Charlie et les musulmans  : en France, une question d'abord intérieure et sociale

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Pierre Beckouche, économiste-géographe, professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Pierre Beckouche, économiste-géographe, professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Crédits : DR)
Quelle réponse politique aux attentats de janvier 2015 ? Deux erreurs ne doivent pas être commises. La première consisterait à considérer les deux ou trois mille djihadistes français comme des « ennemis de l'intérieur » qui seraient gagnés par une idéologie barbare venue de l'extérieur et déconnectée des réalités françaises. La seconde consisterait à mettre l'accent sur le débat religieux. En réalité, la réponse doit davantage être intérieure qu'extérieure, et sociale davantage que religieuse. Par Pierre Beckouche, économiste-géographe, professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

La prise de conscience que le post-Charlie se jouera beaucoup dans notre école et notre urbanisme est salutaire. Mais au-delà du terme-choc d'« apartheid », que faire ?

Les pistes proposées restent loin du compte. Promouvoir la laïcité, oui bien sûr, mais une journée rituelle ou de belles paroles sur le respect de l'autre glisseront sur les réalités sociales de la jeunesse française. Combien de Youssouf Fofana, de Mohamed Merah, de Mehdi Nemmouche, d'Amedi Coulibaly et de frères Kouachi faudra-t-il, combien de centaines de milliers de jeunes sortis du système scolaire sans même un CAP - ce qui nourrit le sentiment d'abandon par la République -, combien de jeunes inemployables et confinés dans une sous-culture faite d'informations malaxées sans pensée, combien de frontières urbaines entre Français, pour que nos décideurs politiques prennent la mesure des choses ? Quel score du Front national faudra-t-il atteindre pour qu'ils fassent cesser l'actuel gâchis d'hommes et d'argent public ?

L'incohérence de l'action publique dans une France en arrêt sur image

Au-delà du nécessaire démantèlement des réseaux terroristes, le pays a besoin de refonder son pacte social. Nous ne pouvons plus brandir notre bannière de l'égalité dans une société aussi fractionnée. Outre le coût humain, cela coûte cher à notre économie : rétrécissement des marchés (de consommation, des compétences), dépenses publiques accrues pour contrôler les déclassés (allocations, policiers, assistantes sociales, prisons), instillation de la méfiance dans la nation (le contraire de ce qu'il faut pour la prospérité économique). Les jacqueries fiscales qui se multiplient, les résistances corporatistes et la crispation syndicale sont dilatoires. Les postures politiciennes décrédibilisent l'action publique, les apparatchiks dominent les partis, la France est en arrêt-sur-image.

Dans ce genre de situation où, malgré ses fantastiques ressources, un pays a pris tant de retard dans sa modernisation, la difficulté est d'éviter les lubies du « grand soir » et du « tous azimuts ». Quel sens donner à notre réforme ? La montée de l'islamisme radical nous l'indique : l'action publique doit privilégier une priorité populaire qu'elle a abandonnée depuis longtemps. Car c'est bien l'incohérence de notre action publique en faveur des plus pauvres - qui se trouvent, du fait de notre histoire migratoire, être souvent musulmans - qui nourrit le terreau de l'islamisme français. Pour y répondre, la nation devrait pouvoir se mobiliser sur le triptyque : réforme de l'enseignement, réforme de l'urbanisme, réforme territoriale.

Les dégâts de l'élitisme

La réforme de l'enseignement est centrale parce que l'« économie de la connaissance » fait plus que jamais de la formation la condition du succès individuel et collectif. Or si elle n'est pas raciste, la France est un pays élitiste. Notre système éducatif reste organisé pour sélectionner une infime minorité d'élèves des grandes écoles. Cela produit des dégâts considérables dans les rangs populaires et se traduit par les résultats des enquêtes internationales que l'on connaît : parmi les pays de l'OCDE, le système éducatif français est socialement un des plus inégalitaires. De fait, les études montrent la corrélation forte et croissante entre le taux de redoublement dans un collège et la part d'élèves de « nationalité non européenne » ou français issus de l'immigration. On sait aussi l'effet d'entrainement de la réputation d'un collège sur l'attractivité résidentielle d'un quartier. L'ensemble finit par homogénéiser socialement des quartiers entiers, faisant de la mixité sociale un impératif hors de portée des acteurs locaux.

Pour une méritocratie individuelle réelle

Ce n'est pas en changeant les rythmes du mercredi ou en imposant des travaux d'utilité publique aux élèves indisciplinés que l'on pourra refaire de l'école le lieu de la ré-institutionnalisation des déclassés. Il faut un objectif stratégique : remplacer l'actuelle reproduction sociale par une méritocratie individuelle réelle, car nos filières de sélection sont de plus en plus prédéterminées socialement et excluantes.

