Pour les universités, ce n'est pas la taille qui compte

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Par Jean-Marc Schlenker, mathématicien, professeur à l'université Toulouse III.

L'écho considérable du classement de Shanghai en France a eu pour effet bénéfique d'attirer l'attention sur le retard pris par l'enseignement supérieur de qualité et par la recherche dans notre pays, et sur l'urgence qu'il y a à investir dans ce domaine crucial pour l'avenir. Mais les médiocres performances françaises dans ce classement constituent un symptôme, et non un mal.

Il est tentant de se fixer comme but de gagner des places, comme on veut gagner plus de médailles aux Jeux olympiques ; mais l'enjeu central est la qualité de l'enseignement supérieur et de la recherche, et non le nombre d'universités bien classées.

La manière la plus simple de "monter" dans le classement de Shanghai est de regrouper des établissements pour additionner leurs scores. Cette mesure superficielle flatte l'ego des décideurs, qui croient créer des institutions importantes alors qu'ils ne font que réarranger l'existant sans rien changer au fond. Elle peut être très coûteuse en infrastructures, comme dans le projet du plateau de Saclay, et risque de créer des organisations trop énormes pour être dirigées efficacement - les problèmes de gouvernance des universités sont loin d'être complètement résolus.

La taille des ensembles en voie de constitution tranche avec celle, beaucoup plus réduite, des premières universités du classement de Shanghai. Celles-ci ont de l'ordre de 1.000 ou 2.000 "faculty members" (enseignants-chercheurs ayant des postes permanents ou ayant vocation à le devenir) et quelques milliers d'étudiants. Caltech (au 6ème rang) compte environ 400 "faculty". Par comparaison, la seule université Paris VI rassemble 5.600 chercheurs et enseignants-chercheurs permanents et 30.000 étudiants, et ne sera qu'une partie d'un ensemble beaucoup plus vaste ; le projet du campus de Saclay vise à regrouper près de 30.000 chercheurs et enseignants-chercheurs permanents et autant d'étudiants.

L'importance attribuée aux classements se justifie par le souci de l'attractivité : avoir un bon rang permettrait d'attirer les meilleurs étudiants de Chine, d'Inde ou d'ailleurs. La réalité est plus complexe. Les étudiants avancés, qui viennent préparer un master ou un doctorat, ont une idée précise de leur discipline et des équipes dans lesquelles ils voudraient travailler. Ceux qui débutent fondent en partie leur choix sur l'image des universités, mais cette image dépend de bien plus que de classements : avis des condisciples qui y étudient, qualité des bâtiments, de l'encadrement, de l'environnement, visibilité des résultats de la recherche.

Les regroupements prévus en France pourraient bien se révéler contre-productifs. Le classement de Shanghai était au départ l'initiative individuelle d'un professeur assisté de deux étudiants, construit à partir de données faciles à compiler. Les prochaines éditions utiliseront probablement des données plus sophistiquées, il est possible qu'elles se basent sur la production moyenne par enseignant-chercheur, plus difficile à mesurer mais plus significative que la production totale. Dans ce cas, les futures méga-universités françaises perdraient toute chance de briller, les équipes d'excellence étant noyées dans d'immenses ensembles plus moyens. Les regroupements actuels paraîtraient alors non seulement contre-productifs mais même ridicules.

Le vrai bénéfice potentiel des regroupements est ailleurs : dans la possibilité de véritables formations pluridisciplinaires, sortant des frontières des actuelles universités spécialisées en sciences, en sciences sociales ou en lettres. De futurs ingénieurs ou avocats pourraient profiter des enseignements d'excellents philosophes, de futurs philosophes suivre les cours d'excellents biologistes. Mais cette possibilité n'est encore que bien peu utilisée dans la pratique.

Les regroupements d'universités relèvent d'une vision bureaucratique de la recherche. Le véritable enjeu est de dynamiser la recherche et d'améliorer l'enseignement, dans les laboratoires et dans les salles de cours.

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Commentaires
a écrit le 26/03/2010 à 7:56 :
L'enjeu devrait être aussi de régler leur compte aux facultés bidon
a écrit le 18/03/2010 à 13:14 :
Jean-Marc Schlenker a parfaitement raison. Une "folie des grandeurs" a saisi le ministère qui confond qualité et taille des établissements. On a beau répéter que les vingt premières universités du classement de Shanghaï comptent moins de 25000 étudiants, le ministère, renforcé par le rapport Larrouturou pour Paris, pousse, aides financières à l'appui, à la création de monstres ingouvernables de 100000 étudiant et plus. Qui arrêtera cette folie ?

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