Capital-risque ou capital-pauvre ?

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La comparaison avec les États-Unis est peu flatteuse puisque, en moyenne, une startup américaine reçoit 8,3 fois le montant de financement en capitaux dont bénéficie une startup française.
La comparaison avec les États-Unis est peu flatteuse puisque, en moyenne, une startup américaine reçoit 8,3 fois le montant de financement en capitaux dont bénéficie une startup française. (Crédits : CC0 Public Domain)
En France, une politique intelligente du capital et de l'épargne permettrait de créer beaucoup plus d'emplois qu'une simple libéralisation du marché du travail...

Chaque année en France, entre 500 et 1.000 sociétés avec en moyenne 10 salariés sont financées par l'industrie du capital risque à hauteur de 1 à 2 million d'euros. Ces chiffres modestes sont à mettre en comparaison avec les montants annuels de capitaux investis, aux alentours de 1,7 milliard d'euros, soit 0,07% du PIB.

Les chiffres sont modestes même si en réalité ces startups innovantes ont un effet multiplicateur sur notre économie (retombées d'innovations, acquisitions de connaissances et d'expérience par les salariés, même en cas d'échec) que peu d'outils statistiques peuvent saisir. D'après le classement Compass 2015, Paris n'occupe que la 11e place mondiale en matière d'écosystème d'innovation.

Aux Etats-Unis, une startup reçoit 8,3 fois plus qu'en France

S'agissant des montants investis en capital-risque, la France est 3e en Europe, derrière l'Angleterre et l'Allemagne, du fait d'opérations d'investissement en général de taille unitaire plus modeste.

Comme l'ont souligné récemment Jean Tirole et Augustin Landier dans une note pour le Conseil d'analyse économique (CAE), la comparaison avec les États-Unis est peu flatteuse puisqu'en moyenne, une startup américaine reçoit 8,3 fois le montant de financement en capitaux dont bénéficie une startup française. Economie cinq fois plus vaste, les États-Unis ont une industrie du capital-risque près de cinquante fois plus importante en volume que celle de la France.

Nombre de pays émergents, d'autres nations telles qu'Israël, réussissent également mieux dans ce domaine que la France. Par ailleurs, la moitié des financements en capital-risque en France proviennent de l'Etat et de la BPI, avec des effets d'affichage politique évidents : utiles quand ils viennent combler des défaillances de marché (ex: sur l'amorçage, qui culturellement peut poser problème en France), ces financements publics sont contre-productifs quand une industrie légitime du capital risque existe et devrait s'efforcer, par ses performances et son professionnalisme, d'attirer des capitaux privés, y compris étrangers s'il le faut (entre 2003 et 2013, avant la période actuelle plus propice à la technologie, le taux de rendement interne moyen des fonds de capital-risque français était de -0.2% contre 1,68% en moyenne en Europe d'après l'Afic).

Jean Tirole et Augustin Landier ne font pas mystère des liens entre la faiblesse du capital-risque en France et la fiscalité du capital :

"L'impact de la fiscalité sur la recherche et l'innovation est un fait bien établi. Cette sensibilité n'est pas surprenante lorsqu'on connaît la très grande mobilité à la fois des inventeurs/entrepreneurs et des capitaux les finançant. La France est naturellement mal placée sur l'échelle fiscale, mais c'est surtout l'instabilité de la fiscalité qui pose problème, ainsi que son hétérogénéité, en distordant les choix d'investissement en faveur d'investissements peu productifs. Cette note ne se prononce pas sur le niveau optimal de fiscalité des business angels, investisseurs de capital-risque ou entrepreneurs. Elle constate simplement que, dans un écosystème extrêmement mobile, des différentiels de fiscalité importants se retournent contre le pays à forte fiscalité."

Le crowding-out effect, dommage collatéral de l'intervention de l'Etat

En réalité, la faiblesse du capital-risque en France est consubstantielle à la faiblesse du capital financier : à l'exception de l'immobilier (favorisé à la fois par la structure de l'assurance-vie et la mentalité rentière en France), toutes les classes d'actifs souffrent du même problème de financement, avec une puissance publique, qui sous couvert de pallier les insuffisances du secteur privé, aboutit souvent à le faire fuir encore plus (effet d'éviction bien connu en économie ou crowding-out effect) : ce dernier effet est aussi renforcé par l'attrait que représente pour l'épargne française la très ample dette publique française (artificiellement soutenue par les politiques européennes monétaires). Une grande partie de l'échec économique français des trente dernières années tient à une méconnaissance par les décideurs politiques, de l'importance du capital financier dans le développement de l'innovation, de la croissance et des emplois.

Notre dernier ouvrage, "Capital et Prospérité" (sous-titré "Le retour de la croissance pour tous") propose une relecture de nos économies et des échecs des politiques économiques, à l'aune des courants d'idées qui placent au cœur de leur analyse le capital humain et financier. Nous analysons les vingt dernières années de politiques économiques aux Etats-Unis et en France, et introduisons aussi les derniers travaux de macro-économistes comme Garrison aux Etats-Unis.

En présentant les dernières avancées de la science économique sur les liens entre capital, croissance, innovation et emplois, nous avançons des pistes en matière de réformes fiscales, européennes et macro-économiques. Car une politique intelligente du capital et de l'épargne nous permettrait de créer beaucoup plus d'emplois qu'une simple libéralisation du marché du travail par exemple...

Par Sébastien Laye

[ Biblio ] "Capital et Prospérité", de Sébastien Laye, aux Éditions Alternative démocratique (août 2016), 178 pages.

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Commentaires
a écrit le 06/09/2016 à 16:30 :
"Aux Etats-Unis, une startup reçoit 8,3 fois plus qu'en France" C'est vrai !
En même temps, en France on ne donne aucun avantages aux investisseurs et on les taxes tellement ...
Bien normal (et bien triste) de se retrouver dans cette situation...
a écrit le 05/09/2016 à 17:13 :
Un très bon article.
Les politiques n'ont eu de cesse de détruire par la fiscalité toute initiative d'investissement.
De sorte que les investisseurs institutionnels pensent systématiquement à des LP anglais ou écossais pour investir.
En france, il faut financer de la dette d'état ou du logement social. Le reste, c'est de la spéculation.
a écrit le 05/09/2016 à 17:04 :
et les 30000 milliards entassés dans des comptes offshore échappant à toute redistribution légale ils n'en créeraient pas des millions d'emplois ?

Les néolibéraux cherchent à tout prix à faire avec les miettes mais depuis le temps des miettes il n'en reste quasiment plus. Réveillez vous.

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