Dépenser plus pour faire moins de recherche ?

 |   |  629  mots
Par Pierre Aucouturier, biologiste, directeur d'équipe à l'Inserm et professeur à la faculté de médecine Pierre-et-Marie-Curie et Éric Leichtnam, mathématicien, directeur de recherche au CNRS.

Les finalités de la recherche scientifique sont souvent mal comprises : pour le grand public, la science n'a de raison d'être que par ce qu'elle apporte au bien-être matériel et à la santé. Aussi le principe de la recherche "sur projets", fortement développé depuis 2005, peut-il sembler a priori séduisant : il s'agit de soutenir les laboratoires sur la base de projets courts (deux à quatre ans) dont la démarche et les résultats attendus doivent être précisément identifiés à l'avance. Les chercheurs s'adressent en particulier pour cela à l'Agence nationale de la recherche (ANR), dont les fonds sont publics. Hélas, outre le fait que les découvertes essentielles surviennent rarement dans le cadre de tels projets à court terme, ce système présente de graves inconvénients.

Une première difficulté est la conception même d'un dossier de candidature à un financement par l'ANR, qui demande une énergie et un temps considérables. Les formulaires à remplir sont inutilement compliqués, et mal conçus car formatés de façon identique pour toutes les sciences, exactes, expérimentales ou appliquées.

Surtout, l'expertise sérieuse d'un tel dossier demanderait elle aussi un effort de plusieurs jours. L'ANR est censée s'appuyer pour cela sur les avis de scientifiques de réputation mondiale à qui les dossiers sont transmis. On demande à l'expert, lui-même chercheur, d'indiquer si, d'ici à quelques années, une idée nouvelle jaillira dans le cerveau des postulants pour accomplir la percée qu'ils espèrent. Or les experts sollicités, déjà débordés par leurs propres recherches et par d'autres évaluations, n'ont qu'un temps très insuffisant à consacrer à l'examen d'un dossier. Un chercheur actif pourra rarement dédier plus de deux ou trois heures à la conception et à la rédaction de son rapport d'expertise ; ce temps inclut l'examen du dossier, une réflexion qui peut requérir une étude bibliographique, et l'écriture d'un texte. Quels que soient la compétence et le dévouement des experts, la fiabilité de l'évaluation n'est donc pas du tout assurée. Ce problème est fondamental.

Les conditions de sélection des dossiers sont extrêmement opaques, et les refus sont trop brièvement et insuffisamment justifiés. À la différence des agences et fondations anglo-saxonnes qui communiquent aux postulants l'intégralité des rapports d'expertise, l'ANR n'envoie qu'un résumé succinct et peu argumenté, tard après la décision. Certains démontrent clairement que le dossier n'a pas été étudié sérieusement. Ainsi le refus de financer un projet (plus des trois quarts des demandes), loin d'inciter son amélioration, a pour seule conséquence la perte de temps liée au travail de conception du dossier.

Globalement, ce système trop lourd ne permet pas de financer un projet innovant ayant besoin de fonds dans un bref délai.

Si le projet est accepté, des conditions bureaucratiques très tatillonnes sont imposées pour utiliser l'argent, forçant les chercheurs à diminuer notablement leur temps consacré à la recherche pour satisfaire aux exigences de formalités administratives inutiles.

Au total, un tel système aboutit à dépenser plus d'argent pour faire moins de recherche. Ce fonctionnement est dissuasif pour de nombreux chercheurs, et d'excellents scientifiques partent dans des pays où l'obtention de crédits est plus facile et rapide.

