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Les sept vies de Larry Summers

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Qui est vraiment l'homme que Barack Obama vient de nommer à la présidence du National Economic Council, pour piloter son "new New Deal" ? Eloi Laurent, chercheur à l'OFCE, nous rappelle le parcours atypique de Larry Summers, personnage haut en couleur, esprit brillant et imaginatif, mais aussi intellectuel parfois arrogant, qui a traversé l'histoire économique américaine de Reagan à Clinton.

Dire que l'homme qui vient d'être nommé par Barack Obama à la présidence du National Economic Council — en fait au poste de secrétaire d'État à la relance économique — n'est pas un inconnu est un doux euphémisme. Larry Summers est à l'aube de sa septième vie publique, et chacune de celles qui l'ont précédé en dit long sur sa personnalité, son style et ses convictions.

Larry Summers est d'abord et avant tout un des meilleurs économistes de sa génération: conseiller pour les affaires fiscales et budgétaires de l'administration Reagan à la sortie de l'université, professeur titulaire à 28 ans à Harvard, lauréat (comme Paul Krugman) de la John Bates Clark Medal en 1993. Les maîtres mots de sa production scientifique (quarante articles majeurs), qui touche à l'économie financière, aux marchés du travail ou à la fiscalité, sont l'audace intellectuelle, la rigueur empirique et le goût pour la politique économique.

La deuxième vie de Larry Summers, comme économiste en chef de la Banque mondiale de 1991 à 1993, s'engage mal. En décembre 1991, il signe un mémo écrit par l'économiste Lant Pritchett dont le contenu est révélé par The Economist et qui recommande de délocaliser dans les pays pauvres les industries polluantes, au nom de la "logique économique". S'il peut se maintenir en fonction au prix de quelques contorsions, il part avec un lourd handicap dans la course aux postes de la première administration Clinton.

Et c'est effectivement dans la déception que sa troisième vie débute, lui qui visait plus haut que sous-secrétaire au Trésor en charge des affaires internationales. Mais il gagne à ce poste une réputation qui ne le quittera plus: un don rare pour la pédagogie de l'économie dans les cercles politiques doublé d'une impatience confinant à l'agressivité à l'égard de ceux qui n'y sont pas sensibles. Pour illustrer le style Summers, rien ne vaut l'anecdote racontée par David Cutler, artisan du plan santé de Barack Obama : "j'allais le voir régulièrement [à Harvard] et je lui disais : "Larry, j'ai eu cette idée ; après m'avoir écouté, il me répondait : c'est vraiment idiot, par contre il y a un aspect intéressant dans ce que tu dis", et il s'en suivait un brillant exposé."

Sa relation avec Robert Rubin, qui devint secrétaire au Trésor en 1995, façonne sa quatrième vie, qui le conduira à remplacer son mentor dans les derniers mois de l'administration Clinton. Deux événements controversés marquent cette période : le sauvetage d'abord critiqué, mais finalement réussi de l'économie mexicaine prise dans la tourmente de "l'effet Tequila" en décembre 1994 et la gestion nettement moins heureuse de la crise asiatique en 1997-1998. Son implication, à la fin de son mandat, dans la déréglementation financière et bancaire dont le capitalisme américain paye aujourd'hui le prix fort a sans doute fait hésiter Barack Obama jusqu'à la dernière minute.

Mais c'est certainement son passage par la présidence de l'université Harvard, de juillet 2001 à juin 2006, qui a le plus fait pâlir son étoile et lui a peut-être coûté le poste de secrétaire au Trésor. Car Summers a péché sur le campus de Cambridge à la fois par arrogance intellectuelle généralisée, mépris particulier à l'égard de la communauté académique africaine-américaine et des femmes, et faiblesse éthique quand il s'est agi de protéger un de ses amis empêtré dans une sombre histoire financière. Son mandat, quatre fois moins long que celui de ses prédécesseurs en moyenne, fut tout simplement calamiteux.

Réintégré dans le corps enseignant, il est engagé comme directeur exécutif au sein du fonds d'investissement D.E. Shaw & Co et, en octobre 2006, devient chroniqueur au Financial Times. Son premier article, consacré à l'angoisse de la classe moyenne globale "coincée" entre les déshérités et les super-riches, donne le ton de sa nouvelle approche des questions économiques. L'inégalité sociale qui ronge la démocratie américaine est désormais au centre de ses préoccupations, et avec elle la nécessité de construire des protections efficaces pour les travailleurs américains. Dans sa chronique du 27 avril dernier, il écrit ainsi : "il y a des raisons de penser que les succès économiques à l'étranger seront à l'avenir problématiques pour les travailleurs américains."

Accusé par certains de faire le lit du protectionnisme, il enfonce pourtant le clou le 4 mai dans une tribune intitulée "Une stratégie pour promouvoir une mondialisation saine", en recommandant une coordination fiscale internationale sur l'imposition des sociétés et les paradis fiscaux, une nouvelle fiscalité progressive, mais aussi l'instauration de normes sociales plus strictes dans les traités commerciaux. Invité en juillet dans un séminaire de la Brookings Institution, il a exprimé son inquiétude quant à la vétusté des infrastructures américaines et prôné une relance économique par l'investissement public.

Instauration d'une fiscalité progressive, ferme volonté de protéger les travailleurs dans la mondialisation, investissements massifs pour reconstruire l'économie américaine : le choix de Summers par Barack Obama ne doit rien au hasard, même s'il n'allait pas de soi. De quoi la septième vie de Larry Summers sera-t-elle faite ? Au miroir de ses vies antérieures, il faudra sans doute compter avec la créativité, le goût pour la provocation, la maladresse politique et la volonté de marquer l'histoire.

Eloi Laurent, économiste à l'OFCE, enseignant à Sciences po et Stanford University

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