La contre-réforme de la recherche et de l'université françaises

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En voulant intégrer la recherche à l'université, le gouvernement fait fausse route. Un tel projet ne fera que renforcer les pouvoirs des présidents sans améliorer l'excellence des enseignements. Les autorités seraient bien inspirées de s'intéresser à l'exemple américain qui, hors le problème du coût, fournit des pistes pour améliorer la qualité de l'enseignement, estiment Antoine Lesuffleur et Patrick Weil, respectivement chercheur en nanotechnologies et applications biomédicales (Université du Minnesota) et directeur de recherche au CNRS, "visiting professor" à la Yale Law School.

L'université et la recherche françaises ont besoin d'être réformées. Mais au lieu d'améliorer ses points faibles en tirant avantage de ses points forts, la France fait le choix de s'appuyer sur ses points faibles pour détruire ses points forts?! Une comparaison franco-américaine permet de mieux mesurer où résident nos atouts et nos faiblesses. Le CNRS par exemple, si décrié à Paris, est reconnu comme une institution prestigieuse par nos collègues américains.

Le statut de chercheur, à même de consacrer la majeure partie de son temps à son métier, est envié par les meilleurs universitaires américains, trop souvent occupés à évaluer leurs étudiants ou leurs collègues ou à publier de façon frénétique. La production scientifique, justement, place le CNRS au sommet de la reconnaissance et de la coopération internationales aussi bien dans les nanotechnologies que dans les sciences humaines. Officiellement, on ne détruit pas le CNRS, pratiquement, on l'asphyxie : il n'a plus vocation à financer de recherches et ses possibilités de recrutement sont progressivement réduites.

Or, ce qui va le plus mal en France, c'est surtout l'université?: elle assure tant bien que mal un service public de l'enseignement supérieur grâce au dévouement de ses personnels et de ses enseignants-chercheurs, surchargés de tâches et disposant de surcroît de peu de temps et de moyens pour la recherche. Symptôme officiel de cette situation, notre médiocre place dans le classement publié depuis 2003 par l'université de Shanghai. La solution du gouvernement : mettre le CNRS et les organismes de recherches dans les universités, donner tous les pouvoirs aux présidents de ces établissements pour recruter de meilleurs enseignants, dorénavant mieux payés que leurs collègues moins performants. L'inverse de ce qui se fait aux Etats-Unis.

Dans ce pays, les enseignants sont recrutés de façon collégiale par les professeurs de chaque université. Les candidats sont invités à faire un cours et à présenter leurs travaux devant leurs futurs collègues. Dans les établissements les plus prestigieux, des spécialistes extérieurs de renom sont consultés confidentiellement sur chaque candidat et leur avis est souvent déterminant?; beaucoup plus en tout cas que celui du président de l'université, qui ratifie presque toujours le choix des universitaires.

Certes, ceux-ci sont mieux payés, quoique dans un contexte socio-économique différent (les études des enfants coûtent cher et les jeunes professeurs commencent leur carrière très souvent endettés). Surtout, les moyens techniques (laboratoires, bibliothèques) et humains (les ingénieurs de recherche ou les millions d'heures d'assistance de recherche réparties parmi des étudiants en mastères ou doctorat) fournissent un environnement qui stimule la recherche. Dans chaque université américaine, il existe un bureau des brevets, actif et dynamique. Son personnel rencontre régulièrement chaque chercheur pour évaluer lesquels de ses travaux pourraient aboutir à un dépôt de brevet et le décharger de toute la gestion administrative de la procédure.

Aux Etats-Unis, aucun universitaire ne nous parle jamais du classement de Shanghai?! Ce qui attire les meilleurs universitaires, ce sont la qualité des étudiants et des collègues et la richesse de l'environnement matériel et humain pour travailler. Compétition, autonomie, collégialité sont les principes au c?ur du système américain : ce système a ses défauts, comme par exemple d'être de plus en plus inaccessible a de nombreux étudiants en raison du coût excessif des études.

La France a choisi - et elle a eu raison - de laisser la porte grande ouverte de son université - quasi-gratuite - à tous les bacheliers. Mais le gouvernement n'a pas su tirer les conséquences de ce choix. Aux Etats-Unis, si une université recrute de mauvais professeurs, elle en paye le prix en perdant les meilleurs étudiants. En France, bons ou mauvais professeurs ne changent rien : les étudiants doivent s'inscrire a l'université de leur lieu de résidence. Pour sélectionner leurs nouveaux enseignants, certains présidents se montreront vertueux et choisiront l'excellence scientifique et pédagogique. Mais d'autres céderont plus volontiers qu'aujourd'hui au localisme et au clanisme intellectuel, plaies du recrutement universitaire français.

Collégialité, indépendance, consultation décisive de collègues étrangers à l'université, voilà qui permettrait de professionnaliser la sélection des universitaires français. Investissement massif dans les bibliothèques, les moyens techniques des laboratoires, les heures d'assistanat de recherche, voilà qui valoriserait ceux qui, à l'intérieur du système - étudiants, enseignants, chercheurs - ont le plus de potentiel et ont besoin d'un environnement favorable pour le faire éclore.

Au lieu de cette approche pragmatique, c'est un Gosplan construit d'en haut qui est en marche, organisé sur le modèle de la caporalisation qui plaît tant au président de la république. Or les chercheurs, pour travailler et créer, ont besoin d'un environnement matériel favorable et sécurisant, mais aussi de la garantie et du sentiment de leur indépendance. Faute de les percevoir dans les réformes en cours, ils sont et seront de plus en plus nombreux à quitter la France pour travailler dans des pays francophones (Belgique, Suisse, Canada) ou dans les autres Etats d'Europe, d'Amérique et d'Asie.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Bien d'accord avec la conclusion de l'article.

La "réforme Pécresse" risque de faire de la France un véritable repoussoir pour les chercheurs. Quant aux références de Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse à un prétendu "modèle américain", elles ne correspondant à aucune réalité. Voir nos articles récents dans le blog "La Science au XXI Siècle" :

http://science21.blogs.courrierinternational.com/

D'ailleurs, les coupoles proches de Nicolas Sarkozy ne semblent guère donner l'exemple. L'affaire récente concernant des membres de l'Institut de Physique du Globe de Paris (que Claude Allègre a dirigé et dont il fait toujours partie) en rapport avec le fonctionnement d'une importante revue internationale, paraît plutôt regrettable. Voir à ce sujet, dans le même blog, notre article du 27 septembre :

Crise de l'évaluation, CNRS et « réforme de la recherche »

Le Collectif Indépendance des Chercheurs
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Je ne peux qu'approuver.Détruire le CNRS c'est détruire la recherche.J'ai le sentiment que l'on veut casser tout c qui marche pour construire un modèle relevant de la pensée unique comme en économie.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Le malaise généré par ces pseudo-réformes est réel aussi auprès des enseignants-chercheurs. Lorsque le volet recherche n'est pas soutenu par des financements, et que le volet enseignement est méprisé par nos décideurs, que ni le salaire ni le statut ne reflètent une quelconque reconnaissance, il ne reste que 3 possibilités:
- la fuite vers d'autres cieux,
- la révolte en se vengeant contre la société, comme par exemple ne transmettre une partie de son savoir que sous forme de cours particuliers,
- l'abandon en négligeant son travail et devenir le stéréotype du fonctionnaire moyen.

Oui le malaise est grand.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Étant enseignant-chercheur universitaire (en fin de « carrière »), oui je peux dire que si l'on voulait tuer, faire disparaître l'enseignement, tous niveaux confondus, et la recherche en France, on ne s'y prendrait pas mieux. Cela depuis des années... Nous disposons traditionnellement de formidables atouts dans l'université malgré l'existence des « grandes écoles » : le recrutement collégial avec des personnalités extérieures, l'interconnexion théorique totale des corps d'enseignants chercheurs, chercheurs (CNRS etc.) et « techniques » (ingénieurs CNRS et université), tous docteurs, qui doivent permettre en fonction des étapes de chacun de se consacrer à l?approfondissement d'un travail en passant d'un corps à l'autre de manière totalement transparente. Mais cela a peu à peu été détruit depuis une quinzaine d'années. Et à l'expérience, il me paraît absolument indispensable, fondamental, qu'un chercheur ou un ingénieur universitaire enseigne régulièrement, y compris aux premières années : quoi de plus stimulant qu'une question « basique » d'un jeune étudiant pour relancer une réflexion de recherche ? Cela est tout aussi indispensable que d'intégrer nos étudiants dans nos laboratoires de recherche le plus tôt possible, et de promouvoir Erasmus et autres échanges, sources de richesses intellectuelles et humaines pour tous... Malheureusement nos gouvernants n'ont de cesse de saborder tout cela... Budgets, recrutements, qualité de tous les niveaux d'enseignement (il faut voir les copies que nous avons en première année, dans lesquels plus de la moitié des étudiants, jeunes bacheliers, montrent leur incapacité à maîtriser les fondamentaux de la langue française, et leur formatage à la non réflexion : noir ou blanc, si vous dites noir c'est noir définitivement !)... Quant à l'introduction du LMD... Excellente réforme, mais demandant de gros moyens : on en a profité pour, au contraire, réduire ces moyens, niant ainsi l'esprit même du LMD, y compris dans les maquettes d'enseignement : deux fois 12 semaines d'enseignements par an, horaires allégés (par exemple un cours de 48 heures qui se trouve réduit à 18 heures... Bien sûr un enseignant peut « traiter » ainsi plus d'étudiants), et le ministère ose nous demander de faire de l'excellence, mieux que les meilleures universités américaines : on nous réduit l'enseignement, les jeunes étudiants arrivent de moins en moins bien formés (sans compter leurs problèmes financiers et sociaux), on diminue drastiquement (pour ne pas dire plus) les crédits de recherche pourtant garant de l'avenir, on veut réduire l'université à une sorte d'établissement de formation professionnelle de bas ou moyen niveau... Alors que faire ? Évidemment, nous formons des citoyens sachant réfléchir et discuter, donc capable de critiquer en argumentant... Tout ce que haïssent et cherchent à détruire nos dirigeants actuels pour pouvoir asseoir le pouvoir absolu d'une petite minorité... Cela n'est pas nouveau dans l'histoire de l'humanité ! Oui alors que faire ? Aelo l'exprime très bien. Oui le malaise est grand... Et l'avenir plus que sombre !
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Tout n'est pas faux dans l'article, loin de là. Mais on y mélange un peu tout. Parler de Gosplan à propos d'une autonomie renforcée est un abus de langage : le problème est plutot celui des moyens donnés aux universités "autonomes". D'autre part, comment s'y retrouver à propos du CNRS, ici porté au pinacle au meme titre que l'université américaine, alors qu'il n'y a pas de CNRS aux Etats-Unis ? A qui fera-t-on croire qu'il n'y a pas de "clanisme intellectuel", ou de clanisme tout court, dans les recrutements au CNRS ? Dans le système Pécresse, qui a bien des défauts, les universités - et les Présidents - qui recruteront sur la pure base du localisme se déconsidéreront rapidement. Beaucoup dépendra d'ailleurs des comités ad hoc choisis par le Président et le Conseil d'Administration. Enfin, tout cela renvoie à l'inégalité entre universités, en France comme aux Etats-Unis, une inégalité négligée par les auteurs, en poste dans des centres prestigieux.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Embauchant et suivant les étudiants dans les entreprises, je suis frappée de la distance qui les sépare du "faire" du "livrable" bien fait, bien rédigé, propre. Et de la dialectique, argumenter, critiquer...A part les doctorants, ilot de compétences multiples et très autonome (statut oblige)
Amoureuse de la voile, je suis frappée depuis 30 ans du nombre d'enseignants d'universités qui passent les vacances universitaires dans leur résidence d'été. Chercher? Eux? Oui des palourdes! Cette exception française du temps libre des profs d'universités est aussi décourageante que les bonus dorés des patrons!
Désormais consultante, j'ai nombre de concurrents consultants qui sont des professeurs d'université. Ils cherchent et font des dossiers certes, mais rémunérés directement, alors même qu'ils sont supposés travailler à la recherche dans leur université. Chercher oui, mais pas pour ses propres activités!
Et si on lève le voile sur les pratiques qui conduisent uen génération d'étudiants à faire des recherches pour se voir publiés sous le nom du patron..le tableau n'est pas joli...
Pour quelques nobels français distingués et nombre de vrais chercheurs qui patissent complètement des rémunérations moyennes, des budgets limités,une dispersion quasi infinie entre ceux qui trouvent et ceux qui ne cherchent plus.. il est temps de réformer.

Et si un enseignant chercheur était traité comme un salarié cadre sup classique, ou comme un médecin spécialiste (d'avant l'écroulementdes tarifs): Un bon salaire lui donnant un niveau de vie équivalent à celui d'ailleurs, 6 semaines de congés par an, des obligations de résultat, de présence, une participation aux bénéfices, aux ventes de brevets...une prime à la réussite des étudiants...Ce serait plus sain non? Et les grands esprits français pourraient se déployer et concevoir comme ils se déployaient avant la guerre...

En France, nous n'avons que des idées, c'est le moment de faire croite et multiplier nos trésors. Nous contribuons tous à cet enseignement gratuit ou presque.

Aujourd'hui, les journalistes n'osent même pas évoquer le temps de travail des enseignants chercheurs...et le comparer à celui du salarié moyen...

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