L'ANR a justifié son existence par sa prétendue volonté d'indépendance et de transparence. Ces qualités ne sont pas remplies. Il serait plus efficace d'augmenter la dotation récurrente des laboratoires, ce qui permettrait aux chercheurs de pouvoir utiliser rapidement des moyens aux moments où il faut avancer vite, et de conduire sereinement les travaux à long terme capables de faire progresser les connaissances fondamentales indispensables aux développements technologiques de demain.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 30/03/2010 à 13:26 :
Le commentaire de Romain est essentiel: il montre que le domaine de la connaissance est public et universel, et qu'il est non seulement absurde mais aussi délétère de lui imposer le système de la concurrence, puisqu'un chercheur ne peut être évalué que par ses pairs. Il est évidemment bien plus productif d'échanger entre scientifiques plutôt que de dissimuler nos résultats, ceci parce que les connaissances ne sont pas un produit qui se vend, et c'est vrai depuis que l'homme existe. C'est là qu'il est indispensable de distinguer les progrès de la connaissance pure (ce que font les chercheurs fondamentalistes) des innovations et développements technologiques, qui elles doivent pouvoir utiliser librement le champ des connaissances. Hélas certains de nos dirigeants se font très forts d'entretenir cette confusion...
a écrit le 30/03/2010 à 10:57 :
Reponse a Romain: merci pour votre intervention.
L'une des nombreuses raisons pour lesquelles la grande majorite des
experts ne passe que 2 heures (3 au grand maximum) pour examiner
un dossier ANR est qu'on leur demande de ne pas utiliser les idees exposees
dans le dossier. Cela dit vous avez raison, mentionner une idee nouvelle, decrire une analogie surprenante avec une autre theorie tres eloignee,
indiquer le resultat inattendu du calcul d'une quantite qui n'avait pas recue
beaucoup d'attention jusque la...etc tout cela comporte un risque. A savoir
que l'expert, travaillant loin de la France, utilise ou s'inspire
de l'observation originale pour faire avancer sa propre recherche....
Helas, nous avons quelques soupcons de delit d'inities....
Le systeme actuel de recherche par projets genere des couts
supplementaires de fonctionnement administratifs: cet argent n'est pas
utilise pour faire de la recherche. Si le financement par projet
devient la regle alors le concept de laboratoire risque de
disparaitre. Mais, convenablement reorganise, le systeme de
financement par projet peut constituer un tres utile complement
au systeme de la recherch publique.
a écrit le 29/03/2010 à 18:31 :
Un truc que je ne comprend pas tres bien, c'est pourquoi envoyer les projets novateurs de bons scientifiques a leurs concurrents directs et indirects du monde entier pour a la fin les subventionner de la meme maniere que precedemment.
Balancer ses idees et l'etat de ses travaux a tous vents et surtout outre-atlantique a un moment ou la competition ne fait que s'accroitre me semble completement debile.
Pour avoir vu defiler dans les mains de grands chercheurs americains des dossiers de labos francais que je connaissais bien, je peux affirmer qu'il faut garder ce genre de choses a l'esprit quand on redige un truc ANR. De plus, cela penalise en particulier les jeunes chercheurs qui n'ont pas beaucoup de materiel non-publie sous le coude pour etoffer leur demande (et doivent du coup en contre partie s'exposer beaucoup plus).
Bref, ce systeme est idiot.
a écrit le 29/03/2010 à 8:26 :
Pour avoir connu les deux époques, je me demande quel système est le pire. Il me paraît clair, d'après tous les avis que j'ai pu récolter, que l'évaluation par l'ANR est circulaire (finance ceux qui ont déjà), partiale, et largement incompétente à financer les projets véritablement originaux.

D'un autre côté, les financements récurrents n'étaient pas attribués aux chercheurs mais aux directeurs de laboratoire, qui en usaient comme ils voulaient.
Or, on peut facilement s'affranchir du financement sur projet en considérant qu'un chercheur doit avoir les moyens de ses projets, et que si, avec des moyens, il n'arrive à rien, il doit faire autre chose.

En réalité, le problème est que la recherche est complètement incompatible avec la notion de hiérarchie qui structure la fonction publique, et quelle que soit la méthode proposée, la hiérarchie cherchera à se conserver.
On peut dire que le cursus du chercheur français en recherche biomédicale est le suivant : s?il travaille beaucoup à la paillasse (et pour la bonne personne), il aura droit à une équipe, s?il a des résultats avec son équipe, il aura la direction d?une Unité voire d?un Institut. Le principe de Peter (voir sur wikipedia.en) s?applique ici totalement, d?autant plus qu?aucun élitisme ne permet d?aider à dégoter les sujets les plus aptes à comprendre un sujet. Comme on le sait ce système favorise l?incompétence à tous les niveaux.
Les solutions aux problèmes posés sont simples : s?attacher davantage aux profils intellectuels des individus, interdire l?endogamie et bannir la promotion (tout en encourageant l?augmentation de salaire en fonction du travail fourni, et en acceptant qu?une voie professionnelle ne soit pas figée une fois pour toute).

Tant que l?on ne se sera pas attaqué au problème constitué par le principe hiérarchique, toute stratégie sera vouée à l?échec et créera une perte de temps, puisque le but de toute hiérarchie est de se conserver. Malheureusement, non seulement les hiérarques du système ne sont pas prêt à se remettre en question, mais les syndicats de chercheurs sont eux même complètement imprégnés d?idéologie hiérarchique.
a écrit le 27/03/2010 à 15:35 :
Réponse à EL : faire une critique constructive du fonctionnement actuel de l'ANR semble un excellent projet, et je suis bien d'accord avec vous sur le fait que les procédures actuelles peuvent être améliorées. Dans l'ensemble les aménagements que vous proposez semblent intéressants. J'attends votre prochain article avec intérêt !
a écrit le 27/03/2010 à 8:26 :
REPONSE AU COMMENTAIRE ecrit par Chercheur Dubitatif.

