La gauche et le protectionnisme

 |   |  896  mots
Avant de se lancer dans une critique sans nuance de l'ouverture des marchés, il faudrait quand même se demander pourquoi les dirigeants de la moitié de l'humanité considèrent aujourd'hui que l'ouverture des marchés constitue un élément essentiel de développement. Et l'Europe que l'on prétend sans défense est la première puissance commerciale du monde et au sein de cette Europe, un pays comme l'Allemagne est le plus grand exportateur du monde. Ce qui nous ramène au problème de fond, l'inadaptation de notre outil industriel à la compétition internationale.

"Entre Barack Obama et Pascal Lamy je choisis Barack Obama ! " Pour Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste, auquel on attribue ce propos, les choses sont relativement simples. Face à la crise financière, la préférence européenne, avatar modernisé de l'indémodable préférence nationale, doit l'emporter sur la poursuite de l'ouverture des marchés. Quoi qu'il en soit l'argumentaire défavorable à l'ouverture des échanges est bien connu. Depuis un siècle il n'a d'ailleurs pas beaucoup changé : les gains de l'ouverture des marchés sont surestimés ; lorsqu'ils existent, ils profitent d'abord et avant tout aux catégories sociales les plus privilégiées ; enfin ils induisent un nivellement social et environnemental par le bas qui serait défavorable aussi bien aux salariés des pays du Nord qu'à ceux du Sud.

Pourquoi ces arguments ressurgissent périodiquement et trouvent un écho significatif au-delà d'ailleurs de l'électorat de gauche. À cela, trois raisons. La première est historique. Elle tient à l'existence d'un fort courant français protectionniste hostile à la libéralisation des échanges et pour qui le fondement de la richesse repose sur le mercantilisme. Dans cette perspective, exporter, c'est bien, mais importer peut se révéler socialement très dangereux.

Pourtant, l'histoire n'explique pas tout. S'y ajoutent deux éléments importants : le fait que la France connaît depuis une bonne quinzaine d'années un processus de désindustrialisation qui se traduit notamment par la perte significative de parts de marché sur le marché mondial. Le fait aussi que les gains de l'échange, même s'ils sont considérables, n'entraînent pas forcément une redistribution égale. À partir de ces deux éléments indiscutables, on comprend le sens d'un raisonnement qui consisterait à penser qu'en se repliant sur ses frontières, on protégera ces emplois et on s'assurera d'une meilleure répartition des fruits de la croissance.

L'ennui est que cette stratégie n'a jamais été mise en ?uvre par aucun pays au monde. Bien au contraire, tous les pays émergents sans exception ont fait le choix de l'ouverture (Brésil, Chine, Inde). De surcroît, tous sans exception n'éprouvent aujourd'hui qu'une crainte : que la crise financière entraîne un protectionnisme dans les pays riches qui pourrait stopper leur développement spectaculaire. Avant donc de se lancer dans une critique sans nuance de l'ouverture des marchés, il faudrait quand même se demander pourquoi les dirigeants de la moitié de l'humanité considèrent aujourd'hui que l'ouverture des marchés constitue un élément essentiel de leur développement. Seraient-ils à ce point aliénés par l'idéologie néolibérale ?

En fait, l'explication est relativement simple. Les Chinois, les Indiens et les Brésiliens ont compris que l'ouverture des marchés constituait un instrument puissant de leur développement, même si, à l'évidence, l'ouverture des marchés ne suffit pas à développer un pays. Cette réalité étant incontournable, les adversaires de l'ouverture des marchés se replient sur un autre argument. Ils sont prêts à admettre que l'ouverture des marchés peut profiter aux pays émergents, mais soulignent que ce développement s'effectuerait au détriment des salariés des pays riches. Les choses étaient tellement plus faciles quand les pays émergents n'exportaient que des matières premières non transformées ! Mais même cet argument connoté est fort contestable.

L'Europe que l'on prétend sans défense est la première puissance commerciale du monde et au sein de cette Europe, un pays comme l'Allemagne est le plus grand exportateur du monde. Allez dire aux Allemands que la solution à la crise passe par un relèvement du tarif extérieur commun de l'Union européenne. Ils y verront un acte de pure folie. L'idée selon laquelle l'Europe serait beaucoup moins bien protégée que le reste du monde n'est étayée par aucun fait précis. Quant au dumping environnemental, l'Europe n'a aucun intérêt à en faire un instrument de protection car, contrairement à des idées reçues, elle en serait la première victime. En effet, l'Europe exporte proportionnellement plus de produits intensifs en carbone que les États-Unis ou la Chine car ses exportations restent avant tout des exportations industrielles. Quant au dumping social, il est contrairement à ce que l'on pense relativement limité. La France est de tous les grands pays développés celui dont le taux de pénétration des importations de pays à bas salaires est le plus faible (11 %). Ses véritables concurrents ce ne sont pas les Chinois mais les Allemands.

