"Le numérique élève nos taux d'encadrement"  (A. Miraoui, Pdt de l'université de Marrakech, 1/3)

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Abdellatif Miraoui, président de l'université Cadi Ayyad de Marrakech et de de l'Agence universitaire de la francophonie.
Abdellatif Miraoui, président de l'université Cadi Ayyad de Marrakech et de de l'Agence universitaire de la francophonie. (Crédits : DR)
Son bac à peine décroché, Abdellatif Miraoui arrive en France à l'âge de 18 ans... Il devient ingénieur électrotechnicien et durant plus de 25 ans, il mène une carrière universitaire française. En 2011, il retourne dans son pays natal pour y prendre la présidence de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech, l'une des plus cotées du Maroc. Également Président de l'Agence universitaire de la francophonie, il détaille pour LaTribune.fr son double engagement d'enseignant et d'universitaire francophone. Premier volet d'un long entretien, en trois étapes…

LA TRIBUNE - Comment voyez-vous votre mission, dans un pays comme le Maroc, qui est en marche vers l'émergence ?

Professeur Abdellatif MIRAOUI - L'université n'est plus seulement un lieu où l'on vient juste prendre du savoir, où un professeur vient tenir son cours, et puis s'en va. C'est un lieu où le professeur est employé, je dirais presque 24/24, parce que s'il y a un métier que l'on doit élire par passion, c'est bien celui de l'éducation, de l'enseignement et de la recherche. Les gens qui viennent sont ceux qui aiment le métier, car ce n'est pas ici que l'on gagne de l'argent.

Mon idée, c'est que si nous sommes d'abord questionnés pour former des jeunes, pour leur transmettre le savoir - c'est toujours la mission de l'université - mais aujourd'hui les sociétés nous demandent aussi de répondre aux enjeux socio-économiques, car en fait tout le développement futur d'un pays est conditionné par la réussite de la formation des jeunes, depuis le primaire jusqu'à l'enseignement supérieur. Mais je crois beaucoup que le supérieur passe en dernier... Et même si les jeunes qui arrivent à l'université sont peut-être moins bien formés qu'avant, nous devons absolument rétablir la situation. C'est pourquoi l'université est responsable, comme tout service public. Elle doit optimiser les moyens et veiller à accomplir la mission que le pays attend d'elle.

Votre université a une excellente réputation au Maroc. Comment l'expliquez-vous ?

C'est le fruit du travail de longue haleine des professeurs et du personnel de l'université, que j'appelle nos forces vives. Et nous avons une culture de recherche, d'enseignement supérieur dans le vrai sens du terme. Nous entretenons aussi depuis très longtemps une vraie relation avec l'international, par exemple avec la France, qui est un partenaire privilégié depuis l'existence de notre université. Cette réussite nous la devons d'abord aux forces vives, et à l'équipe dirigeante qui depuis cinq ans s'est efforcée de définir une stratégie et de démontrer urbi et orbi qu'il est possible qu'une université du sud aussi puisse se développer avec les nouvelles technologies, et même se surpasser, car on n'est pas obligé de passer par toutes les mauvaises étapes qu'ont subies des universités plus  anciennes.

Justement, en 2013, vous avez été la première université marocaine à publier vos cours sur Internet. Quelle fut la genèse de cette démarche ?

Ce qui m'a inspiré, c'est d'abord le pragmatisme... Je n'aime pas beaucoup le mot massification, mais il est vrai que nous assistons aujourd'hui à une arrivée sans précédent de jeunes étudiants. En 2000, par exemple, seuls 7 % d'une classe d'âge de 18 à 24 ans entraient à l'université ; en 2016, nous avons frôlé les 30 %. Donc oui, nous sommes bien passés d'une formation d'élite à une formation de masse. Bien évidemment, on ne peut pas continuer à y répondre avec les mêmes moyens, ni les mêmes méthodes que par le passé.