20 heures de travail seulement pour trouver des laboratoires partenaires, se mettre d'accord avec eux,
concevoir, rediger et soumettre (en tant que chef de projet) un dossier ANR, satisfaire aux formalites
administratives...etc? Je ne connaissais personne capable de realiser une telle prouesse, mais bon j'ai appris a faire preuve d'humilite.

Les chercheurs americains et francais travaillent dans des contextes
economiques, sociaux et administratifs differents.
Par exemple, un de mes etudiants n'a pas souhaite faire de la recherche en France car il a trouve un poste de recherche appliquee
dans une grande entreprise americaine avec un salaire annuel d'embauche
d'environ cent cinquante mille dollars.
De plus le concept de recherche par projets n'est pas mis en oeuvre
de la meme facon en France ou aux Etats-unis.
Dans un prochain article nous proposerons quelques amenagements
au systeme actuel, ces derniers semblant faire l'objet d'un large consensus.
Simplifier le format des dossiers de sorte qu'ils soient totalement
expertisables en 2 heures. Demander explicitement au jury de verifier que les experts ont bien lu le dossier
(c'est ce que fait le comite editorial d'une revue).
Communiquer les rapports des experts aux auteurs.
Rendre le fonctionnement de l'ANR transparent et
mettre en place un comite scientifique. Alleger au maximum la bureaucratie.....etc
a écrit le 26/03/2010 à 14:53 :
Cher collègue 'chercheur dubitatif', je me permets d'intervenir car vous défendez un point de vue que quasiment personne ne soutient. Vos performances sont sans doute très au dessus de la moyenne pour boucler aussi vite vos dossiers -mais peut-être aussi bénéficiez-vous d'une logistique qui n'est pas celle de petits labos...
Pour le 'fonctionnement mandarinal', c'est sans doute ce que vous connaissez mais heureusement l'immense majorité des labos fonctionne de façon tout à fait démocratique et juste, avec un conseil de labo, à la différence de l'ANR dont tous les membres sont nommés sur des critères arbitraires.
Par ailleurs tout ça ne répond pas aux questions de l'article.
Quant aux USA, le niveau absolu du financement de la recherche fondamentale y est d'un niveau qui ne permet pas la comparaison avec nous, la plupart des contrats sont sur 5 ans et peu finalisés contrairement à ce que vous écrivez, et enfin le rapport du coût de la recherche sur la production scientifique y est considérable par rapport au nôtre. Il y aurait encore beaucoup à dire. J'ai passé 2 ans aux USA à travailler sur un sujet non financé, en bénéficiant d'un 'grant' sur un autre sujet du labo. Le système français avait une attractivité qu'il est en train de perdre complètement...
a écrit le 26/03/2010 à 14:32 :
Cher collègue 'chercheur dubitatif', je me permets d'intervenir car vous défendez un point de vue que quasiment personne ne partage. Outre vos performa
a écrit le 26/03/2010 à 12:40 :
Merci à EL pour sa réponse. Ayant monté et participé au montage de plusieurs projets ANR (dont certains sélectionnés) je maintiens que 2 jours de travail complets, soit 20h (réparties sur une période plus longue) suffisent pour monter un projet -- y passer plus de temps n'améliore pas nécessairement sa qualité scientifique. Les critiques des auteurs sur le fonctionnement de l'ANR sont probablement recevables, et il serait certes souhaitable que ce fonctionnement soit amélioré. L'augmentation de la part des projets blancs à 50% est un pas récent positif dans cette direction. Mais de là à vouloir revenir à l'ancien système où tout passait par les financements récurrents et était ensuite réparti par les mandarins en conseil de labo, il y a un pas énorme que je ne franchirais pas. Les financements récurrents ont une place certes, mais les projets type ANR aussi, et ils sont indispensables pour donner de l'autonomie aux jeunes chercheurs et gages de simplicité et d'efficacité pour tous. Si les auteurs pensent le contraire ils devraient nous expliquer pourquoi la recherche aux Etats-Unis n'a pas été tuée par un demi-siècle de financements exclusifs sur projets, par la NSF, les NIH, etc.
a écrit le 26/03/2010 à 12:06 :
REPONSE AU COMMENTAIRE ecrit par Chercheur Dubitatif.
La redaction d'un dossier ANR "projet blanc" comprend largement plus de trente pages.
Il est completement impossible de boucler cela en deux jours.
Il faut un temps de maturation et de reflexion pour
concevoir et rediger les reponses a apporter aux nombreuses rubriques du dossier et assurer
la coordination entre les differents laboratoires partenaires. Il faut egalement
remplir le volet administratif et collecter des signatures (presidence de l'universite, agent comptable):
tout cela prend du temps.
D'apres notre experience et celle de nos collegues: la conception
d'un dossier necessite au moins trois semaines. D'ailleurs l'appel d'offre de l'ANR s'etend sur pres de deux mois.....
Il y a ensuite la mise en ligne sur le site ANR du dossier qui represente un tour de force.

Chercheur dubatif doit confondre avec un "projet reserve aux jeunes", de format plus petit. Nous sommes tres contents pour lui que son projet ait ete accepte. Cela dit nous disposons d exemples de tres bons jeunes chercheurs ayant quitte les universites de Bordeaux et Montpellier pour aller en Suisse.

Il reste le probleme des evaluations. Il est impossible d'evaluer correctement en
deux ou trois heures un dossier ANR de 35 pages, surtout pour indiquer
si d'ici un ou deux ans une idee nouvelle jaillira dans l'esprit des postulants.
On connait des exemples de tres bons projets qui ont ete refuses et d'autres tres mauvais qui ont etre finances pour des
raisons de strategie scientifique regionale. L'extreme opacite du fonctionnement de l'ANR est evidente.
Les inconvenients du fonctionnement des commissions que Chercheur Dubitatif evoque sont reels mais dans
le systeme ANR actuel ils sont bien pires car personne ne les voit!!!


Nous remercions les lecteurs pour leurs commentaires. Ils nous seront tres precieux pour la preparation d'un article plus developpe dans lequel nous essaierons d'expliquer
au grand public en quoi consiste notre travail et quelles sont les difficultes posees par l'actuel systeme.
a écrit le 26/03/2010 à 8:40 :
Réponse au comentaire écrit par 'Tomates':
Comme beaucoup, vous confondez innovation technologique et découverte scientifique. C'est simplement parce que vous êtes dans le monde de la production (matérielle, j'entends..), et je ne vous en veux pas de méconnaître le milieu de la recherche fondamentale.
Mais vous avez raison sur un point: c'est rarement ce qu'on 'cherche' que l'on trouve. Aussi les appels d'offre "finalisés" relèvent-ils d'une incompréhension totale de ce qu'est le monde de la connaissance.
a écrit le 26/03/2010 à 8:06 :
100% d'accord même si certains points mériteraient plus de développements.
L'origine de ces problèmes tient à mon avis à la méconnaissance dramatique de l'Histoire des Sciences des "politiques". Ils sont ou bien sourds ou stupides. Dans tous les cas on peut leur reprocher de ne pas écouter ou rechercher l'avis des "hommes de l'art de la recherche".
... mais il faut reconnaître que le sujet est complexe
merci en tout cas aux deux auteurs pour cette analyse critique et synthétique
... si seulement elle pouvait être lue par un de nos dirigeants "actif"!
a écrit le 26/03/2010 à 7:10 :
Le point de vue des auteurs ne correspond guère à mon vécu de chercheur. Il y a 10 ans, jeune chercheur, pour avoir une miette de financements, il me fallait aller perdre des heures dans des réunions de labo et "draguer" les vieux mandarins qui tenaient les finances du labo. Aujourd'hui je passe 2 jours à monter un projet ANR -- exercice intéressant de réflexion, d'ailleurs -- puis j'ai 4 ans pendant lesquels je peux financer mes recherches sans problème. Il n'y a pas photo.

Evidemment on peut comprendre que ce nouveau système soit difficile à avaler pour certains chercheurs localement influents dans leur labo, mais qui ont du mal à faire financer leurs projets parce qu'ils ne sont pas très bien évalués. Mais l'effet dynamisant et libérateur est considérable, surtout pour les jeunes chercheurs dynamiques.
a écrit le 25/03/2010 à 20:43 :
A part de faire de tomates (exemple ..) qui n'ont aucun gout, je ne vois pas trop les bienfaits apportés par certains pans de la recherche publique. Ce qui est cherché (et rarement trouvé) est il tellement secret ??, pourquoi la plupart des brevets "sortent" de la recherche privée ?. Il serait plus 'logique' d'apporter du soutient à des "découvreurs"
a écrit le 25/03/2010 à 14:48 :
Ca fait plaisir de voir expliquer de manière si claire les soucis actuels que nous avons avec les financements.
Je suis dans la recherche depuis 10 ans et je commence à me demander ce qui restera dans 10 ans... Je ne suis pas très optimiste.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :