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Un an après la chute de Lehman Brothers

Ce risque moral dont il faudra bien s'accommoder...

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En affirmant désormais que l'Etat ne laissera pas la situation des banques se dégrader jusqu'à la faillite, on modifie substantiellement toute la philosophie de la gestion bancaire, estiment Henri Bourguinat et Eric Briys (auteurs de "L'Arrogance de la finance", Editions La découverte - 2009).

Parmi les profonds changements que ne manquera pas de produire la crise financière, il en est un qui mérite qu'on s'y attarde. Il s'agit du "risque moral", dit encore "aléa de moralité" (en anglais, "moral hazard"). On entend par là, en s'inspirant de la théorie de l'assurance, que l'agent qui se sait garanti contre le risque est en moyenne prêt à en prendre davantage à l'image de l'automobiliste moins prudent parce qu'il dispose de la ceinture de sécurité ou des airbags. Tel ne serait-il pas aussi le cas de ces banquiers, renfloués et aidés par l'Etat de multiples façons et, dès lors, susceptibles d'accentuer encore la prise de risque alors que celle-ci a déjà provoqué la débâcle financière que l'on sait ?

En septembre 2008, le fait de ne pas sauver Lehman Brothers de la faillite paraissait pouvoir marquer une rupture, en particulier par rapport à Bear Stearns rachetée quelques mois plus tôt (mars 2008) grâce à l'aide de l'Etat (25 milliards de dollars). Cette fois, on semblait prêt à imposer au système bancaire cette purge qui seule, aux dires de Paul Volcker, l'ancien président de la Réserve fédérale, revenait "à laisser le système financier vivre et mourir selon les lois des marchés concurrentiels et à les faire disparaître avec tous leurs actionnaires, leurs clients et leurs salariés".

En fait, avant et après le retour du précédent aux affaires, ce fut le contre-pied qui fut pris. Aux Etats-Unis comme ailleurs, on revint à la jurisprudence Bear Stearns, dans les banques comme dans les assurances. L'affaire paraissait dès lors entendue. Les autorités publiques parurent alors bien décidées à tout faire pour éviter que les établissements se déclarent en faillite. L'accepter serait revenu à subir des effets en chaîne et des processus de propagation non maîtrisables. L'exemple le plus probant fut celui de l'assureur AIG. Celui-ci ne reçut pas moins de 185 milliards de dollars en trois versements successifs. Il est vrai qu'il était la clé de voûte des dérivés de crédit. N'assurait-il pas près de 1.200 milliards de dollars de produits de ce type, disséminés dans les banques du monde entier ?

Sa faillite aurait sans doute entraîné celle de l'édifice tout entier. En d'autres termes, comme l'a bien souligné Paul Krugman, les banques et assurances sont trop "interconnectées" entre elles et avec le reste de l'économie pour qu'on les laisse aller au fil de l'eau. Cela est particulièrement vrai pour les établissements de forte dimension. "Trop gros pour s'effondrer" ("too big to fail"), a-t-on dit. Comment ne pas considérer le mot d'ordre avec faveur ? Le problème est que, ce faisant, on paraît donner droit de cité à ce qui était considéré antérieurement comme l'obstacle majeur d'une gestion trop empathique des systèmes financiers : le risque moral. En affirmant que l'Etat ne laissera pas les situations des banques se dégrader jusqu'à la faillite, on modifie substantiellement toute la philosophie de la gestion bancaire. Le banquier, en cas de malheur, ne sera pas, en quelque sorte, laissé seul face à lui-même.

A ceux qui le déploreraient au nom de l'"inéquité" incontestable du transfert (socialisation des pertes versus privatisation des bénéfices), on opposera une analyse réaliste en termes de coûts/bénéfices. Sans doute fera-t-on supporter alors aux finances publiques les conséquences de prises de risque éventuellement inconsidérées et auxquelles les contribuables n'ont rien à voir mais, ce faisant, on évitera des pertes en cascade qui eussent été sans comparaison si l'incendie avait gagné. De plus, ajoutera-t-on, en appelant encore l'exemple de l'assurance à la rescousse, "ce n'est pas parce que l'on est assuré qu'on va se mettre systématiquement à fumer au lit".

Les dirigeants du secteur financier ne sauront pas, parce que plus ou moins assurés d'une certaine immunité, accepter d'aller trop loin dans la prise de risque pour s'exposer à l'opprobre de leurs confrères, de la clientèle et de l'opinion publique. Il y aura toujours là à compter sur ce qu'on peut appeler, par symétrie, "l'aléa de réputation". En fait, outre que l'expérience de 2007-2008 ne soit guère probante à cet endroit, il y a autre chose : le fait que la légitimation de la production de hasard moral constituera une puissante incitation à rechercher la plus grande taille. Les banques hésiteront d'autant moins à grossir qu'elles sauront que plus leur bilan sera important, mieux elles seront entendues par l'Etat en cas de difficultés.

En réalité, l'officialisation du hasard moral modifiera considérablement à la longue la gestion des établissements. Elle pourrait même aboutir à donner l'impression d'un oligopole financier qui "tient" la puissance publique. Devenus trop gros pour qu'on puisse leur refuser l'aide publique (le bilan d'une grande banque française comme BNP Paribas, n'est-il pas, dès aujourd'hui, supérieur au PNB de la France !), leur pouvoir de négociation s'accroît considérablement. Si l'on veut contredire cette nouvelle asymétrie, une réflexion de fond s'impose d'urgence : 1) sur les limites à apporter à la concentration bancaire ; 2) sur les fonds propres des banques à augmenter ; 3) sur la représentation de l'Etat aux conseils d'administration ; et, enfin 4) sur la re-spécialisation des établissements. C'est donc une redéfinition du concept même de banque qui aurait à être entreprise d'urgence.

Henri Bourguinat et Eric Briys

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