Donc, comment répondre à cette question de la massification, d'une manière intelligente et moderne ? Il se trouve qu'aujourd'hui, nous bénéficions de la démocratisation des nouvelles technologies. En tout cas au Maroc, nous avons cette possibilité d'utiliser le numérique pour véhiculer des messages, pour faire passer de la pédagogie, et aussi pour optimiser nos moyens en ressources humaines et  matérielles.

L'idée fut ainsi de se mettre en phase avec cette modernité, donc de vouloir former nos jeunes avec le numérique, lequel nous permet en même temps d'élever nos taux d'encadrement et de répondre à la montée de la massification. C'est cela qui, face à un double enjeu, nous a guidés pour aller en ce sens.

Vous avez combien de cours en ligne ?

Aujourd'hui, nous en sommes à 105 cours, et 150 professeurs sont en attente d'en enregistrer d'autres. Parmi ces professeurs, certains en sont à la seconde version de leur cours : ils veulent le refaire, pour l'améliorer... C'est exactement le but recherché : améliorer sans cesse le cours. Alors qu'avant, rappelez-vous, on pouvait trouver des professeurs qui répétaient le même cours pendant trente ans ! Maintenant, quand on enregistre, on peut voir et revoir le travail, et les collègues peuvent vous faire des critiques... constructives !

Vous en êtes à plus de 100 cours enregistrés, mais pour combien de facultés ou d'établissements ?

Nous avons 14 établissements. Nous avons choisi de démarrer avec les établissements à accès ouvert, là où l'encadrement est le plus faible. Essentiellement les facultés classiques de droit, des lettres, des sciences... Mais entretemps, nous avons ouvert le processus à toute l'université. C'est pour cela que maintenant, il y a de l'engouement et de la stimulation entre collègues : tous veulent en être. Et puis il y a la pression des étudiants, que je sollicite ouvertement pour qu'ils fassent eux-mêmes pression sur leurs professeurs... Vous savez, aujourd'hui les étudiants ne sont plus à considérer simplement comme des consommateurs, il faut absolument qu'ils soient acteurs. D'abord par leur travail personnel, mais aussi pour dire ce qu'ils pensent. Les temps ont changé, nous ne voulons pas des étudiants passifs.

Quels sont les avantages induits par l'enregistrement des cours ?

Parmi les présidents d'universités francophones, je suis de ceux qui croient que l'on doit changer de paradigme, que l'enseignement classique que nous avons connu il y a trente à quarante ans est périmé, car nous n'avons plus les mêmes étudiants, ni les mêmes conditions de travail : avant on travaillait avec des groupes de 10 ; aujourd'hui, nous avons des groupes de 100, voire de 500...

Maintenant, il y a le numérique. Nous ne pouvons pas continuer à faire comme si cela n'existait pas. Les jeunes sont connectés, et dans les amphithéâtres, ils enregistrent les professeurs... Donc je propose aux professeurs de protéger leur image en enregistrant dans un studio, en accomplissant de ce fait l'effort de scénarisation du cours. Un effort qui peut leur rendre service, car ils travailleront dans de meilleures conditions en amphithéâtre, puisque les étudiants disposent du cours et peuvent le voir et revoir à volonté.

Ce qui m'intéresse, c'est de pouvoir scénariser les cours, les travaux dirigés, les travaux pratiques et de mettre tout cela à disposition des étudiants en début de semestre. Pour autant, il est inconcevable selon nous de remplacer le professeur par des cours à distance. Il est libre de choisir la méthode pédagogique, il reste le maître de la situation. Notre objectif, c'est de débrider la pédagogie. Et le fait d'introduire le numérique nous permet de revoir les paradigmes, car souvent quand les professeurs scénarisent leurs cours, ils se demandent comment leur message va passer chez les jeunes. Et quand il revoient eux-mêmes leurs cours, ils peuvent en observer les manques et les faiblesses.

Autre avantage, sachant que nos lycéens étudient en arabe jusqu'au bac, y compris les matières scientifiques, mais que tout l'enseignement bascule en français à l'université : le fait que l'étudiant puisse voir et revoir le cours à volonté lui permet aussi d'améliorer son niveau de français.

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