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La chronique des économistes

Ne pas confondre économie et économistes

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Par Dani Rodrik, qui enseigne l'économie politique à la John F. Kennedy School of Government d'Harvard.

Alors que le monde s'enfonce dans le marasme, certaines critiques s'interrogent sur le rôle des économistes. A juste titre,car ils ont à répondre de nombreux dysfonctionnements. Ils ont légitimé et popularisé l'idée que la finance sans entraves était une aubaine pour la société. Ils ont mis en garde d'une voix quasi unanime contre les "dangers de la surrégulation des gouvernements". Avec leur expertise technique, ils avaient une position privilégiée de leaders d'opinion, ainsi qu'un accès aux coulisses du pouvoir.

Rares sont ceux (aux exceptions notables de Nouriel Roubini et Robert Shiller) qui ont alerté sur la crise à venir. Pire, la profession a échoué à fournir des outils utiles pour sortir de la pagaille actuelle. Sur l'incitation fiscale keynésienne, leurs points de vue varient de "absolument essentielle" à "inefficace et dangereuse". Sur le retour à la régulation de la finance, il y a beaucoup de bonnes idées mais peu de convergence. D'un quasi-consensus sur les vertus d'un modèle mondial centré sur la finance, la profession est passée à une absence quasi-totale de consensus sur ce qu'il faut faire.

Pourtant, sans la boîte à outils des économistes, impossible de donner un sens à la crise. En fait, ce n'est pas l'économie, mais les économistes qui sont fautifs. Ils (et ceux qui les écoutent) ont eu une confiance démesurée dans leurs modèles : les marchés sont efficaces, l'innovation financière transfère le risque vers les plus aptes à le supporter, l'autorégulation est ce qui marche le mieux et l'intervention des gouvernements est dommageable. L'orgueil crée des angles morts. Si une chose a besoin d'être remise à niveau, c'est bien la sociologie de la profession. Les manuels sont, eux, très bien.

Les économistes du travail se penchent sur la manière dont les syndicats peuvent dénaturer les marchés, mais aussi sur leur possibilité d'augmenter la productivité. Les économistes du commerce étudient les conséquences de la mondialisation sur les inégalités dans et entre les pays. Les théoriciens de la finance ont noirci des pages sur les conséquences de l'échec de l'hypothèse de "l'efficacité des marchés".

Une formation spécialisée en économie exige des connaissances sur les échecs du marché, et sur les manières dont le gouvernement peut contribuer à améliorer leur fonctionnement. La macroéconomie est peut-être le seul champ d'application où, plus la formation est approfondie, plus la distance est grande entre le spécialiste et le monde réel, car il s'appuie sur des modèles irréalistes qui sacrifient la pertinence à la rigueur technique. Malheureusement, ces spécialistes ont fait peu de progrès depuis que Keynes a expliqué comment les économies pouvaient subir le chômage à la suite d'une demande insuffisante. Certains, comme Brad DeLong et Paul Krugman, diraient que le domaine a même régressé.

L'économie est une boîte aux outils multiples, chacun représentant un certain aspect de la réalité. Les capacités d'un économiste dépendent de son aptitude à choisir le bon modèle pour une situation donnée. La richesse de l'économie ne se reflète pas dans le débat public, car les économistes, plutôt que de présenter une liste de possibilités et d'évoquer des compromis pertinents, ont trop souvent transmis leurs propres préférences sociales et politiques. Au lieu d'être des analystes, ils ont été idéologues.

En outre, les économistes ont répugné à partager leurs doutes avec le public, sous peine de "donner le pouvoir aux barbares." Aucun d'eux n'est assuré que le modèle privilégié est le bon. Mais quand lui et les autres le prônent à l'exclusion de tout autre, ils finissent par accorder une confiance excessive dans les mesures à prendre.

Paradoxalement, la confusion qui règne aujourd'hui dans la profession renvoie une image plus fidèle de la vraie valeur ajoutée des économistes que son précédent consensus trompeur. L'économie peut clarifier les options des décideurs politiques, mais elle ne peut pas choisir à leur place. Quand les économistes ont des opinions divergentes, le monde a différents points de vue légitimes sur la manière dont opère l'économie. C'est lorsqu'ils sont trop d'accord que le public devrait se méfier.

Dani Rodrik

Vos réactions

  • noupynette a écrit le 27/03/2009 à 23:34 :

    • L'auteur de cet article réduit à tort tous les économistes aux idéologues néolibéraux et libéraux d'obédience néoclassique à forte coloration anglo-saxonne. Ce courant académique dominant a tellement évincé et méprisé les marxistes, les keynésiens et les hétérodoxes en général (de Veblen et Schumpeter à Stiglitz) qu'il se croit devenu le seul courant de pensée en matière d'économie ! Que d'ignorance... L'échec dont parle l'auteur est celui des libéraux, c'est l'échec patent de l'économie politique académique, des idéologues patentés de l'oligarchie financière, mais ce n'est pas l'échec des économistes en général. Que ces messieurs réapprennent (ou apprennent) leur discipline, qu'ils lisent Le Capital, qu'ils lisent Rosa Luxemburg ou La Théorie Générale, et toutes choses qu'ils ont toujours dédaignées, peut-être que cela leur ouvrira l'esprit sur la complexité du monde. Prenons l'exemple de la problématique de l'intervention de l'État dans l'économie : même et peut-être surtout dans le capitalisme elle a toujours été fondamentale, polymorphe et omniprésente, depuis le Mercantilisme colbertien jusqu'aux commandes d'armement faramineuses des administrations Reagan et Bush père et fils. Il n'y a que les naïfs et les idéologues pour croire à la pureté des marchés et à un équilibre général walrassien sans État : cette vision académique n'a jamais existé.

  • franki a écrit le 26/03/2009 à 17:54 :

    • s'il est bon de distinguer économie et économistes, n'est-il pas aussi souhaitable de distinguer économie et sciences économiques ? De plus, vous évoquez l'éloignement croissant des macro économistes du fonctionnement " réel " de nos économies... Les micro économistes ne méritent-ils pas la même critique ?

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