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Vingt ans de Chine pour Essilor. C'était le bon choix? ?
En 1993, nous avons eu à choisir entre trois pays?: la Chine, l'Inde et la Russie. On a choisi la Chine, puis l'Inde, tant il nous paraissait évident que ces deux pays allaient dominer le monde au XXIe siècle. À l'horizon 2050, il y aura, à mes yeux, trois grands blocs : l'Occident (Amérique et Europe), la Chine et l'Inde. Essilor était actif en Chine avant l'ouverture décidée par Deng Xiaoping. Nous avons commencé par y acheter des verres, puis nous avons massivement investi en 1995 dans une grande usine à Shanghai en confiant dès le début la responsabilité du pays à un Chinois, He Yi, devenu aujourd'hui administrateur du groupe. On est parti du haut de la pyramide et on est descendu progressivement en gamme, en développant la confiance dans le produit et dans le service Essilor. Au total, Essilor emploie 4.000 personnes en Chine, dont 2.500 dans nos usines, et dispose de cinq canaux de distribution.
Ce qui continue de m'étonner, c'est qu'on s'étonne de ce que la Chine est devenue. Sans doute les prix bas ont conduit à sous-estimer les volumes. Un pur effet d'optique. En observant les grands centres portuaires d'Asie, on voyait bien que les volumes devenaient gigantesques. Chine, Inde, Amérique latine et Europe de l'Est représentent 13 % de notre chiffre d'affaires, mais près de 40 % de nos volumes de ventes.
Quelles conséquences aura selon vous l'émergence de la Chine au statut de grande puissance ?
Nous allons entrer dans un monde à la fois très enthousiasmant et hyperconcurrentiel. L'économie mondiale se découple. Cette fois c'est vrai. L'Occident va connaître une transformation économique considérable, à la « Schumpeter ». Internet, les progrès de la pharmacie, la crise énergétique et les nouvelles technologies déplacent la chaîne de valeur. Cela va demander une grande flexibilité aux économies occidentales et entraîner une grande instabilité, avec des secteurs en forte croissance et d'autres en déclin. Certains vont peut-être même disparaître.
Dans les pays en développement, c'est très différent. La croissance concerne avant tout les grands secteurs traditionnels. Énergie, bâtiment, transports, services aux collectivités. Le marché national chinois en se développant va donner naissance sur ces créneaux à des concurrents énormes qui peuvent dépasser les entreprises occidentales. Il va donc falloir nous allier avec eux. Il faut absolument intégrer dans nos stratégies l'hypothèse de concurrents chinois et indiens plus gros que nos entreprises.
Que répondez-vous à ceux qui disent que la Chine a détruit de l'emploi chez nous ?
Qu'il faut se garder de tout repli sur soi. Demain pour vendre leurs produits chez nous, les Chinois devront à leur tour créer ou racheter des usines chez nous. Face à ce mouvement inéluctable, la seule stratégie est l'offensive. Il faudra attirer les entreprises chinoises de qualité chez nous et vendre chez eux. La France a des atouts. Le Chinois est de tous les Asiatiques le plus proche des Français.
Y a-t-il un risque de bulle économique en Chine ?
Probablement n'échapperont-ils pas aux cycles économiques. Dans le bâtiment, ils ont trop construit. Il y a beaucoup d'immeubles de bureaux vides. Il y a des risques économiques et sociaux, mais sur le long terme, je suis très optimiste. Les Chinois ont fait un chemin considérable. Mao a stabilisé son peuple en réussissant à développer une agriculture productive, Deng Xiaoping a réalisé l'enjeu de l'ouverture économique. Hu Jintao l'a réussie en maintenant l'harmonie de la société. Ils ont des dirigeants de grand talent. Et cela continuera dans l'avenir. Je me sens très « braudélien », je crois à l'analyse sur très longue durée. Pour Braudel, le centre du monde s'est déplacé de Venise vers Bruges, Amsterdam, Londres, New York... Aujourd'hui, le centre du monde, c'est l'Asie de l'Est, l'ensemble formé par le quadrilatère Tokyo, Séoul, Shanghai, Taipei, qui concentre près de 7.000 milliards de dollars de réserves financières. N'oublions pas non plus l'Inde, qui bénéficie de sa culture britannique, et n'a pas dit son dernier mot. Chez Essilor, il est très difficile de prévoir qui de la Chine ou de l'Inde sera le plus gros dans vingt ans...
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