Ce sont eux qui lui taillent des croupières sur les marchés. Et en toute logique c'est contre les Allemands qu'il faudrait se protéger ! Ce qui nous ramène au problème de fond qui est l'inadaptation de notre outil industriel à la compétition mondiale. Or, cette inadaptation est révélée mais non provoquée par le développement des pays émergents. Cette inadaptation tient à deux faiblesses structurelles françaises : la taille trop petite de nos PME qui ne parviennent pas comparativement à leurs concurrentes allemandes à exporter ; et la faiblesse du dialogue social qui conduit les grandes entreprises françaises à privilégier la création de l'emploi en dehors de l'Hexagone. C'est sur ces bases qu'il faut construire le débat et non en recherchant à l'extérieur des boucs émissaires.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Article très intéressant et plutôt convaicant.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Bien vu! Cla revient un peu à mon propre discours: avant de chercher des coupables à nos problèmes, balayons d'abord devant notre porte et posons nous les bonnes questions, pour déboucher sur une saine remise en cause afin de retrouver la nécessaire capacité d'adaptation, sans laquelle on se sclérose et on meurt...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Heu, je ne serais pas aussi élogieux... Effectivement, l'ouverture des marchés constitue un instrument puissant du développement des pays... en développement. Comment dés lors comparer la vision du monde développé à celle du monde qui se développe? Ce qui est valable pour ce dernier ne l'est pas forcément pour le monde occidental.
D'autre part, je m'interroge sur le titre de cet article qui n'a, hormis pour les 3 premières phrases, strictement rien à voir avec le corps du texte et sa conclusion. Racolage?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Tant que la majorité de la population n'aura comme idéal que devenir fonctionnaire, et vivre aux frais de ses concitoyens, la France aura du mal à suivre le rythme de ses concurrents. Pour créer une entreprise, et surtout la développer, il faut avoir une sacrée dose d'abnégation qui frise l'inconscience. Si on échoue, on a droit à aucune mansuétude; si on réussit, on est montré du doigt comme un profiteur, et assimilé à ces imitations d'entrepreneurs que sont ces échappés de cabinet ministériels parachutés à la tête des grandes entreprises du Cac40.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
L'article est d'une construction démonstrative remarquablement logique mais il se cantonne à des considérations industrielles . Or, la mondialisation des échanges n'est-elle pas une façon de traiter le problème de l'échec du dialogue Nord-Sud ? La force industrielle allemande , traditionnelle et sagement préservée , n'est-elle pas qu'un aspect ,certes important , du sujet qui est plus vaste ? Dans le secteur
tertiaire , la banque-industrie n'a-t-elle pas cédé le leadership à la bancassurance ? La GB n'a-t-elle pas opté pour sa désindustrialisation au profit de la marchandisation financière ? La France ne s"est-elle pas positionnée fortement dans le marché financier par son management industrialisé et son externalisation des risques financiers bien plus poussée qu'en Allemagne ? Et pourquoi son système bancaire et gouvernemental a-t-il privilégié le financement du capital de gros avec les mecanos industriels et,à l'inverse n'at-il que simuler l'aide au haut de bilan des PME ? La France de droite comme de gauche n'a-t-elle pas optée depuis des décennies pour un protectionnisme agricole de sauvegarde ? Et au final , en ce qui concerne les populations , comment expliquer que tel ou tel pays européen plus industrieux et plus compétitif ait une démographie déclinante ? Pourquoi les Français moquent-ils le dialogue social ouvert en le caricaturant du vocable de cogestion ? Pourquoi les Français ont-ils gaspillé leurs forces et leur cohésion , en se dressant en coqs victorieux après leur débâcle de 40 et en s'agrippant à leur épuisant mythe colonialiste ? Bismarck n'avait-il pas rigolé à voir le coq gaulois user ses ergots dans les sables africains ? Alors au total , pourquoi ne pas disserter sur un plus vaste sujet que la simple gestion des affaires courantes dans un marché d'antagonismes structurels ?

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :