L'effacement silencieux de la dette grecque

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La mission confiée à Klaus Regling est de maintenir l'illusion d'une non-remise de dette... tout en l'organisant. Il ne le fait pas seulement à la demande de Monsieur Schäuble. Bercy est aussi très content d'assurer aux Français qu'il n'y a pas de remise de dette à la Grèce et que le contribuable sera remboursé au centuple. (Photo: Wolfgang Schauble (à gauche sur la photo) discutant avec Klaus Regling après une réunion avec le FMI et la Banque mondiale, le 21 avril 2015 à Washington)
La mission confiée à Klaus Regling est de maintenir l'illusion d'une non-remise de dette... tout en l'organisant. Il ne le fait pas seulement à la demande de Monsieur Schäuble. Bercy est aussi très content d'assurer aux Français qu'il n'y a pas de remise de dette à la Grèce et que le contribuable sera remboursé au centuple. (Photo: Wolfgang Schauble (à gauche sur la photo) discutant avec Klaus Regling après une réunion avec le FMI et la Banque mondiale, le 21 avril 2015 à Washington) (Crédits : Reuters)
En dépit du tabou tenace qui entoure toute annulation de la dette grecque, les Européens ont déjà renoncé à 100 milliards d'euros de créances sur Athènes. Le 5 décembre, les ministres des finances s'apprêtent à en faire encore un peu plus... tout en assurant qu'il n'en est rien.

Le 5 décembre à Bruxelles, la Grèce refait son apparition sur l'ordre du jour des ministres des finances de la zone euro. Il s'agira à nouveau de faire un point sur les réformes mises en œuvre par le Premier ministre Alexis Tsipras mais aussi de (re)parler de « mesures » de dette.

Depuis des mois, Klaus Regling, directeur du Mécanisme européen de stabilité (MES), cette grosse cagnotte de 500 milliards d'euros créée en 2012 pour secourir les pays de la zone euro au bord de la faillite, peaufine sa copie. Le mandat que lui ont donné les ministres en mai dernier à La Haye est simple : « Alléger la charge de la dette » en repoussant quelques dates de remboursement et en baissant certains taux d'intérêt. Lundi prochain, il devra rendre sa copie.

Flou et double discours renforcent le mensonge

Il n'y a aucun doute que la présentation qui sera faite de cet exercice d'ingénierie financière sera à peu près incompréhensible pour le grand public. C'est sans importance. C'est même beaucoup mieux comme cela, car ce flou permettra de faire persister le mensonge qui permet depuis des années de faire diminuer la dette grecque... tout en assurant que ses créanciers ne perdent pas un sou. Le débiteur doit moins, mais le créancier n'a rien perdu... Une contradiction flagrante, qu'un enfant de cinq ans comprendrait, et qu'autorise ici la cohabitation entre deux discours (et deux langages comptables) : financier, du côté du Fonds et du Mécanisme européen, politique du côté des ministres. Une contradiction aussi qui a son utilité politique.

A quoi sert de repousser les échéances ? A faire baisser la VAN

Autant le dire : le mensonge est du côté des politiques, autrement dit, les ministres européens. Accepter d'être remboursé « au pair », c'est-à-dire, à concurrence de la valeur nominale d'une dette, mais plus tard que prévu, c'est tout simplement consentir à perdre de l'argent, car c'est faire fi de l'inflation et du coût de l'argent. Simple exemple : avec un taux d'intérêt de 2%, la "valeur actuelle nette" (VAN) de 100 remboursés en 2022 est, en 2017, de 90. Il aurait en effet fallu placer 90 en 2017 pour obtenir 100 en 2022. Si ces 100 euros sont remboursés six ans plus tard, en 2028, la valeur actuelle en 2017 tombe à 80. En d'autres termes, accepter de repousser l'échéance de six ans revient à accepter que la créance vale, en 2022, 89 (valeur actuelle en 2022 de 100 en 2028) au lieu des 100 qui auraient du être versés.

