France-Algérie, après l'affaire Macron : apaiser les mémoires et bâtir une alliance stratégique

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Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse à l'hôtel El Aurassi, à Alger, le 13 février 2017.
Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse à l'hôtel El Aurassi, à Alger, le 13 février 2017. (Crédits : Reuters)
Les déclarations récentes d'Emmanuel Macron ont remis en lumière "un passé historique douloureux, mais qui ne peut empêcher les générations nouvelles d'ouvrir une nouvelle page de notre avenir commun", estime François-Aïssa Touazi, cofondateur du cercle de réflexion Capmena. Selon lui, "il est indispensable de faire un passage apaisé de la mémoire à l'histoire", et "plus que jamais nécessaire d'instituer une alliance solide et structurante." Voici pourquoi.

L'état fluctuant permanent des relations entre la France et l'Algérie tend à s'imposer en dépit des proclamations régulières de part et d'autre  pour rappeler le caractère exceptionnel d'une relation bilatérale qui n'en finit pas de s'enrichir et de se renouveler. Même la rhétorique utilisée par les deux pays s'est progressivement euphémisée comme pour satisfaire des opinions et des cercles qui en fait doutent profondément.

Bien sûr, dans toutes les relations bilatérales il y a des hauts et des bas. Mais ce qui est ici le plus troublant et que l'on observe depuis quelques années, c'est le manque de confiance, de vision, de profondeur qui s'est insidieusement installé au cœur de la relation. Confiance elle-même affectée par des incidents souvent mineurs, mais qui ont empêché les deux États d'avancer dans la même direction pour la défense de leurs intérêts respectifs.

Alors que l'Algérie célébrera son cinquante-cinquième anniversaire d'indépendance en juillet prochain, les réactions symptomatiques autour de la colonisation ou de la guerre d'Algérie témoignent encore de la sensibilité de ces sujets qui ont malheureusement été trop longtemps traités avec passion ou instrumentalisés des deux côtés, contribuant par la même à une cristallisation de notre relation et aux rendez-vous manqués entre nos pays.

Pourtant, les  proclamations historiques des plus hauts dirigeants politiques exprimées au nom de la France par les Présidents Chirac, Sarkozy, et Hollande dénonçant l'injustice et la brutalité du système colonial et les souffrances infligées  aux Algériens  tout en appelant au respect de toutes les mémoires traduisent le désir de solder un passé historique douloureux mais qui ne peut empêcher les générations nouvelles d'ouvrir une nouvelle page de notre avenir commun. Les déclarations récentes d'Emmanuel Macron qualifiant le colonialisme de crimes contre l'humain s'inscrivent dans cette perspective. À l'instar de ce que fut la relation franco-allemande, il est indispensable de faire un passage apaisé de la mémoire à l'histoire.

La nécessité d'agir vite face à la nouvelle donne

En effet, il est plus que jamais nécessaire d'instituer une alliance solide et structurante, construite sur un fort contenu stratégique afin de lier de manière indéfectible le destin des deux peuples et concevoir cette alliance comme le pivot d'un ensemble géoéconomique plus vaste qui adresserait le Maghreb, l'Afrique et le Moyen Orient.

L'état du monde, déstabilisé par les crises européennes, la montée des populismes en Europe, la stagnation économique, la gestion des réfugiés, le terrorisme, les risques de chaos au Proche Orient et au Sahel, la nouvelle donne politique américaine commande d'agir vite pour construire cette alliance et permet d'espérer une adhésion facilitée des deux peuples qui doit la considérer comme une opportunité unique porteuse d'apaisement, de stabilité et de prospérité.

