« L'Afrique, c'est une formidable opportunité économique pour l'Europe » (A. Fayolle, VP BEI)

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Ambroise Fayolle, vice-président de la Banque européenne d'investissement (BEI).
Ambroise Fayolle, vice-président de la Banque européenne d'investissement (BEI). (Crédits : BEI)
Vice-président de la Banque européenne d'investissement depuis février 2015, Ambroise Fayolle est chargé de superviser de nombreux secteurs d'intervention de la BEI, tant en Europe qu'à l'international. Et si on le présente souvent comme la « cheville ouvrière » du plan Juncker, Ambroise Fayolle a aussi la responsabilité des financements de la BEI en Afrique de l'Ouest, une terre « chère à son cœur ». Tour d'horizon (volet 2/2), en exclusivité pour La Tribune.

LA TRIBUNE - Quels sont « les plus » de la BEI ? Autrement dit, pourquoi emprunter chez vous plutôt qu'ailleurs ?

AMBROISE FAYOLLE - Je dirais que nous ne sommes pas forcément dans un univers de concurrence, car si chaque institution internationale a ses secteurs de prédilection, nous poursuivons tous le même objectif. L'apport de la BEI réside principalement dans son expertise. Je dis d'ailleurs volontiers que la BEI me fait penser à la Banque mondiale telle qu'elle était il y a quelque temps, c'est-à-dire une banque de projets dans laquelle les ingénieurs jouaient un rôle très important, tandis qu'aujourd'hui la Banque mondiale est passée plutôt dans un environnement où les économistes jouent un rôle plus important.

À la BEI, nous avons accumulé une expérience de soixante années et nous continuons à monter des projets. Notre volonté, c'est de faire bénéficier nos partenaires d'Afrique de notre expérience et de notre expertise. De tout ce que l'on a pu apprendre dans la mise en place de projets d'énergies renouvelables ou d'innovation... Par exemple au Sénégal, la définition d'un très beau projet d'intégration de filière, depuis la culture du riz jusqu'aux produits semi-finis à base de riz, a pu bénéficier d'une expérience comparable que nous avions développée en Europe.

Un autre aspect important, c'est que les grandes problématiques sont de plus en plus communes au Nord et au Sud. Nous apprenons beaucoup des pays africains et nous pouvons leur apporter un certain nombre de choses.

Certains des défis auxquels nous sommes confrontés ne relèvent pas de notre mandat BEI - par exemple, la lutte contre le terrorisme - en revanche le défi climatique, oui ! L'adoption, l'année dernière, des objectifs de développement durable reflète bien cette notion de communauté de destin : qu'ils soient riches ou moins riches, tous les pays sont concernés. Cette vision participe aussi de la perception et de notre engagement en Afrique.

En quoi votre expérience d'ancien directeur général de l'Agence France Trésor et vos responsabilités au FMI vous servent-elles dans votre mission actuelle de VP de la BEI, chargé de l'Afrique de l'Ouest ?

Je connais bien l'Afrique, elle est un sujet cher à mon cœur, sur lequel j'ai déjà passé une bonne partie de ma vie professionnelle : au Ministère de l'Economie, à Bercy, j'ai été le directeur en charge des questions africaines, notamment de la zone franc CFA, et j'ai aussi très longtemps œuvré au Club de Paris. Au total, j'ai déjà consacré douze ans aux sujets africains, y compris au département Afrique du Fonds monétaire international (FMI).

Ce que cette expérience m'apporte, c'est d'abord une sensibilité très forte aux problématiques africaines. C'est aussi la  connaissance d'un certain nombre d'experts ou de leaders politiques, et cela me permet de conserver une sensibilité tant  dans le secteur économique que dans le social ou le culturel... Et puis, de mes activités au FMI et au Club de Paris, je pense avoir tiré une certaine connaissance des problématiques économiques, des enjeux et défis qui, pour le coup, ne sont pas ceux de la BEI : les problématiques budgétaires, de gestion de dettes.... Par exemple, comment évaluer la   situation d'endettement d'un État ? Serait-il raisonnable  de lui accorder un prêt ? Quel est le rythme de ré-endettement raisonnable après que l'on a désendetté un État, ce qui au final  constitue un coût pour le contribuable des pays qui avaient prêté... Ce type de problématiques peuvent être intéressantes à considérer dans la prise de décision sur la définition de ce qu'on peut faire, ou pas, dans un certain nombre de pays.

