De l’EGO-système à l’ECO-système

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Selon les deux chercheurs de l'Institut de technologie du Massachusetts (photo), la qualité de tout système socio-économique ne dépend pas du droit ou du montant de capital disponible uniquement, mais aussi du niveau de conscience où se situent les individus dans ce système.
Selon les deux chercheurs de l'Institut de technologie du Massachusetts (photo), la qualité de tout système socio-économique ne dépend pas du droit ou du montant de capital disponible uniquement, mais aussi du niveau de conscience où se situent les individus dans ce système. (Crédits : Reuters)
Comment déchiffrer les enjeux du futur? Depuis dix ans, deux universitaires américains du MIT, Otto Scharmer et Katrin Kaufer, se sont attelés à la question, œuvrant à conceptualiser une approche systémique des nouvelles tendances économiques, sociales et politiques. Par Sébastien Laye et Daniel Riyad Akiki, entrepreneurs.

Alors que la prospective revient au premier plan en France, patrie de Bertrand de Jouvenel, fondateur en 1960 de la revue "Futuribles", et avec le succès commercial des essais de futurologie de Jacques Attali, force est de reconnaître que peu de penseurs francophones modernes ont tenté de conceptualiser une approche systémique des nouvelles tendances économiques, sociales et politiques. C'est sur le chemin ardu mais gratifiant du déchiffrage des enjeux futurs que nous invitent depuis près de dix ans, dans leurs ouvrages et expériences pratiques, deux universitaires américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Otto Scharmer et Katrin Kaufer.

Le courant du "Presencing"

Si leur précédent opus "Theory U" (2007) a été traduit en français, ce n'est pas encore le cas de leur ouvrage plus sociétal, "Leading from the Emerging Future: From Ego-System to Eco-System Economics" (2013).  Ce dernier reprend les sous-jacents de "Theory U", à savoir une analyse comportementale sous la forme d'une courbe en U, qui décrit comment les individus écoutent, observent, conceptualisent, et agissent. Ce cadre conceptuel a d'ailleurs été appliqué à de nombreux cas pratiques au sein d'un institut dirigé par les deux auteurs, le Presencing Institute.

Cette pensée du Presencing (contraction des mots anglais "presence" qui se traduit à l'identique et "sensing", la perception) est l'antithèse de la pensée technocratique classique sur la futurologie en France: elle ne nous donne pas les clefs du futur, elle ne nous permet pas de l'anticiper. Au contraire, elle propose un cadre parallèle de transformation des sociétés, des institutions, et des économies qui passe par un état d'esprit individuel et collectif visionnaire, capable de percevoir ces changements structurels dans des endroits inattendus, au-delà de tout carcan ou du prisme figé de la bien-pensance. Cette modification est in fine subordonnée à la transformation des individus eux-mêmes et de leur Soi. L'articulation entre le Soi, l'Individu, et le projet de transformation de la société est convaincante et surtout appliquée à des cas concrets. Dans la vision qu'il donne de la société, l'ouvrage est toujours proche de l'utopie accessible ou réaliste. Nous y réalisons que les groupes - sociétés ou institutions - qui inventent notre futur sont ceux dont la condition intérieure des membres a fait l'objet d'une profonde transformation préalable. En d'autres termes, les fameux disrupteurs qui ont fait récemment leur apparition dans le débat public français, à l'aune du succès des startups ou de nouveaux partis politiques en Europe, contribuent positivement au changement de paradigme si nécessaire parce qu'ils ont justement su challenger leur propre prisme, leur regard sur le monde en l'appréhendant comme un tout connecté fait d'interdépendances et non comme un environnement externe au sein duquel chacun évolue séparément ou parallèlement. La pensée du Presencing est donc aussi une psychologie de l'innovateur. Elle apparaîtrait "hors-sol" dans une France qui conçoit encore le Politique comme l'agent du Futur ou, a minima, comme le décideur entre les futurs possibles.