L'Algérie a besoin de partenaires fiables

Le Brexit peut offrir à la France l'opportunité unique de retrouver sa centralité au sein de l'Union Européenne, au côté d'une Allemagne, qui devrait, à l'avenir, s'engager à ses côtés dans la construction d'un gouvernement de la zone euro et d'une défense commune plus intégrée.  L'Allemagne a le regard traditionnellement tourné plus à l'Est qu'au Sud. La complémentarité avec la France, qui elle regarde davantage au Sud de la Méditerranée, est donc une évidence géopolitique qui, si elle est pleinement assumée, conduit mécaniquement à une véritable stratégie euro-méditerranéenne. La France, puissance économique, diplomatique et militaire devrait bientôt avoir les coudées franches pour promouvoir cette stratégie à l'échelle européenne, avec l'Algérie, puissance régionale comme partenaire de choix, qui offre une profondeur stratégique en particulier en Afrique dont la France et l'Europe ont besoin. Sans oublier qu'elles pourraient aussi s'appuyer sur l'efficacité reconnue de la diplomatie algérienne, parfois négligée pour résoudre les crises et les conflits en Afrique mais aussi au Moyen-Orient.

L'Algérie doit comprendre qu'elle a  tout intérêt à participer à cette alliance surtout si elle est ambitieuse a un moment où Alger a plus que jamais besoin de partenaires fiables pour réussir sa diversification économique et relever le défi sécuritaire, en particulier au Sahel. Cette alliance doit répondre à trois types d'enjeux majeurs :

Les enjeux économiques d'un « nouveau modèle de développement »

L'économie algérienne a longtemps été dépendante de la contribution écrasante de la rente pétrolière et par la prépondérance du secteur public. Le pays paye aujourd'hui encore le prix de choix politico-économiques hasardeux faits au lendemain de l'indépendance (collectivisation des terres agricoles, affectation massive des ressources principalement vers le secteur des hydrocarbures et de l'industrie lourde,  marchés subventionnés, développement d'une administration pléthorique).

Ces choix et les orientations qui en résultèrent ont abouti à la stagnation de l'économie hors hydrocarbures et à un déficit endémique du budget de l'Etat, à la stérilisation des structures économiques et au blocage de l'investissement privé.

L'Algérie a tenté au cours des années 2000 de tirer avantage de la manne pétrolière pour développer un secteur privé et investir dans ses infrastructures en lançant de grands chantiers.

Avec la chute du prix du pétrole en 2014 et des recettes fiscales, le pays est engagé dans la mise en place de son « nouveau modèle de développement ». Pour l'essentiel, il s'agit de stimuler la création de PME dans des secteurs à forte croissance, de sortir des programmes de subvention, de réduire et simplifier les procédures administratives, à travers leur numérisation, de moderniser le système bancaire et financier - qui est aujourd'hui encore peu développé - et de soutenir l'investissement privé dans des secteurs prioritaires que sont l'agriculture, les industries de transformation, les industries mécaniques et électroniques, l'économie numérique, les énergies renouvelables). Bien sûr, il ne faut pas se voiler la face : la transformation d'une économie rentière ou semi-rentière en économie ouverte et libérale pourrait encore prendre beaucoup de temps et nécessitera la contribution des investisseurs internationaux.

Pour réaliser un tel programme la France est l'allié de premier plan pour l'Algérie. C'est déjà le premier investisseur étranger.  C'est le troisième fournisseur.

Un cadre de contact permanent a été institué lors de la visite du président François Hollande en Algérie en 2012 au travers du Comité Intergouvernemental de Haut Niveau (CIHN) et de la Commission Mixte Economique et Financière (COMEFA), et jouit d'une attention spéciale comme en atteste la nomination d'un Haut Représentant pour la coopération industrielle et technologique, en la personne de M. Jean-Louis Levet.

Ce dispositif formel a permis des avancées substantielles sur des sujets concrets : apurement de certains contentieux économiques et financiers anciens, conclusion de contrats structurants comme l'implantation d'une usine automobile par le groupe Renault dans l'ouest du pays, et d'une usine de matériel ferroviaire par le groupe Alsthom dans l'est du pays, avec des partenaires stratégiques algériens. D'autres projets sont actuellement à l'étude et pourraient aboutir dans les prochains mois, comme l'implantation d'une usine du groupe PSA en Algérie.   Un tel dispositif gagnerait à se déployer en parallèle sur des enjeux plus technologiques visant à permettre le développement de l'économie numérique en Algérie. Ces avancées ont surtout permis de passer d'une relation essentiellement commerciale à un partenariat structurant gagnant-gagnant fondé sur des co-productions.

Des enjeux  communs militaires et sécuritaires

La coopération franco-algérienne en matière sécuritaire et militaire a été très limitée jusqu'aux événements dits du Printemps arabe et l'irruption de menaces terroristes en Afrique sahélienne et en Tunisie ou en Libye. Ces graves événements par leurs conséquences directes et indirectes constituent une base fertile pour établir un dialogue stratégique et opérationnel privilégié dans ces domaines. La participation directe d'officiers supérieurs de l'Etat-major algérien aux manœuvres combinées de l'OTAN en Méditerranée souvent coordonnées par la France ainsi que l'autorisation de survol du territoire donnée par l'Algérie aux avions français et de la coalition pour l'opération Serval au Mali en 2013 illustrent l'approfondissement concrète de cette coopération.

Sans que l'Algérie ne remettre en cause les partenariats militaires qu'elle pourrait avoir conclus avec d'autres pays, la France pourrait lui apporter son expertise technique et ses capacités de formation. La France et l'Europe, qui partagent les mêmes préoccupations sécuritaires  peuvent aussi contribuer aux capacités accrues des forces armées algériennes  dans des domaines stratégiques tels que les forces aériennes, les systèmes de communication, la surveillance des frontières, les satellites et les drones.

Des enjeux éducatifs et culturels complémentaires

Il y a un consensus pour considérer que l'éducation et le capital humain constituent les facteurs centraux et indispensables au progrès et au développement d'une nation. Or, même si le gouvernement algérien a effectué au cours des quinze dernières années un fantastique rattrapage en matière d'infrastructures éducatives, la qualité du système éducatif peut et doit encore s'améliorer. Pour satisfaire tous ses plans économiques, scientifiques et technologiques, le gouvernement Algérien ne pourra satisfaire à lui seul la demande colossale exprimée par le pays et les jeunes générations.

La France est en mesure de contribuer très largement à la stratégie engagée avec des moyens à la hauteur des enjeux pour la réussite éducative pour tous, le lycée pour la classe d'âge correspondante et la formation de techniciens, d'ingénieurs, scientifiques et médecins en nombre.

Dans le cadre d'un programme bilatéral,  la France pourrait renforcer encore les capacités de l'Algérie pour la création de parcours d'excellence dans les lycées et les universités, la création d'écoles doctorales jumelles ou de jurys d'agrégation commune, encourager l'admission d'un nombre plus important d'étudiants algériens dans les grandes écoles françaises et promouvoir les partenariats avec leurs homologues algériennes.

Maintes fois envisagé mais jamais concrétisé, un organisme franco-Algérien de  la jeunesse doit à l'évidence être installé pour donner une permanence à cette coopération au plus près des attentes et des besoins des jeunes des deux pays.

La France et l'Algérie pourraient aussi mettre en place des incubateurs conjoints de start-ups et créer un puissant fonds d'investissement franco-algérien pour soutenir les projets conjoints qui soutiendrait les initiatives de part et d'autre de la Méditerranée avec le jumelage systématique des universités, centres de recherches et collectivités locales des deux pays qui sont aussi demandeuses.

Les responsables politiques des deux rives doivent donc se hisser à la hauteur de la responsabilité historique qui est la leur, sortir de rapports de force stériles et construire cet avenir commun auquel aspire les nouvelles générations, les franco-algériens  ainsi que toutes celles et tous ceux qui demeurent attachés à une relation forte et exemplaire entre nos deux pays. La période d'instabilité, de chaos et d'incertitude, dramatique à bien des égards, que l'espace euro-méditerranéen et euro-africain traverse aujourd'hui pourrait encore empirer, si les initiatives fortes qui s'imposent n'étaient pas prises.

C'est pourquoi un axe Paris-Alger renforcé, construit sur la base d'une alliance stratégique globale est le seul qui vaille pour constituer un pôle de stabilité et de prospérité, et un pilier de l'intégration régionale euro-méditerranéenne et euro-africaine.

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François-Aïssa Touazi est l'auteur de l'ouvrage « Le ciel est leur limite - Les dirigeants du Golfe, leur influence, leurs stratégies » (Éditions du moment, 2015).

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