Aujourd'hui, l'Afrique enregistre un déficit de financement annuel des infrastructures de l'ordre de 50 milliards de dollars. Pensez-vous comme certains que la dette d'infrastructure pourrait représenter ne serait-ce qu'une partie de la solution ? Sinon, quoi ?

Cette idée de dette d'infrastructure est très intéressante. C'est d'ailleurs une thématique qui n'est pas spécifique à l'Afrique. En Europe où j'ai également des responsabilités, nous mettons en œuvre ce que l'on appelle "le plan Juncker", ce qui m'a amené à rencontrer beaucoup de compagnies d'assurances. Elles me disent souvent qu'elles seraient très intéressées à financer des projets d'infrastructures. Mais quand on ne s'appelle pas Allianz ou Axa, on n'a pas forcément les moyens humains d'instruire les projets : les ingénieurs, les experts, le suivi... c'est très compliqué, cela demande d'importantes ressources humaines.

Ainsi les compagnies d'assurance de taille moyenne, en France notamment, nous disent, en substance : « Vous, vous avez des portefeuilles, vous êtes des experts du financement d'infrastructures, et un expert en qui les gens ont confiance. Auriez-vous les moyens de faire un package de projets existants, de les titriser, et de vendre les obligations ainsi créées à des institutions comme nous. Ou bien, nous définissons ensemble les moyens de constituer un nouveau portefeuille dans lequel nous, chaque fois que vous mettrez dix, nous apporterons aussi dix. »

Et nos interlocuteurs estiment en outre que ce type de démarche, avec des produits "sécurisés" par la BEI, les inciterait à diversifier leur portefeuille, trop investi en titres d'État, selon eux. Cela leur permettrait d'intéresser des investisseurs privés, et donc de ne pas rester cantonnés dans des partenariats bancaires traditionnels.

Avez-vous commencé à concrétiser cet intérêt pour cette classe d'actifs d'infrastructures ?

Oui, nous avons commencé. En Afrique, le coût en capital pour les institutions d'assurance, d'investissement dans ce type de produits d'infrastructure est assez élevé. Donc nous travaillons beaucoup avec la Commission européenne pour essayer de réduire ce coût, en lien avec notre initiative européenne d'Union des marchés de capitaux, dont l'objectif est d'approfondir l'intégration des marchés des capitaux des 27 États membres de l'UE, d'ici à 2019.

Cette démarche, qui vise à offrir de nouvelles sources de financement aux entreprises, en particulier aux TPE-PME, tout autant qu'à soutenir les projets d'investissement de long terme pour les infrastructures, pourrait très bien s'appliquer aussi à d'autres géographies... Je pense en tout cas que cette idée de développer la classe d'actifs d'infrastructures est extrêmement pertinente. D'ailleurs, nous ne sommes pas les seuls à y réfléchir : la SFI [La Société financière internationale, organisation du Groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé, ndlr] notamment est en train de développer de nouveaux projets avec Allianz, ou encore avec Amundi.

Certains bailleurs concluent en Afrique des conventions de type PPP qui stipulent un certain niveau de gouvernance, ou son amélioration. Mais en réalité, ils sont très peu regardants sur le respect de cette exigence... quelle est la position de la BEI ?

Ce n'est pas notre cas, nous appliquons très strictement les règles et procédures européennes. Si nous ne sommes pas satisfaits de leur strict respect, il nous arrive de sortir de certains projets, notamment en matière d'appels d'offres... En fait, nous en refusons régulièrement pour cette raison. Et en même temps, on ne prend personne par surprise : le porteur de projet sait, dès le début, qu'il n'est pas question de transiger sur les règles.

Avez-vous le sentiment que la gouvernance des pays africains progresse... ou pas ?

Je ne suis pas expert en la matière. Mais d'après ce que l'on peut lire, dans des rapports comme Doing Business et d'autres, de réels progrès semblent s'accomplir.

Qu'aimeriez-vous ajouter, pour conclure cet entretien ?

Je pense qu'il faut regarder l'Afrique comme un marché en devenir, à nos portes, et sur lequel nos entreprises performantes et innovantes vont pouvoir faire la preuve de tout leur talent, notamment dans le numérique. L'Afrique, c'est une formidable opportunité économique pour l'Europe.

Propos recueillis par Alfred Mignot

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Lire le volet 1/1 de l'entretien : « L'Afrique est une priorité essentielle pour l'Europe »  (Ambroise Fayolle, VP de la BEI, 1/2)

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