Or, depuis 2012, les ministres des finances européens n'ont de cesse de faire baisser la valeur actuelle, autrement dit la « charge », de la dette grecque. Une première série de « mesures » d'allongement des échéances et de baisse des taux, a déjà était décidée en 2012 par les ministres des finances, à une échelle beaucoup plus importante que celles qui seront présentées la semaine prochaine. La baisse de la dette grecque qui en est résultée figure noir sur blanc dans le rapport du Mécanisme européen de stabilité de 2015. On peut y lire : « La réduction effective de la charge de la dette en termes de valeur actuelle et les économies réalisées par le biais des différentes mesures d'allègement mènent à des économies de valeur actuelle correspondant à 51% du PIB grec en 2015 », soit 100 milliards d'euros. Un aveu dont on sait qu'il a été longuement débattu entre les ministres de la zone euro, qui siègent au conseil d'administration du MES, au moment de boucler le rapport.

"Aucun coût pour le contribuable européen" : vraiment ?

En termes financiers, la dette grecque a donc déjà été réduite de 100 milliards d'euros, constate avec honnêteté le Mécanisme européen de stabilité. Mais il ajoute : « Cela n'implique aucun réduction de la valeur nominale et, de ce fait, aucun coût pour le contribuable européen »... ce qui en revanche n'a aucun sens. L'illusion de ce « non coût » est due à l'archaïsme de la comptabilité publique qui permet de faire figurer une dette dans les comptes de l'Etat à sa valeur nominale et non pas actuelle. Que la France doive 100 dans 10 ou 20 ans, cela ne fait pas de différence aux yeux de l'autorité budgétaire. Cela est contraire à toute logique financière : la valeur de sa dette est pratiquement divisée plus ou moins par deux (selon le taux d'intérêt appliqué) si elle repousse ses échéances de remboursement de 10 ans.

L'illusion du non-effacement de la dette ne profite pas à Tsipras

Cette différence entre valeur nominale et valeur actuelle est bien connue des économistes, en particulier ceux du FMI, qui fondent toute leur « DSA » (Debt Sustainability Analysis), leur analyse de la solvabilité d'un pays, sur des calculs actuariels. « Le chiffre nominal n'a pas de sens économique et financier », note l'économiste Nicolas Véron. « L'allongement de la durée des prêts, avec période de grâce, et la réduction des taux d'intérêt, a fait effectivement baisser la dette grecque puisque sa VAN a diminué », explique son confrère Charles Wyplosz. Et d'ajouter :

« Ceci ne conduit à aucune perte comptable pour le MES (mécanisme européen de stabilité) tant que le nominal est maintenu et que les échéances sont respectées, même si elles sont modifiées. Politiquement, c'est bien pour le MES [parce que cela maintient, pour ses actionnaires sauf la Grèce, les pays de la zone euro, l'illusion d'un non-effacement de la dette, Ndlr] et mal pour le gouvernement grec [pour les mêmes raisons, car le gouvernement grec ne peut pas dire publiquement qu'il a obtenu une restructuration de sa dette, Ndlr], car les politiques se préoccupent à tort de la valeur nominale, et non de la VAN... »

Faire croire aux Européens que la Grèce ne leur "coûte" rien

La raison de la difficulté à afficher une baisse de la valeur nominale, qui pourrait tout à fait déboucher sur le même résultat qu'une baisse des taux et un aménagement des maturités en termes de baisse de la valeur actuelle nette, est purement politique. Il faut faire croire aux Européens que la Grèce ne leur "coûte" rien. Mais, comme le dit le directeur pour les études financières et bancaires au Graduate Institute de Genève, « quand on parle de remise nominale, les Allemands répondent que c'est inutile vue la baisse de la VAN. On est donc dans l'affichage ».

En d'autres termes, la mission confiée à Klaus Regling est de maintenir l'illusion d'une non-remise de dette... tout en l'organisant. Il ne le fait pas seulement à la demande de Monsieur Schäuble. Bercy est aussi très content d'assurer aux Français qu'il n'y a pas de remise de dette à la Grèce et que le contribuable sera remboursé au centuple.

Les contribuables français ont déjà accordé 20 milliards de remise

Le rapport annuel du MES est pourtant sans ambiguité : compte-tenu de la participation respective de la France et de l'Allemagne au Mécanisme européen de stabilité, la remise de dette déjà accordée à Athènes en 2012 par le contribuable français est de 20 milliards, la participation française au MES étant de 20%, et par le contribuable allemande de 27 milliards (pour 27% de participation allemande).

Parce que, précisément, elle sera grosse de cette ambivalence, la réunion du 5 décembre pourrait bien être un succès. Dans l'idéal, elle permettrait de poursuivre la baisse de valeur actuelle de la dette grecque qui n'est probablement plus que de 20% de sa valeur nominale. Le FMI pourrait alors revoir son analyse de solvabilité, la « DSA », sous réserve que les hypothèses de croissance et d'excédent budgétaire fonctionnent. Il pourrait, si les réformes - le vrai défi du gouvernement Tsipras - sont jugées suffisantes, accepter la conclusion de la « deuxième revue », et consentir, lors d'une réunion du conseil d'administration à la fin de l'année, à revenir dans le troisième programme. Le tout, au grand soulagement de Wolfgang Schäuble qui a eu l'imprudence de promettre au Bundestag à la fois la non-révision de la valeur nominale de la dette... et la participation du FMI au troisième programme.

Les deux dégâts collatéraux de l'absence de parler vrai

Un scénario moins rose voudrait que les mesures présentées par Klaus Regling soient jugées insuffisantes, les réformes grecques pas réalistes, le FMI incapable de revenir. On saura le 5 décembre si finalement le désir d'écrire une « success story », qui voit la première option l'emporter, sera plus fort que le désir de parler vrai.

La seule mauvaise nouvelle dont on soit sûr est que ce tour de passe-passe entretiendra les Grecs dans l'idée qu'ils sont victimes d'une dette dont la charge n'est plus qu'une fraction de ce qu'elle a été, tandis qu'il entretiendra les autres Européens dans une sorte d'illusion d'optique qui n'est que le fruit d'un illettrisme financier savamment entretenu par leurs dirigeants.

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Commentaires
a écrit le 03/12/2016 à 6:01 :
Après les générations spontanées, les disparitions silencieuses ... Qu'est-ce qu'on se marre :-)
a écrit le 01/12/2016 à 11:17 :
EN ECONOMIES TOUTE LES CONBINAISONS ET MANIPULATION SONT POSSIBLE L ARGENT ETANT UN OBJET DE DOMINATION???/// N ATTENDEZ PAS DES SOLUTIONS DES HOMMES POLITIQUES CE SONT EUX QUI EN SONT LA CAUSSE///
a écrit le 29/11/2016 à 18:35 :
Un élément à prendre en compte est le pourquoi de cette réduction de la dette grecque consentie par les créditeurs.
Ceci n'est pas traité dans l'article.
Pour ceux qui ont une mémoire, la crise provoquée par l'ampleur de la dette grecque a provoqué quelques spéculations sur son non remboursement et le danger qui en résultait pour les prêteurs, entr'autres les états européens et leurs banques.
Ces spéculations ont fait fortement monter les taux d'emprunts desdits états en particulier des plus fragiles avec la crainte d'un effet domino de faillites en série.
C'est cette crainte et donc le coût associé qui a forcé les états à diminuer le risque de non remboursement de la dette grecque. Un des moyens qui a été trouvé est celui décrit dans l'article.
Ce n'est pas un cadeau fait par les contribuables (à l'insu de leur plein gré :-) mais une mesure nécessaire pour sauvegarder leurs intérêts.
Cette mesure (ainsi que d'autres) a par ailleurs provoqué une baisse importante des taux des obligations des états européens, à tel point que ce sont des intérêts négatifs, qui ont été servis, jusqu'à 10 ans aux obligations de l'Allemagne et de la France entre autres. Ils compensent (il faudrait avoir le calcul exact) certainement les remises consenties sur la dette grecque.
L'article gagnerait à être complété par cet aspect du problème.
Un créditeur ne fait jamais une remise gratuitement. Lorsqu'il la fait c'est parce qu'il y est obligé, et dans ce cas précis, il y gagne probablement.
Politiquement c'est certainement difficile à expliquer, et peut-être à comprendre par certains politiciens au crane carré.
Réponse de le 03/12/2016 à 17:08 :
Vous avez parfaitement raison, mais étant donné ce que nous coûte l'UE (8 Md de contribution nette annuelle + 20 Md pour la Grèce + combien d'autres Md dans le futur pour sauver Pierre ou Paul + le coût économique et social de notre alignement sur les lois européennes...), il y a de quoi se payer un bon frexit et repartir sur des bases saines en maîtrisant notre avenir !
a écrit le 29/11/2016 à 14:03 :
20 milliards de remise c'est rien comparé aux 80 milliards annuels que nous coûte l'évasion fiscale des riches.

Mais bon cela prouve que l'UE navigue à vue obéissant à des dogmes irréalisables mais pour ne pas inquiéter les marchés financiers et leur prêche néolibérale, préfèrent bidouiller et mentir plutôt que de dire la vérité.

D'un autre côté pour un politicien mentir c'est complètement naturel.
a écrit le 29/11/2016 à 13:10 :
La "journaliste" feint d'"oublier" de préciser le fait que, selon la version officielle unanimement admise désormais, l'"aide" à la Grèce n'a été imposée de force à ce pays que, et dans le seul et unique but, de sauver les banques françaises en perdition (c'est déjà pour ça que VGE a truqué les comptes grecs avec Goldman Sachs pour faire entrer la Grèce dans la zone euro). La dette grecque ? Allons donc ? Il s'agit plutôt de la dette française imposée au courageux peuple grec qui - la journaliste l'"oublie" aussi - paye plus et mieux ses impôts sur le revenu que les français, chiffres ocde à l'appui. Que la france passe - enfin ! - à la caisse !
a écrit le 29/11/2016 à 12:13 :
Madame
Vous connaissez aussi bien que moi (et même surement mieux) la planète finance. Alors que veut dire les contribuables français ont accordé 20 milliards de remise, laissant entendre que cet argent est sorti de leur poches ? Alors que la BCE avec les QE fabrique de la monnaie à tour de bras (bien plus que les sommes que vous évoquez)! Le premier point important dans le cas grec était de sauver les banques allemandes et françaises qui avaient prêté de manière irresponsable (mais qui leur a permis d'engranger des bénéfices énormes) et de transformer les dettes privées en dettes publiques afin d'éviter l'extension de la crise des subprime ; c'est chose faite. Le second est d'imposer l'austérité au peuple grec et d'ouvrir au secteur privé de nouveaux champs d'exploitation; là encore le but est atteint. Enfin il s'agit aujourd'hui de rassurer les électeurs allemands qui ne veulent pas voir s'effondrer les banques où ils ont placé leurs économies pour la retraite ; et c'est là un chantier d'actualité.
a écrit le 29/11/2016 à 11:44 :
Et alors c'est le cas pour toute personne endettées, on essai d'arranger la dette de la soulager, c'est pas nouveau, pour quoi pour qui cet article est il fait?
a écrit le 29/11/2016 à 11:43 :
Oui, un enfant de cinq ans...mais pas certains adultes.
a écrit le 29/11/2016 à 11:11 :
Je suis très étonné de votre article partisan. Vous faites non pas un établissement de fait mais vous biaisez la lecture en suggérant la méthode de lecture.
Outre le fait que la dette comporte déjà un taux d'intérêt qui est fixé par les États qui la détiennent très largement au dessus de celui du marché. Ces États s'en mettent plein les poches. Plus encore ces ce mêmes États qui prêtent de l'argent pour rembourser les dettes des banques situées en Grèce, mais qui leur appartiennent, tout en rapatriant ce même argent au sein de leur État d'origine, mais laissent la dette sur le dos du citoyen local.
De ce fait vous parlez du nominal, mais madame la ' journaliste' vous pensez que lorsque vous empruntez pour votre logement, la banque vous fait un taux composé? indexé sur l'inflation? mais vous plaisantez? Soyez correcte, ne biaisez pas l'information juste pour faire de la lecture, pensez au citoyen qui depuis près de 6 ans n'arrive plus à se payer à manger ni à payer son traitement médical. Commencez par balayer devant ces États qui font ce qui devrait être interdit pour tout personne Humaine, mentir et tirer profit du malheur avec force en bande organisée. Revoyez le fond du problème et écrivez des choses sensées. Le changement commence par soi. Les autres ont déjà changé, il semble que vous pas encore. Vous m'étonnez pas que les peuples en ont assez des politiciens et des journalistes comme vous.
Cordialement,
La vie
a écrit le 29/11/2016 à 11:03 :
PERSONNE N EST DUPE ? MAIS LA CRECE MERITE CETTE SOLIDARITE/ ELLE A MONTRE AU MONDE ENTIER SA SOLIDARITE CRETIENNE ENVERS LA GRANDE MIGRATION ARABE EN EUROPE???

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