Cela suppose de faire porter l'effort national sur l'éducation des catégories populaires et non plus sur la sélection d'une élite grosse comme une tête d'épingle. Pour les élèves, cela suppose de déplacer le curseur depuis l'ingurgitation des programmes (que seuls digèrent ceux qui sont destinés aux classes préparatoires) vers l'apprentissage des fondamentaux, le travail par projet, la créativité artistique et la pratique sportive.

Pour les enseignants, cela suppose de faciliter les passerelles entre filières,  notamment de valoriser les filières techniques et de voir dans la technologie une des grandes grammaires du monde contemporain.

Pour l'institution scolaire, cela suppose de donner davantage de pouvoir au chef d'établissement, de visibilité à la règle et de valeur à l'engagement pour la collectivité - l'instruction civique par l'exemple plutôt que dans les cours. Rappeler les vertus de laïcité, d'accord. Mais la meilleure façon de faire cesser les fantasmes entre « cailleras », « feujs », « babtous » et « rebeus » est de mettre chacun sous l'autorité commune d'une institution efficiente.

Ghettos de riches et ghettos de pauvres

Réforme de l'urbanisme : l'objectif est connu, il est de mettre fin à une ségrégation socio-résidentielle qui s'accroît aux deux bouts de l'échelle - ghettos de riches et ghettos de pauvres. Il faut revoir les mécanismes de l'attribution des logements sociaux, voire remettre en question l'existence du secteur social car la dualisation entre le social et le libre est un effet pervers de notre politique du logement conçue après la deuxième guerre mondiale. Il faut revoir la liberté totale du maire en matière de permis de construire quand l'intérêt général commanderait une densification raisonnable dans certains territoires bien dotés en services publics.

L'ampleur des problèmes dans les quartiers populaires les rend insolubles par la seule action des élus locaux. La pulvérisation des pouvoirs locaux les rend impropres à faire face aux grands enjeux urbains, qu'il s'agisse du développement des pôles d'innovation technologique, ou du développement social dans ces vastes banlieues que les classes moyennes désertent.

Ces territoires à enjeux demandent une co-action inédite entre l'Etat et des collectivités fortes. D'où l'importance de la réforme territoriale : allons au bout des premières réflexions, et donnons aux régions des compétences et un budget puissants (la question de leur périmètre géographique est secondaire). Laissons-les coordonner l'action des acteurs locaux, avec des moyens financiers et politiques suffisants pour pousser ces acteurs à faire converger leurs efforts dans les domaines de l'urbanisme et de l'école. Que l'Etat donne le cadre et l'ambition du mouvement, qu'il en laisse le pilotage par les conseils régionaux et qu'il appuie financièrement ceux qui s'engageront dans ce sens.

Deux mandats d'une large union nationale...

Le succès est à deux conditions. La première est de choisir un petit nombre de pistes stratégiques. Il faudra arbitrer, ce que les décideurs politiques, devenus souvent des communicants du court terme électoral, ne savent plus faire. Il faudra mener cette réforme sans augmenter la dépense publique ; et comme il faudra aussi dégager des moyens pour la recherche, l'innovation, la création d'entreprise et d'emplois, cela veut dire que les autres chantiers, et il y en a beaucoup, devront attendre une autre décennie.

La seconde condition est une union nationale gauche-droite-centre-verts sur deux mandats : le premier pour réfléchir ensemble à ce nouveau pacte social, le second pour le mettre en œuvre. Car la réforme devra, à la fois, être droitière (l'autorité, la ré-institutionnalisation), populaire et socialement durable. L'unité nationale née le 11 janvier 2015 montre que le pays n'est pas voué à la reproduction des schémas du passé et aux empoignades rituelles entre droite et gauche dès lors qu'un des deux entrevoit de commencer à réformer l'enseignement.

Plutôt de prêcher pour un pays fraternel et imaginatif, nos hommes politiques seraient avisés de se l'appliquer. Comme l'on dit en ces temps où la religion est convoquée à tort et à travers : charité bien ordonnée commence par soi-même.

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Commentaires
a écrit le 03/06/2015 à 14:56 :
C'est clairement une question culturelle et psychologique, peu sociale. Beaucoup d'islamistes sont assez correctement intégrés, voire très bien intégrés. L'immense majorité des gens dans la pauvreté ne sombre pas dans le fanatisme.
a écrit le 14/05/2015 à 12:33 :
Unité nationale : feu de paille plutôt. Plan de com manipulateur du gouvernement et de la gauche.
Par peur, les gens se taisent sur l'islam. Par crainte, il ne s'en moquent plus et reportent leur haine sur les cathos qui tendent les deux joues !
Quelle làcheté que de s'attaquer à ceux qui ne disent rien pendant que l'islamisation de la france est décuplée....
a écrit le 13/05/2015 à 20:42 :
Pierre Beckouche est devenu professeur à Paris I après un passage par les meilleures classes préparatoires puis l'Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud (Lyon aujourd'hui). Une analyse qui s'apparente donc à un mea culpa...
a écrit le 13/05/2015 à 18:50 :
"mettre l'accent sur le débat religieux" Non. Je vous rappelle que nous avons eu un mal de CHIEN à virer l'église catho du pouvoir en 1789. Et encore, NOUS leur donnons le droit d'être présent par une kyrielle de monuments dont je rappelle qu'il y a plus d'églises en France que de communes. Une religion, quelle qu'elle soit, SAIT qu'elle est en terrain LAIQUE. Elle vient donc en terrain où elle a intérêt à rester discrète. Point. Le SOUCI est que les religions sont DOPEE 1) par les politiques (soit ceux qui les dirigent réellement ces pseudo-dirigeants) 2) par la crise économique actuelle qui a donné l'idée de lancer les guerres de religions lamentables que nous constatons partout sur terre. Que les religions profitent encore à moyen terme de gagner de l'argent, bientôt les peuples leur tourneront le dos.
Réponse de le 13/05/2015 à 21:47 :
Je me demande quelle est votre religion..... La France a été bâtie par les roi catholiques. Depuis que les églises sont vides on voit quoi? Ouvrez-bien les yeux et méfiez-vous des idoles comme la très laïque sainte Marianne la républicaine mère bénie des Français pourtant de plus en plus paumés....et sur le point de perdre leur pays....
Réponse de le 14/05/2015 à 12:37 :
Virer l'église cathos ! Quelle haine acceptée dans la société car cela concerne les cathos ! Lacheté ! La nature a horreur du vide. Vous avez viré les sages cathos, vous aurez la haine et la violence islamique. Vous serez responsable du sang qui va couler....
Sacré gaucho-laïcards, haineux de nos racines, regardez le sang que vous avez déjâ sur vos mains...
Réponse de le 14/05/2015 à 12:38 :
Bravo Mac2 !
a écrit le 13/05/2015 à 10:41 :
La laïcité n'est clairement pas la solution. Les élus néo-républicains nous bassinent avec ce concept soit disant universel et pourtant franco-français et incompréhensible au reste du monde. Depuis des siècles, la guerre de religion a bon dos pour persécuter les indésirables, les détruire ou les expulser. Il s'agit en fait d'intolérance à la diversité culturelle. Le "vivre ensemble" se contracte ici en "vivre conforme" et soumis. Bien sûr cette intolérance vient principalement de l'arrogance de nos élites, les héritiers de Charlie de France.
a écrit le 13/05/2015 à 9:09 :
Quand on a un "gros problème", on nous a toujours dit de le diviser un plus "petit problème" a résoudre! Mais comme ce "gros" problème est la politique dogmatique de l'UE, il n'est pas question pour eux de se diviser pour le résoudre au niveau national!
a écrit le 13/05/2015 à 9:00 :
A part nous raconter des sornettes pour faire mousser la peur qui ne veut pas venir et pointer du doigt un bouc émissaire, voilà ce que nous proposent nos hommes politiques pour nous endormir!
a écrit le 12/05/2015 à 19:22 :
Certes le social joue, mais à minima. Mais ça serait une erreur de tout analyser sous ce prisme, c aussi et avant tout culturel et anthropologique.
Les fraichement convertit normands ayant un emploi stable, les personnes qualifiés qui sombrent dans le fanatisme, pourquoi les sdf ne sont ils pas allé faire le djihad?!
L'islamisation de notre société ne date pas d'hier.
Alors oui il faut de la mixité sociale, il faut casser le plafond de verre, remettre de l'humain dans la société mais ça ne résoudra en rien une idéologie qui vient de pays riche Qatar/arabie saoudite....
Réponse de le 13/05/2015 à 10:21 :
Bonne analyse d'Alfred . "Le social" dépend du système éducatif au départ, puis des possibilités de trouver un travail qui permet l'insertion. On voit bien que ces deux conditions manquent + la ghettoïsation du lieu de vie.
Les mesures policières de contrôle ne font qu'aggraver le sentiment d'exclusion. Reportages récents de France 2 et M6 pour stigmatiser cette population, considérée comme des indiens parqués dans une réserve ...

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