Los Angeles : le nouvel eldorado de l'art contemporain

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A Los Angeles, l'art est partout, même dans les rues, notamment grâce aux murals, immortalisés sur la pellicule d'Agnès Varda en 1980 (Mur Murs).
A Los Angeles, l'art est partout, même dans les rues, notamment grâce aux "murals", immortalisés sur la pellicule d'Agnès Varda en 1980 (Mur Murs). (Crédits : Reuters)
Fuyant New York et ses prix de l'immobilier, les artistes trouvent à Los Angeles un refuge inspirant, une communauté d'amateurs, et un marché très dynamique.

C'est dans les célèbres Paramount Studios de Hollywood, au milieu de l'iconique plateau de tournage recréant les rues de New York, que s'est déroulée du 1er au 3 mai, la troisième édition Paris Photo Los Angeles. Pour séduire ses visiteurs, la foire a utilisé la substantifique moelle de la ville : l'industrie cinématographique.

Au milieu des professionnels, mécènes et amateurs de photographies se sont mélangées les stars de cinéma, converties pour l'occasion en collectionneurs : Gwyneth Paltrow, Drew Barrymore, Judd Apatow ou encore James L. Brooks, coupe de champagne à la main, bloc-note dans l'autre, se sont empressés de visiter les 79 galeries internationales venues de 17 pays.

Si Paris Photo est devenue, en dix-sept ans, la foire la plus prestigieuse consacrée à la photo en Europe, sa ramification à L.A. a connu, elle aussi, une croissance considérable. Florence Bourgeois, nouvelle organisatrice de l'événement, a révélé au Guardian :

"Nous sentons que l'engouement est en train de prendre de plus en plus d'ampleur [...] Cela séduira d'importantes foires qui viendront s'établir à Los Angeles, ce qui n'était pas le cas jusqu'à présent, et incitera les grands collectionneurs à acheter non seulement à Paris, Londres ou New York."

Épicentre turbulent de la création contemporaine mondiale

Si les talents émergents sous le soleil et les palmiers de L.A., ses stars de cinéma et ses portefeuilles bien remplis attirent l'art et son business, c'est surtout l'exclusivité nouvelle du cadre qui joue en sa faveur.

"Il faut choisir un lieu qui ne soit pas encore trop envahi [...] Cela vaut le coup de se rendre à L.A. car c'est une ville exceptionnelle. C'est nouveau et original", poursuit Florence Bourgeois. Aujourd'hui, la Cité des Anges revendique pleinement sa position d'épicentre turbulent de la création contemporaine mondiale.

Contestant plus que jamais la suprématie de New York en matière d'art, elle voit ses institutions artistiques se multiplier et s'étendre, attire des antennes de galeries du monde entier et devient la scène de nouvelles foires contemporaines séduisant mécènes, collectionneurs et amateurs d'art fortunés locaux et internationaux. Enfin, le Far West, une terre encore neuve, attire par son originalité, sa scène expérimentale, sa liberté et sa diversité, sans jamais trop s'éloigner de son alliée Hollywood.

Le come-back d'un passé artistique provocateur

À l'ombre de Hollywood, Los Angeles est devenue la capitale mondiale du cinéma « blockbuster » et du showbiz bling bling. Difficile alors de ne pas associer L.A. au consumérisme démesuré et aux célébrités plus ou moins superficielles qui grouillent dans la ville. Mais les choses ont pris un autre tournant depuis quelques années. Le passé artistique provocateur des années 1940 a fait son come-back pour mieux affirmer sa place concurrentielle dans l'art contemporain américain et international.

La montée en puissance de la côte Ouest des États-Unis se reflète dans tous les stades de la vie artistique et commence par la formation des talents. Célèbre pour ses nombreuses institutions qui préparent aux métiers du cinéma, la Cité des Anges l'est aussi pour ses écoles d'art : UCLA pour University of California Los Angeles, USC pour University of Southern California, CalArts ou encore le Art Center College of Design de Pasadena.

Aucune ville aux États-Unis ne cumule autant d'écoles d'art majeures

La renommée de ces établissements s'est accrue grâce à une concentration d'illustres enseignants et d'élèves devenus célèbres revenant partager leur savoir-faire avec les nouveaux étudiants.

Cela a donné naissance à un cercle d'artistes talentueux et prolifiques. Parmi les plus connus, on compte John Baldessari, Mike Kelley et le subversif Paul McCarthy. Ce dernier, qui a d'ailleurs fait jaser Paris en octobre 2014 en installant sur la place Vendôme sa sculpture gonflable Tree, aux airs troublants de sex toy, était proche de Richard Jackson, chez qui Jason Rhoades a fait ses classes. Aucune ville aux États-Unis ne cumule autant d'écoles d'art majeures dans lesquelles des artistes prestigieux enseignent, transformant L.A. en un lieu d'échange vibrant.

Vague d'artistes superstars

À ce cercle d'artistes s'ajoutent, pour en citer quelques-uns, les Californiens James Turrell et Chris Burden, les grands noms du pop art Edward Ruscha et David Hockney, Ed Moses, Catherine Opie, la photographe de l'Ohio spécialisée dans les causes LGBT et queer, et l'artiste conceptuelle Barbara Kruger, chacun ayant fait de la Californie sa terre d'accueil.

Mais une nouvelle vague d'artistes superstars se fait déjà sentir sur la scène contemporaine : RETNA, Matthew Brandt, Mark Hagen ou encore Ruben Ochoa, tous des plasticiens doués qui n'ont pas peur de se libérer, d'expérimenter et d'étonner. Eux aussi ont étudié sur les bancs d'une des nombreuses écoles d'art que propose la ville et continuent d'y vivre, œuvrer et exposer.

"La force de Los Angeles, ce sont les artistes et les écoles qui ont formé des générations d'artistes", soutient Martha Kirszenbaum, nouvelle directrice et curatrice de Fahrenheit, le nouveau centre d'art à Downtown L.A.

Rattraper la côte Est, sous le regard envieux de New York

L.A. explose. Si la ville a toujours été un gigantesque réservoir d'artistes, ceux-ci ne tardaient pas à s'envoler vers New York ou ailleurs pour débuter leur carrière. La Californie manquait de solides institutions pour les soutenir. Mais ces temps sont révolus. Aujourd'hui, des galeries, musées et commissaires d'exposition permettent aux jeunes créateurs de s'y développer pleinement en tant qu'artistes.

Ann Philbin du Hammer, Micheal Govan du LACMA (Los Angeles County Museum of Art) et l'ancien directeur Jeffrey Deitch du MOCA (Museum of Contemporary Art) formaient le trio de New-Yorkais qui, aidés par le Getty, le musée le plus riche du monde inauguré en 1997, a restimulé la métropole californienne avec un savoir-faire très efficace à la « East Coast », lui redonnant un coup de peps.

En 2010, après six ans de travaux, le nouveau LACMA, sous la direction de Michael Govan et de sa femme, l'actrice hollywoodienne Katharine Ross, illustre parfaitement la stupéfiante maturation de la ville en termes de visibilité et de marché.

Pour bâtir son musée, Michael Govan ajoute au LACMA un pavillon signé Renzo Piano et financé par le grand mécène de l'art Eli Broad ainsi qu'une aile de Lynda et Stewart Resnick, dont les coûts de construction ont atteint les 45 millions d'euros. Tout en profitant de son carnet d'adresses hollywoodien, le jeune Michael Govan a réussi à faire doubler en huit ans le nombre de visiteurs du LACMA, accueillant notamment des expositions de Calder et du français Pierre Huygues, rétrospective itinérante de James Turrell ou encore des expositions mettant en lumière Hollywood et ses acteurs clés.

Nid de collectionneurs

À Los Angeles les collectionneurs richissimes abondent. Le philanthrope Eli Broad et sa femme Edythe, à la tête d'une collection comptant 2.000 œuvres, dont 33 Jeff Koons et 120 Cindy Sherman, se sont lancés dans la construction de leur propre musée, The Broad, un chantier gigantesque qui leur coûtera 130 millions de dollars et qui accueillera leur collection estimée à 2 Mrds$.

Parmi les autres collectionneurs majeurs, on peut citer l'ex-président de Disney, Michael Ovitz, ou encore le co-fondateur de DreamWorks David Geffen. Enfin, s'il y avait un grand collectionneur c'était bien J. Paul Getty. Mort en 1976, il avait crée en 1953 le Paul Getty Trust, une société fiduciaire dédiée à l'art et qui continue aujourd'hui de nourrir les activités du J. Paul Getty Museum, de la Getty Foundation, du Getty Research Institute et du Getty Conservation Institute.

Les frères Marciano, créateurs de la marque Guess, travaillent actuellement sur un projet de musée dans un ancien temple maçonnique pour montrer leur collection et permettre aux artistes locaux sous-représentés d'exposer.

Grands espaces en échange de petits loyers

New York reste l'épicentre du marché de l'art américain mais en ce qui concerne l'art contemporain en particulier, elle devrait se méfier de l'arrivée de Los Angeles, car depuis la crise, celle-ci séduit par ses petits loyers et ses grands espaces des artistes à la recherche désespérée d'un atelier et d'un logement. « Énormément d'artistes viennent s'installer à L.A., dont beaucoup chassés de New York où sévit une inflation immobilière galopante », note Philippe Vergne, qui a repris la direction du MOCA en 2014. « En art, c'est comme en immobilier, il faut suivre les artistes, c'est là où ça va se développer ! » explique-t-il à Il Ghirlandaio.

Les Californiens "moins compétitifs, moins âpres au gain"

Bien que Hollywood inspire la superficialité chez la plupart, contrairement aux New-Yorkais, les Californiens sont, "moins compétitifs, moins âpres au gain, plutôt avides de partager leurs idées" selon le doyen de CalArts, lui-même débarqué de New York au début des années 1990, ajoutant que les New-Yorkais, contraints par des loyers élevés, "n'ont plus le temps de créer, trop occupés à joindre les deux bouts".

Symbole de l'effervescence de la ville pour l'art contemporain, Los Angeles a cumulé depuis 2013 plus de 50 galeries et nouvelles succursales venues de la côte Est, favorisant maintenant les quartiers de West Adams, Leimert Park et Culver City en plus de Downtown L.A. et Hollywood. Parmi les plus époustouflantes, citons le magnat du marché de l'art Larry Gagosian, qui, après avoir doublé la taille de sa galerie à Beverly Hills, prévoit sa 15e succursale à West Hollywood.

Les galeries internationales à l'assaut de la ville

Dans le même quartier, notons l'arrivée de Matthew Marks, de la Gavlak Gallery et de Gavin Brown's Enterprise - « la galerie la plus intéressante du moment à Los Angeles » selon Bloomberg Business - tous venus de New York. La ville est aussi prise d'assaut par des galeries internationales : Sprüth Magers, déjà basée à Berlin et Londres mais aussi Hauser & Wirth, présente à Zurich, New York et Londres a dévoilé la future implantation de Hauser, Wirth & Schimmel en janvier 2016, sur un complexe de plus de 9.000 m2.

Alors que les succursales arrivent en masse, les galeries d'origine californiennes se font elles aussi de plus en plus nombreuses. David Kordansky, à la tête de deux galeries conceptuelles, a récemment déménagé dans un espace de 14.000 m2, qui abritait autrefois Impact Stunts, l'ancien studio de chorégraphie de Jackie Chan. Il raconte à l'Observer que l'idée est d'obtenir une sorte d'équilibre entre une croissance commerciale et l'esprit « je-m'en-foutiste » propre à Los Angeles, évitant ainsi les pièges commerciaux de New York, où tout le monde - y compris les grosses galeries - se voit obligé de vendre beaucoup pour payer les factures à la fin du mois.

À Los Angeles, le code dicte liberté et originalité. Même les grosses galeries telles que Regen Projects ou encore Blum & Poes, n'opèrent pas (encore) selon les dures lois de New York. L.A. est synonyme d'aventure et de fantasme.

Les foires se pressent vers la côte Ouest

Face à une côte saturée d'événements comme l'Armory Show de New York ou Art Basel Miami, la côte Ouest propose un paysage nouveau aux foires, sous un ciel toujours bleu. Le mois de mai affiche une période chargée en photographie, voyant défiler Photo Independent, Photobook Independent, Photo Contemporary et Paris Photo Los Angeles, qui a attiré plus de 16.000 visiteurs et a enregistré d'excellentes ventes.

La biennale Made in L.A., qui a vu le jour pour la première fois en 2012 grâce au Hammer, a exposé durant l'été 2014 les travaux de 35 artistes basés à Los Angeles, en mettant l'accent sur des artistes émergents et en manque de reconnaissance internationale, tels que Juan Capistran, Danielle Dean, Harry Dodge ou encore Kim Fisher qui ont créé peintures, sculptures, performances, photographies, installations et vidéos spécialement pour l'événement.

La foire Art Los Angeles Contemporary, dont la sixième édition s'est tenue fin janvier 2015, a accueilli quant à elle pas moins de 55 galeries américaines et internationales dans les 3.700 m2 du Barker Hangar de Santa Monica. L'identité de cette foire repose sur la présence de galeries émergentes, figurant aux côtés de valeurs sûres de l'art contemporain, tout en mettant à l'honneur la scène locale, très bien représentée parmi les galeries invitées avec notamment Ibid, M+B, Richard Telles et Susanne Vielmetter.

Début 2016 la Foire internationale d'art contemporain (Fiac), se déclinera pour la première fois à Los Angeles, maintenant considérée comme capitale artistique de premier plan.

Hollywood veut sa part du gâteau

L'omniprésence du cinéma hollywoodien est un grand atout pour les artistes, particulièrement vidéo, puisqu'ils peuvent utiliser studios, acteurs, accessoires et décors. D'ailleurs, l'abondance de lumière et le climat ont toujours séduit les artistes visuels, comme ils ont charmé les cinéastes.

Au LACMA, Hollywood est représenté dans des expositions consacrées aux réalisateurs tels que Stanley Kubrick et Tim Burton, toujours sous la direction de Michael Govan. Visiblement, à Los Angeles, on respire et on se nourrit du cinéma partout où l'on va. C'est pourquoi Hollywood compte bien profiter des artistes installés dans la région.

L'agence de célébrités United Talent basée à Beverly Hills et qui représente de nombreux acteurs de cinéma connus tels que Johnny Depp et Angelina Jolie, a récemment annoncé sa nouvelle branche UTA Fine Arts dédiée aux carrières des artistes visuels contemporains, soulignant l'appétit commercial que suscitent ces artistes dans le marché de l'art actuel.

Avec la montée de la reconnaissance populaire de l'art contemporain, de nouvelles opportunités artistiques - et de nouvelles complexités - se sont matérialisées pour les artistes. Alors que le dernier clip de Jay-Z est filmé dans la Pace Gallery et que Lady Gaga fait office de muse pour la nouvelle sculpture de Jeff Koons, on peut se demander si l'histoire d'amour qui lie l'industrie de divertissement et le monde de l'art est à son acmé.

Le droit à l'erreur

À propos de son projet de création au LACMA, où Urban Light, une sculpture d'assemblage de 202 lampadaires restaurées et Levitated Mass du sculpteur Michael Heizer, un rocher de 340 tonnes, sont installées à l'entrée du campus, Michael Govan explique dans une interview avec Figaro Madame :

"Je souhaite représenter la spécificité de Los Angeles, espace autant extérieur qu'un état d'esprit. Et placer l'art contemporain au cœur de la vie des Angelinos."

Même la Canadienne Davida Nemeroff confirme qu'elle n'aurait pas pu ouvrir, avec Mieke Marple, la Night Gallery, une galerie ouverte de 22 heures à 2 heures du matin, ailleurs que dans la Cité des Anges.

L'originalité, la jeunesse et l'absence de sophistication sont devenus les meilleurs amis du marché de l'art de demain car elles sous-entendent créativité et ouverture d'esprit avec peu de moyens et le droit à l'erreur.

Flux constant de jeunes artistes venus du monde entier

C'est sans doute également ce qui a poussé Bettina Korek, l'« insider » de l'art à L.A., à fonder « For Your Art », une organisation indépendante installée en face du LACMA dont le but est de promouvoir ce qu'elle appelle l'écosystème artistique de L.A. Sa force motrice, sa façon de transformer et d'élargir les possibilités des institutions d'art publiques ainsi que sa vision d'un mécénat plus démocratique, lui ont permis de redéfinir la scène artistique du Sud de la Californie et de donner le goût de l'art à ses habitants.

À tous les avantages qu'offre L.A. au milieu de l'art, il faut donc ajouter la volonté d'entreprendre et l'optimisme à toute épreuve qui attirent les artistes, les communautés culturelles et le business.

Enfin, le renouvellement artistique à L.A. s'explique aussi par sa situation géographique qui permet un brassage culturel et un flux constant de jeunes artistes venus du monde entier, tout en leur offrant la possibilité, loin des pressions de New York, Paris et Londres, de se dévouer entièrement à leur production artistique.

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Commentaires
a écrit le 22/05/2015 à 23:44 :
Deux américains sur trois n'ont pas de passeport. Mais pour avoir un passeport dans un pays aussi vaste que les états unis. D'un état à un autre on change de monde à chaque voyage. Inutile de venir en Europe ou ailleurs, on se sent bien aux USA. The way of life rien de mieux qu'aux USA. En France cela n'existera JAMAIS. 20 ans de retard sur tout en France par rapport aux USA.
a écrit le 21/05/2015 à 17:39 :
Qu'ils fassent gaffe avec leurs tremblements de terre…. la faille de San Andrea et le Big One sont redoutés jour et nuit là-bas, parole d'ex-habitant.

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