Grand emprunt : une chance pour la recherche

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Par Jean-Marc Schlenker, mathématicien, professeur à l'université de Toulouse III.

Le grand emprunt va apporter un capital d'au moins 18 milliards d'euros au monde académique. Ce montant est d'autant plus important que les difficultés budgétaires actuelles n'augurent guère d'augmentation future des dépenses de l'État. Bien utilisés, ces crédits pourraient améliorer l'efficacité de l'ensemble de la recherche et de l'enseignement supérieur en France. Une partie importante de ce budget - plus de 10 milliards d'euros - sera attribuée à des "campus" et "laboratoires d'excellence". Ceci s'inspire de "l'endowment" des universités nord-américaines : des capitaux accumulés grâce aux dons, surtout des anciens élèves. Ils sont considérables pour quelques universités - jusqu'à 2 millions de dollars par étudiant à Princeton - mais sont en général faibles pour les autres "colleges". Ce système n'est pas l'élément le plus intéressant du système américain. Il est créateur d'inégalités, voire de distorsions de la compétition entre établissements. Les universités les plus riches paraissent massivement surdotées, sans que leur enseignement ou leur recherche soient obligatoirement meilleurs que ceux des grandes universités d'État aux moyens beaucoup plus limités. Le dynamisme de la recherche aux États-Unis doit probablement beaucoup plus au système national de financement des projets.

 

Pour éviter ces défauts, le mécanisme de sélection des "laboratoires" et des "campus d'excellence" devra éviter de sembler décréter l'excellence, avec le risque de favoriser non pas les meilleurs chercheurs mais les plus proches du pouvoir. Il faudrait pour cela des règles d'attribution claires, basées sur des évaluations scientifiques indiscutables, et qui autorisent la reconnaissance d'équipes d'excellence y compris dans de petites universités. Pour garder un caractère incitatif, les moyens attribués devraient l'être pour une période limitée, suivie d'une redistribution des cartes.

Les "campus d'excellence" présentent des difficultés spécifiques. Il sera difficile de s'assurer dans ces grands ensembles d'une bonne utilisation des fonds, incitative et concentrée sur les équipes véritablement dynamiques. La question de leur gouvernance prend donc une importance centrale. Deux dangers guettent : un partage "démocratique" des ressources suivant les rapports de force locaux, sans effet incitatif, attribuant beaucoup à des équipes sans réelle visibilité internationale. Et, à l'opposé, l'apparition de potentats locaux tirant leur pouvoir du contrôle de budgets importants, ce qui ouvrirait la porte aux pires dérives mandarinales.

L'observation d'exemples étrangers suggère bien sûr des pistes pour créer les outils de gouvernance nécessaires. Mais les milieux académiques français manquent de maturité dans ce domaine ; même les règles de déontologie élémentaires n'y sont pas encore toujours appliquées. Attribuer des financements considérables en fonction du respect de règles de gouvernance qui n'ont été ni clairement énoncées ni comprises et intégrées serait problématique. D'autres règles pourraient être recommandées aux futurs "campus d'excellence".

 

Le respect d'un niveau élevé de mobilité au moment des recrutements, par exemple, est nécessaire pour assurer la circulation et le renouvellement des idées. Elle assurerait aussi que les campus d'excellence profitent à l'ensemble du système académique français, les autres centres pouvant recruter les jeunes chercheurs qui y sont formés. On peut regretter aussi le choix exclusif de financements attribués sur des bases géographiques. Dans certaines disciplines bien structurées, des réseaux nationaux, qui sélectionnent les initiatives d'excellence où qu'elles se trouvent, mèneraient certainement à une utilisation plus efficace des moyens.

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