L'Europe dans la crise : de la dénégation à la dissolution ?

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Par Eloi Laurent, économiste à l'OFCE et enseignant à Sciences-po et Stanford University.

Que faudra-t-il pour sortir l'Union européenne de sa torpeur suicidaire dans la crise globale ? Un chômage à deux chiffres partout dans l'Union ? Un éclatement de la zone euro ? La banqueroute collective des pays de l'Est ? Les trois réunis ? Rien ne paraît émouvoir les responsables européens, qui viennent seulement, et encore en traînant des pieds, de convoquer un sommet pour le 1er mars, six mois après la brutale accélération de la crise, pour envisager la possibilité d'une hypothétique action éventuellement commune.

Proposons un ordre du jour un peu plus réaliste : comment éviter la mise en pièces du projet européen ? Excessif ? Alarmiste ? Considérons les trois faits suivants : l'Union européenne et la zone euro - c'est à peine croyable - sont aujourd'hui dans une récession plus grave que les Etats-Unis ; la monnaie unique est menacée d'implosion ; l'élargissement est à limite de la rupture.

D'abord, l'incroyable chassé-croisé des conjonctures économiques des deux côtés de l'Atlantique. Le quatrième trimestre 2008 a été assassin pour toutes les économies du monde. On s'était d'ailleurs beaucoup ému en Europe ce que les Etats-Unis y avaient enregistré une baisse de la croissance de 3,8% en rythme annualisé. Mais l'Union européenne et la zone euro ont réussi à faire bien pire, 30% plus mal exactement : -1,5% contre -1% aux Etats-Unis.

L'inversion de tendance au cours de l'année 2008 est saisissante : les Etats-Unis, partis de plus bas que l'UE et la zone euro au premier trimestre, enregistrent à la fin de l'année un excédent de croissance cumulée d'un point de pourcentage sur elles, la moitié de cet écart se creusant dans les trois derniers mois.

Comment ne pas rapprocher cette performance calamiteuse des deux plaies de la politique économique européenne depuis une décennie ? La désinflation sociale, pratiquée par une Allemagne qui se vit comme un petit pays exportateur et mise toute sa croissance sur son commerce extérieur en négligeant sa demande intérieure, est un coûteux échec : le PIB allemand a reculé de plus du double de celui des Etats-Unis au quatrième trimestre 2008 ; la BCE, résolument, obstinément, désespérément aveugle, a crucifié la croissance européenne en commettant l'impardonnable faute d'augmenter ses taux d'intérêt en juillet 2008.

Les prévisions pour 2009, du FMI comme de la Commission européenne, prolongent la tendance : les Etats-Unis, faisant feu de tout bois, seront plus dynamiques qu'une Europe éclatée et tétanisée.

Mais au-delà de la conjoncture, ce sont les fondations européennes elles-mêmes qui sont à présent ébranlées. La crise globale est en effet en train de mettre à mal deux rêves chèrement acquis : la monnaie unique et l'élargissement à l'Est.

Les écarts de taux d'intérêts sur les titres publics menacent la cohésion de la zone euro et ravive la fracture Nord-Sud de la fin des années 1990. Or, des remèdes à cette dangereuse divergence existent, pour peu que l'on se convainque de la gravité du mal : une "euro-obligation" pourrait être crée suivant la proposition du gouvernement italien ; la BCE pourrait directement racheter des titres grecs, espagnols ou irlandais pour contrer les marchés financiers. Rien ne s'oppose à ces solutions, sinon l'attentisme et l'égoïsme, également inacceptables dans le contexte actuel.

La seconde fracture, que l'on croyait réduite pour longtemps, est plus grave encore : l'Ouest et l'Est de l'Europe sont en train de dériver à nouveau. Les nouveaux Etats membres sont en proie à une crise de taux de change et de balance courante d'une rare violence. Or, c'est le FMI qui a été appelé au chevet d'une solidarité européenne chancelante, pour venir en aide à la Hongrie et à la Lettonie. Comment l'Union européenne peut-elle se contenter d'un second rôle alors que c'est sa réunification qui est en jeu ?

Une différence majeure entre la crise des années 1930 et celle que nous avons sous les yeux est l'existence d'une Europe économique intégrée et puissante. Celle-ci devrait être le laboratoire de la coopération internationale. Elle est au contraire devenue l'épicentre de la confusion, voire de la confrontation. La crise globale se soldera-t-elle par sa dissolution ? Une chose est sûre : si L'Europe continue à nier la crise, la crise finira par nier l'Europe.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Excellent article qui met le doit sur les plaies de l'Europe commun, sur le retenu des politiques de reconnaitre les problèmes entreprendre leur solutions sans respect pour les sentiment aberrants.
Clair et introspectif qu'il soit lu par tous!
forestier
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Un article qui met le doigt sur un phénomène intéressant : le décalage important entre la classe dirigeante et la réalité économique. Deux possibilités : soit cette classe est déconnectée de la réalité, soit elle en est pleinement consciente. J'opte personnellement pour la deuxième hypothèse, dans le sens où penser que les dirigeants oeuvrent nettement pour un corporatisme interne a l'avantage d'expliquer beaucoup plus...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Excellent article, cependant étrange que tout le monde ne pense pas à suggérer, aux côtés de l'euro (monnaie d'endettement), une série d'émissions de monnaie d'État qui pourrait favoriser la liquidité, réduire la dette et dynamiser ces secteurs publics que les gouvernements considèrent le plus in difficulté. Ces émissions devraient rester à l'intérieur de chaque État et le montant évalué au cas par cas.

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