations des dirigeants ont tout faux ?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
A SLIM1: l'idée de business cycle est intéressante :-) Il est bien connu que tout cycle se termine dans un "bain de sang financier"... On dirait de l'économie à la sauce "finance de marché": avec une lorgnette et des oeillères. Mais c'est une analyse assez risible.
A fboizard: l'expression "quand la crise sera passée" est intéressante, c'est celle qu'on a entendu depuis un an : quand la crise sera passée ce sera business as usual, again... Comme s'il s'agissait d'un simple nuage dans le ciel qui allait passer de lui-même. La réalité c'est que si personne ne prenait des mesures d'ampleur pour "chasser" la crise, celle-ci ne ferait que s'aggraver à court et moyen terme. En conséquence les "Etats impuissants car surendettés" ne le sont peut-être pas uniquement à cause de leurs dysfonctionnements, de leurs lourdeurs ou de leur dirigisme, mais aussi parce qu'ils viennent au secours d'un système financier déficient car miné par un ultre-libéralisme débridé.
Opposer Etats et capitalisme est d'ailleurs parfaitement ridicule, tellement il est évident qu'il n'y a pas de capitalisme possible sans un Etat qui en garantit le bon fonctionnement et offre les conditions de son développement. Historiquement, dans tous les pays du monde, le capitalisme s'est développé grâce au soutien de l'Etat, d'une façon ou d'une autre, et jamais réellement contre l'Etat.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
To Historic - However, many members of the group joined the Resistance and opposed the Vichy regime,

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