Transformation du Soi et Emergence du Futur

Les auteurs vont jusqu'à assumer des notions dont la plupart des économistes feraient fi, comme celle de clivage spirituel, ou de la réconciliation entre le Soi actuel et le Soi potentiel. Ce Soi potentiel - qui ressemble beaucoup à la gnose ou à la pierre philosophale de l'ésotérisme - est un changement de paradigme car son triomphe, à l'échelle de l'individu, implique l'existence de groupes capables d'écouter en permanence les autres agents mais aussi de s'auto-analyser, pour déceler les nouvelles tendances, et de croître en impliquant tous les membres du groupe.

La théorie du U décrit nos sociétés actuelles comme des Ego-systèmes. La France nous paraît un bon exemple de cette tendance, avec sa tradition de hiérarchie, d'organisation administrative efficace et relativement centralisée, une vénération pour le pouvoir et un immobilisme engendré par la suprématie conférée à "la norme". Les individus eux-mêmes, extrêmement bien formés, notamment au niveau de l'Elite, paraissent être un frein au changement, ou du moins sont rétifs à l'embrasser. Dans le meilleur cas, ils ne l'accompagnent que pour servir leur plan de carrière ou leurs ambitions. Et le Français moyen n'a de cesse, notamment dans le monde du travail, de dénoncer les "petits tyrans" ou les chefs tatillons.

Scharmer et Kaufer offrent une porte de sortie aux impasses de cet Ego-système en insistant sur une réflexion systémique fondée sur plusieurs piliers : nature, travail, capital, technologie, leadership, consommation, modes de coordination, modes de propriété. Ils confèrent surtout une nouvelle prévalence de la Conscience chez les individus : pour que chaque individu devienne un agent épanoui, il doit effacer son ego personnel au profit du Soi au sein d'un tout, trouver sa place en tant qu'être social libre dans le contexte et l'environnement dans lequel il évolue. De l'agrégation de toutes ces quêtes personnelles émergera le seul projet de société valable : celui où chacun trouve sa place dans son Eco-système et non plus dans un Ego-système. C'est la clef de cette pensée qui n'est pas une nouvelle utopie collectiviste mortifère et ne condamne pas le libéralisme économique par exemple. Le meilleur exemple est celui de certains systèmes de santé, qui incluent dans la pratique du médecin ou de l'hôpital le patient, lui-même responsabilisé: le système peut s'auto-observer à tout instant et donc se corriger sur une base individuelle. Ce n'est plus un Ego-système basé sur le seul magistère du médecin mais bien un Eco-système.

Nous ajouterions presque : un "Echo"-système, car le système génère son propre feedback, comme un écho. L'écoute depuis l'intérieur, la conscience de l'Autre et des interactions de chacun avec le tout doivent nous permettre de nous connecter à la source de ce qui veut émerger et naître en un monde nouveau. Non seulement on ne peut penser le futur, mais on doit "lâcher prise" sur les scénarios qui avaient notre préférence, sans jugement moral. Par exemple, je peux être foncièrement européen, mais si le faisceau d'actions des individus me fait penser que l'Europe n'avance pas, il est inutile d'imaginer un président de l'Union Européenne, par exemple à l'horizon 2035. Je dois lâcher prise sur mes concepts et être ouvert à l'inattendu.

Niveaux de conscience et niveaux de société

L'identification du changement implique de minuscules fêlures dans le système, qui ont le potentiel de devenir le prototype du changement accepté. Ce changement commence par une conscience du Soi au niveau personnel, et la mise en relation du Soi personnel avec l'essence même de l'époque ou de la société : de l'adéquation entre les deux naissent de modestes avancées qui deviennent notre futur. La qualité de tout système socio-économique ne dépend pas du droit ou du montant de capital disponible uniquement, mais aussi du niveau de conscience où se situent les individus dans ce système. Les classes dirigeantes françaises faillissent dans leur tentative de déchiffrer le futur parce qu'elles  sont figées dans d'anciens cadres mentaux dans leur perception d'elles-mêmes et de leur rôle. Qui, en France, pourrait reprendre ces mots du regretté Pdg d'Hanover Insurance, Bill O'Brien : « Le succès d'une décision dépend de la condition intérieure du décisionnaire » ?

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