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Jean Estin : "les nouveaux Japonais seront les nouveaux Américains"

Source : La Tribune.fr - 18/08/2010 | 09:59 - 775 mots  | 
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Jean Estin :

Chaque jour, nous interrogeons une personnalité sur les bouleversements qu'implique l'arrivée de la Chine aux premiers rangs des puissances économiques. Aujourd'hui, Jean Estin, consultant en stratégie d'entreprises, décèle parmi les groupes chinois de futurs leaders technologiques mondiaux. Ces groupes reproduisent l'évolution des groupes japonais mais ils pourraient devenir à terme de "nouveaux américains".

La Chine est-elle en train de devenir une puissance industrielle et technologique ?

Les entreprises chinoises reproduisent, avec 40 ans de décalage, les trois phases de développement du modèle japonais. A l'image du Japon des années 50, la Chine a développé dans les années 90 un tissu de PME travaillant essentiellement en sous-traitance pour le compte de groupes occidentaux avec des produits d'entrée de gamme, grâce à un coût du travail extrêmement faible. Cet avantage compétitif va bien évidemment se réduire au fur et à mesure de l'élévation du niveau de la vie. Le coût de la main d'œuvre chinoise rejoindra en moyenne celui des pays occidentaux d'ici 40 ou 50 ans, voire même plus tôt en cas de réévaluation du yuan. Aujourd'hui, ce modèle est dépassé. Nous sommes déjà dans une seconde phase de développement, avec la constitution de grands groupes chinois qui assoient leur compétitivité sur les effets d'échelle sans précédent que leur offre la taille du marché domestique. Cette compétitivité va s'accroître fortement dans les prochaines années au rythme de la croissance de la Chine, et ce malgré la hausse des coûts salariaux. Enfin, l'innovation accompagnera naturellement le développement de ces nouveaux champions chinois et deviendra demain le principal facteur de compétitivité pour les meilleurs d'entre eux. Dans 5 à 8 ans, la Chine détiendra des leaderships technologiques dans de nombreux secteurs clés, comme l'aéronautique, le nucléaire, les télécoms ou le photovoltaïque.

Les grands groupes occidentaux sont-ils condamnés à perdre leur leadership, voire à se faire racheter par des groupes chinois ?

Le pire est le scénario le moins probable. Comme pour les groupes japonais ou américains dans le passé, les groupes chinois ne prendront qu'une part limitée du marché mondial en dehors de la Chine. Il n'est d'ailleurs pas évident que les marchés européens et américains soient une priorité stratégique pour les grands groupes chinois aujourd'hui. Pourquoi iraient-ils diluer leurs revenus pour conquérir des marchés occidentaux en faible croissance au risque de se faire dépasser sur leur propre marché domestique par des concurrents plus focalisés ? C'est l'une des différences avec les groupes japonais qui n'avaient pas d'autre alternative que de conquérir des parts de marché à l'international pour développer des effets d'échelle. Ensuite, à la différence également du Japon des années 70 et 80, la Chine est un marché ouvert, quoiqu'on en pense, certes très concurrentiel. Elle représente une opportunité extraordinaire pour les groupes occidentaux recherchant la croissance. Nombre d'entre eux y ont d'ailleurs déjà des positions de leadership, tels KFC dans la restauration rapide ou Coca Cola dans les sodas avec près de 50 % de part de marché, Schneider dans l'équipement basse tension, ou Colgate dans l'hygiène-beauté. La croissance du marché chinois et des autres grands pays émergents offre des opportunités à tous les acteurs. Les grands groupes Chinois, comme occidentaux ne pourront tout faire. Il faudra faire des choix. Le véritable enjeu est donc l'allocation de ressources dans un monde en croissance forte et longue. Ceci dit, l'émergence des groupes chinois va déstabiliser tous les grands acteurs occidentaux.

Qu'est-ce qui fera la différence entre les gagnants et les perdants ?

Les décisions d'allocation de ressource, comme toujours. Les perdants seront en premier lieu les concurrents marginaux occidentaux qui n'auront pas les moyens d'investir en Chine (ou dans d'autres économies en forte croissance), qui seront les premiers à perdre leurs parts de marché aux Etats-Unis et en Europe, et qui seront la cible de grands leaders chinois en recherche d'acquisitions. Ce seront en second lieu les grands leaders occidentaux qui se tromperont dans leurs allocations de ressources à l'échelle mondiale, partagés entre la défense de leurs positions historiques et le développement dans de nouveaux marchés, et confrontés à des options de croissance en nombre, en taille, et en moyens nécessaires inimaginables il y a encore dix ans.

Les partenariats peuvent-ils être une solution ?

C'est l'intérêt de chacun. Les groupes Chinois peuvent acquérir ainsi des savoir faire technologiques, ou dans le marketing de grande consommation. Les groupes occidentaux y ont également intérêt pour pénétrer plus rapidement le marché chinois et pour trouver des ressources financières suffisantes pour soutenir leur croissance mondiale.

Alors, la Chine sera-t-elle le Japon du XXIe siècle ?

La dynamique des groupes chinois est proche de celle des groupes japonais d'il y a vingt ans et à ce titre, prévisible. Mais le développement de la Chine à moyen et long terme pourrait davantage ressembler à celui des Etats-Unis de la première moitié du XXe siècle car le marché intérieur est ouvert, gigantesque et la compétition très rude. Les grands groupes chinois sont peut être davantage des « nouveaux américains » que des « nouveaux japonais ».

 

latribune.fr - 18/08/2010, 09:59  | 
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