Pour une stratégie tunisienne de coproduction

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Thibault Fabre, chargé de mission Entreprises et International de l'Institut de prospective économique du monde méditerranée (Ipemed, Paris) et responsable de l'Observatoire de la coproduction en Méditerranée.
Thibault Fabre, chargé de mission Entreprises et International de l'Institut de prospective économique du monde méditerranée (Ipemed, Paris) et responsable de l'Observatoire de la coproduction en Méditerranée. (Crédits : Alfred Mignot)
À l'occasion de la présentation, mercredi 23 mars, d'un rapport dédié à la « Coproduction en Tunisie », et dont il est l'un des coordonnateurs, Thibault Fabre, chargé de mission Entreprises et International de l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed, Paris) et responsable de l'Observatoire de la coproduction en Méditerranée, livre ici son analyse sur la situation et les perspectives de la Tunisie.

Cinq ans après le déclenchement de sa révolution, la Tunisie est plus que jamais sous le feu des projecteurs de la communauté internationale. Toujours en phase de transition démocratique, le pays doit désormais faire face au développement d'une menace terroriste djihadiste sur son sol, alimentée par la crise libyenne et la crainte du retour des combattants tunisiens engagés dans les rangs de Daesh.

Dans ce contexte, la situation économique est souvent relayée au second plan, alors qu'elle était l'un des déclencheurs de la Révolution de jasmin, et que son amélioration contribuerait à contenir le développement des extrémismes.

Face à la saturation du secteur public et à l'attentisme du secteur privé, la mise en place d'une stratégie de coproduction entre la Tunisie et ses partenaires européens offrirait de nouvelles perspectives pour l'économie tunisienne.

La fin du « miracle » tunisien

La Tunisie de l'ère Ben Ali a longtemps été considérée comme un modèle de développement dans le Bassin méditerranéen. Affichant des taux de croissance exemplaires et des flux d'IDE considérables, la Tunisie apparaissait alors sur la bonne voie : le développement économique allait progressivement ouvrir le pays et pousser les autorités à prendre en compte, dans un élan démocratique, les revendications de la classe moyenne émergente.

Ainsi, lorsque les Tunisiens prennent la rue à la fin de 2010 afin de réclamer plus de dignité et de liberté - mais aussi un meilleur partage des richesses -, le modèle tunisien ne fait plus illusion. Début 2016, force est de constater que la transition démocratique ne s'est pas accompagnée d'une transition économique et que les causes sociales du soulèvement de 2011 produisent, cinq ans plus tard, les mêmes effets.

Pas de résorption du chômage en deçà de 4 % de croissance

Principale conséquence de l'incapacité de l'économie tunisienne à proposer un modèle de développement inclusif, le chômage atteint des niveaux record. En 2016, le taux de chômage est supérieur à 15% et s'élève même à plus de 33% pour les jeunes entre 15 et 29 ans, contre respectivement 14% et 28% en 2010. Dans le Sud-Est de la Tunisie, région où est située la ville de Ben Guerdane, le taux de chômage dépasse même les 26 %.

Pourtant, le Printemps arabe restera un choc rapidement absorbé par l'économie tunisienne. Après une croissance nulle en 2011, le rebond intervint dès 2012, avec un taux de croissance de 4,7 %, avant de se stabiliser au-delà de 2%. Néanmoins, les attaques terroristes du Bardo et de Port El Kantaoui ont obligé les autorités à revoir à la baisse de -1% les prévisions de croissance en 2015. L'attaque de Ben Guerdane devrait, elle aussi, mettre à mal les prévisions optimistes qui pariaient sur une croissance de 2,5% en 2016.

Or, le seuil de croissance à partir duquel le chômage se résorbe doit être supérieur à la somme de la croissance de la productivité à court terme et au taux d'évolution de la population active. La Tunisie devra donc afficher, sur le long terme, un taux de croissance supérieur à 4% pour résorber durablement le chômage.

L'investissement national et étranger en panne

Conséquence de la récession mondiale et de la crise sécuritaire qui perdure, l'économie tunisienne a perdu ses principaux ressorts. Représentant 7,4% du PIB et 13,9% de la population active, le secteur touristique est en chute libre, l'activité agricole connaît des résultats en dents de scie et l'activité industrielle est en repli à cause du ralentissement de la demande nationale et internationale.

Dans ce contexte, la Tunisie peine à relancer l'investissement, qu'il soit national - le taux d'investissement du pays ne dépassant pas les 19% -, ou étranger. En effet, les flux d'IDE entrants stagnent autour de 1,1 milliard de dollars par an après avoir connu un pic à 3,3 milliards de dollars en 2006. Même la France, premier partenaire de la Tunisie avec près de 15% des flux d'IDE entrants en 2014 et 1350 entreprises implantées (sur 3220 entreprises étrangères), semble adopter une position attentiste face aux évolutions en cours en Tunisie et à la lenteur de la mise en œuvre des réformes.

L'annonce par Yassine Brahim, ministre du Développement, de l'Investissement et de la Coopération internationale, du Plan quinquennal de développement 2016-2020, qui repose sur un taux de croissance moyen de 5% sur cinq ans, et prévoyant le développement de la régionalisation en Tunisie, a été perçue comme positive par les investisseurs. Cependant, les réformes tardent à se concrétiser, inquiétant les investisseurs sur la capacité du gouvernement à mettre en oeuvre son programme. Le retard pris dans l'adoption d'un nouveau Code des Investissements, annoncé depuis 2007, est à ce titre éloquent.

Un réel potentiel pour une montée en gamme

Très dépendante de ses liens financiers et commerciaux avec les pays européens, la Tunisie doit, pour atteindre ses ambitions économiques, redevenir attractive pour les investisseurs étrangers. La mise en place d'une stratégie de coproduction, qui se définit par le partage de la valeur ajoutée et le transfert de technologies entre deux espaces économiquement complémentaires, favoriserait la montée en gamme de l'économie tunisienne tout en offrant de nouveaux relais de croissance aux entreprises européennes.

C'est la conviction de l'Ipemed qui, dans le dernier rapport de l'Observatoire de la coproduction en Méditerranée, a démontré que la Tunisie, grâce à son passé d'ouverture et de promotion des exportations par la sous-traitance et la cotraitance, jouit encore d'une forte base industrielle propice au développement d'une coproduction de qualité. Cette montée en gamme est également rendue possible par l'existence d'entreprises de pointe dans chaque secteur clé. Une analyse des forces et opportunités de la Tunisie en matière de coproduction, révèle des secteurs porteurs historiques (numérique, industrie mécanique et textile) et ceux d'avenir (énergies renouvelables, santé et pharmaceutique et agro-industrie).

Pour la Tunisie, l'enjeu est désormais de dépasser le modèle classique d'entreprises exportatrices en adoptant une plus forte intégration des chaînes de valeur (en localisant plus de stades de production en Tunisie et en intégrant de nouveaux marchés par la diversification des exportations). Cela passera tant par la consolidation et une meilleure coordination des investissements des partenaires historiques de la Tunisie - France, Allemagne, Italie et Espagne - que par une plus grande ouverture de l'économie tunisienne vers l'Afrique. En s'imposant comme l'une des portes d'entrée de ce continent en plein essor, notamment pour ses partenaires européens, la Tunisie pourrait ainsi pallier l'étroitesse de son marché intérieur.

Le lancement, fin 2015, du Tunisia Africa Business Council, présidé par l'ancien Ministre Jaloul Ayed, ainsi que la création, en février 2016, du Fonds de colocalisation franco-tunisien, abondé par Bpifrance et la CDC Tunisie, sont autant d'initiatives à encourager et à multiplier dans cette perspective. Et ce, d'autant plus que les événements de Kasserine, en janvier dernier, ont rappelé l'urgence de tout mettre en œuvre pour proposer un nouveau modèle de développement, inclusif et durable.

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