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La Tribune.fr - 22/04/2009 à 23:59 - 822 mots
Les contentieux se multiplient dans le secteur de la TV payante. Canal Plus reproche à Orange de vouloir réserver sa chaîne Orange Sport à ses seuls clients ADSL (haut débit). Orange réplique qu'il ne fait qu'exploiter des droits exclusifs chèrement acquis et met en avant son "modèle économique". Laissons les autorités et les juridictions compétentes trancher les contentieux et intéressons-nous au modèle économique.
Personne ne conteste qu'un éditeur puisse distribuer ses propres chaînes. Il conserve ainsi la gestion des abonnements et perçoit des recettes proportionnelles au nombre d'abonnés. Cela vaut pour Canal Plus et pour Orange, comme pour tout autre éditeur de TV payante. Cet éditeur devra néanmoins multiplier les réseaux d'accès (satellite, TNT payante, ADSL, câble) s'il veut que le maximum d'abonnés puisse recevoir la chaîne chez eux. Cette option de large diffusion permet aussi de mieux valoriser les recettes publicitaires qui sont proportionnelles à l'audience et peuvent compléter les recettes d'abonnement.
Orange fait un choix différent et renonce d'entrée de jeu à une large partie du marché, les millions de Français qui n'ont pas leur abonnement Internet chez Orange, sauf ceux qui acceptent de changer de fournisseur d'accès à Internet haut débit (ADSL). Il s'agit donc d'ajouter une exclusivité d'accès à l'exclusivité d'abonnement, ce qui n'a rien de fatal ni au plan commercial, ni au plan technique. La chaîne Canal Plus a des droits exclusifs et des abonnements exclusifs, mais on peut la recevoir sur une Livebox avec un accès Internet d'Orange. Pourquoi ne pourrait-on pas s'abonner à Orange Sport et la recevoir chez soi en gardant son accès Internet chez Neuf ou chez Free ?
La réponse d'Orange est que "cela remet en cause notre modèle économique". Dans ce modèle, la chaîne Orange Sport ne cherche pas à équilibrer ses comptes avec des abonnés à 6 euros par mois, mais se finance par les recettes des accès ADSL des consommateurs obligés de changer de fournisseur Internet pour recevoir la chaîne. Alors, les offres ADSL ne sont plus substituables entre elles, puisque certains produits ne seront plus disponibles que sur certaines « box ». C'est un modèle d'intégration des contenus et des services de télécommunications qui n'est évidemment pas neutre pour l'avenir du secteur.
Pour comprendre cette évolution, il faut revenir au rachat de TPS par Canal Plus, en 2006. À l'époque, toutes les autorités publiques, Arcep, CSA, Conseil de la concurrence, gouvernement, étaient unanimes pour permettre aux opérateurs de télécoms de constituer leur propre bouquet avec des chaînes libres de toute exclusivité et concurrencer ainsi Canal Plus. Il fallait, pour cela, remettre en cause les exclusivités de Canal Plus sur la majorité des chaînes indépendantes. L'argument économique était imparable : on pouvait admettre l'exclusivité de Canal Plus sur ses propres chaînes, mais pas sur les chaînes des autres pour lesquelles il n'assume aucun risque industriel. Cela n'a pas été fait. Les contreparties demandées à Canal Plus pour le rachat de TPS n'ayant pas été suffisantes, on en paye aujourd'hui les conséquences et on continuera de les payer tant que ce problème du marché de gros ne sera pas résolu.
La tentative d'Orange d'entrer sur le marché de la TV payante avec un nouveau modèle de diffusion restreinte n'est qu'un symptôme de ce dysfonctionnement initial. S'il échoue, ce modèle ne sera bientôt qu'une curiosité historique. Mais s'il réussit, il incitera tous les acteurs à intégrer des contenus exclusifs, poussant l'ensemble de l'industrie à empiler les métiers : le téléphone fixe, le mobile, l'Internet et la télévision, avec le développement d'offres packagées qui lieront les consommateurs. Il sera quasiment impossible d'entrer sur tel marché puisqu'il faudra le faire sur tous les segments en même temps, avec des coûts énormes. Il sera même de plus en plus difficile pour certains opérateurs de télécommunications actuels de simplement s'y maintenir faute de moyens financiers pour investir dans tous les métiers, et le plus probable est que seuls Vivendi et France Télécom pourront rester dans la course.
À l'heure du lancement de la 4e licence de téléphonie mobile et du développement de la fibre optique, les pouvoirs publics devraient s'interroger sur la structure de marché qu'ils veulent véritablement promouvoir. On peut penser qu'ils n'ont pas piloté vingt ans d'ouverture du secteur des télécoms pour se retrouver avec un schéma de type Générale des Eaux et Lyonnaise des Eaux de l'Internet.
Et qu'on ne se fasse pas d'illusion sur l'intensité de la concurrence au sein d'un pareil duopole. Nous ne serons pas sur un marché industriel avec des clients puissants, comme pour Airbus et Boeing, mais sur un marché de détail avec des abonnés relativement captifs qui fournissent des revenus récurrents. Et les polémiques actuelles entre Orange et Vivendi ne sont pas une garantie de rivalité à l'avenir. Si les circonstances changent, le ton changera, comme on l'a vu avec l'épisode Canal Plus-TPS. On se bat froid, on clame qu'on n'est pas du même monde, mais à la fin de l'histoire, Mme Verdurin épouse le prince de Guermantes et seuls les naïfs s'en étonnent.
Thierry Dahan, Ancien rapporteur général du Conseil de la concurrence (2002-2008). Il s'exprime ici à titre strictement personnel.
Lien permanent vers cet article :
http://www.latribune.fr/opinions/20090422trib000369454/veut-on-vraiment-un-duopole-sur-linternet-.html
Pierre a écrit le 24/04/2009 à 05:13 :
"Nous ne serons pas sur un marché industriel avec des clients puissants, comme pour Airbus et Boeing, mais sur un marché de détail avec des abonnés relativement captifs qui fournissent des revenus récurrents" Il me semble que le client qui passe un contrat pour l'achat de 50 "petits" airbus va se retrouver passablement captif pendant les quelques décennies d'entretien qu'il aura du mal à aller faire faire chez Boeing.... Et les montants en jeu sont énormes ! La captivité me parait au contraire bien plus importante que celle qui lie un abonné à son FAI pendant 12 mois. L'ADSL, aujourd'hui, çà devient une "facility", le coût est presque anecdotique. Combien représente la partie ADSL dans l'abonnement Free si on retire les appels gratuits et la télévision qui est désormais fournie de base par tout le monde ? Si on se base sur les forfaits ADSL bruts, c'est à peine 15 euros par mois. Quand le bouquet de base de Canal est au double ! Et s'il faut changer d'opérateur, en quoi est-ce un problème ? A l'époque de TPS et Canal, il y avait systématiquement des bouquets de base et des options. Pour avoir les options il fallait avoir le bouquet de base. Le client de TPS qui voulait la chaine en option de Canal devait souscrire le bouquet de Canal, en quoi la situation est-elle si fondamentalement différente aujourd'hui ? On va me dire qu'il était "techniquement possible" de souscrire aux deux en même temps. Mais alors à quoi sert la concurrence s'il faut payer les deux concurrents en même temps ? Et de plus il est "techniquement possible" de demander à tire une deuxième ligne de cuivre à son domicile, rien ne l'interdit.... En bref, le monde change mais les manières des entreprises de faire de l'argent restent les mêmes, et il n'y a pas lieu d'aller crier à la révolution.
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