"Ce qui manque, ce sont les institutions de la transition numérique" (Nicolas Colin)

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Nicolas Colin, co-auteur (avec Henri Verdier) de L'âge de la multitude - Entreprendre et gouverner après la révolution numérique.
Nicolas Colin, co-auteur (avec Henri Verdier) de "L'âge de la multitude - Entreprendre et gouverner après la révolution numérique". (Crédits : Antoine Duhamel)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans: à cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Et choisit d'interroger cinq spécialistes qui ont réfléchi à ce futur qui nous attend. Entretien avec Nicolas Colin (*) qui nous parle de l'économie numérique - et donc de notre futur - où, explique-t-il, le nouveau pétrole, c'est la multitude, c'est-à-dire les individus connectés en réseau...

LA TRIBUNE - Quelles sont les conséquences politiques et sociales de la révolution numérique ?

Nicolas Colin - L'histoire économique est faite de grands changements de paradigmes. De la fin du 19e siècle jusqu'à la fin du 20e siècle, le mode de production fordiste a marqué la révolution industrielle incarnée par l'automobile. Il s'agissait de produire en grande série des produits standardisés écoulés sur des marchés de consommation de masse. L'histoire du 20e siècle est celle de la conversion de tous les secteurs à cette façon de produire et de consommer. Mon sentiment est que la transition numérique est un processus comparable. Le fordisme a produit ses propres institutions. Le système bancaire a accompagné la naissance d'une économie d'endettement. La protection sociale a apporté des garanties financières aux ménages et sécurisé tout le système : les banques, dont les prêts sont remboursés quels que soient les aléas de la vie des emprunteurs (maladie, chômage, retraite) ; les entreprises, assurées de trouver des débouchés pour leur produits.

C'est la victoire de la société de consommation, qui décolle après la Seconde Guerre mondiale. Si on extrapole ce raisonnement à l'économie numérique, ce qui paraît implacable, c'est que tous les secteurs, toutes les filières vont se convertir à la manière numérique de consommer et de produire. Après la presse, la publicité, la musique et le cinéma ou la TV, c'est le tour des transports, de la santé, de l'automobile et de l'énergie. Le problème, c'est que l'on n'a pas, pas encore, adapté nos institutions, politiques et sociales.

C'est pour cela que l'économie numérique ne parvient pas à enclencher le cercle vertueux de croissance qui avait nourri la demande au siècle dernier. Mais n'oublions pas que cela ne s'était pas fait sans combats, politiques, syndicaux et sociaux. Ceux qui critiquent l'économie numérique critiquent un système qui n'a pas encore su produire ses propres institutions. On voit uniquement le côté obscur, la montée des inégalités extrêmes, la précarisation de la main-d'oeuvre, les difficultés accrues pour se loger. La Silicon Valley en offre le visage caricatural : d'un côté, on a les emplois hyper-qualifiés, ceux des créatifs, des financiers et des ingénieurs qui gagnent énormément d'argent ; et de l'autre, la grande masse des travailleurs précarisés par les emplois on demand, à la demande, non-salariés mais payés à la pièce. Si on ne crée pas rapidement les institutions adaptées à cette nouvelle économie, on va fabriquer une société où la demande sera bridée par l'accumulation des inégalités.

Les Etats doivent donc intervenir ?

Il faut à la fois amortir le choc pour l'ancien monde, et faciliter l'avènement du nouveau monde. Et donc payer des deux côtés. Ce devrait être aux pouvoirs publics de s'en préoccuper. Le problème, c'est qu'ils n'ont aujourd'hui ni moyens ni vision, à l'exception peut-être d'un Obama ou d'un Cameron. Au temps du fordisme, quand il fallait construire des usines, forer des puits de pétrole, matière première qui constituait la grande ressource stratégique, l'Etat était en première ligne. Beaucoup de conflits ont été dus au pétrole, et les Etats étaient aux avant-postes de cette histoire industrielle. Dans l'économie numérique, l'équivalent du pétrole, c'est la multitude, ce sont les individus connectés en réseau. Cette multitude constitue la ressource stratégique que se disputent les entreprises de cette nouvelle économie. Et, dans les pays démocratiques, les individus font de plus en plus ce qu'ils veulent, le rôle de l'Etat s'en trouve amoindri.

L'Etat peut agir aussi dans l'intérêt de l'économie d'avant, comme on le voit avec les taxis...

Le dossier des taxis est emblématique pour de nombreuses raisons, même si les passions qu'il excite sont assez mystérieuses. C'est un dossier emblématique de l'impuissance actuelle de l'Etat : en théorie, il devrait indemniser les taxis qui ont acheté des licences très chères, et le problème serait réglé, ou encore il devrait stimuler l'innovation radicale dans la filière du taxi pour la forcer à sortir de sa routine et de son repli frileux sur la clientèle des hommes d'affaires et des touristes. Mais l'Etat n'a ni la volonté politique ni l'argent pour le faire. Il se retrouve donc à essayer d'arbitrer un rapport de force entre les entreprises du passé et les consommateurs.... La différence, c'est qu'il s'agit désormais de consommateurs connectés, qui se parlent, auxquels il est difficile d'imposer des mesures dont ils ne veulent pas.

Quelles seraient les institutions de la transition numérique ?

Le système bancaire, le droit du travail, le dialogue social, la fiscalité, le droit de la consommation... tout a été conçu au XXe siècle pour une économie fordiste. Comment refonder tout cela à l'heure de l'économie numérique ? S'agissant de la fiscalité des sociétés, par exemple, on commence à comprendre le problème, et l'OCDE s'est emparée du sujet. Mais tôt ou tard vont apparaître aussi des sujets de fiscalité des personnes. Car l'économie collaborative, à la demande, n'est pas fiscalisée. Heureusement, avec le numérique, ça devient simple : toutes les informations utiles sont retracées dans les bases de données. Pour les obtenir, il suffit d'appuyer sur un bouton. Le discours sur « numérique égale travail au noir » est erroné, puisque précisément le numérique est un puissant outil de lutte contre la fraude. Rien à voir, par exemple, avec les transactions en cash dans les taxis, le petit commerce ou la restauration.

Quand on voit les syndicats gênés par la montée des « freelancers », qui ont pourtant le plus besoin de protection, comment anticiper l'histoire sociale de la transition numérique ?

On assiste déjà aux tensions politiques et sociales liées à cette transition. Et cela s'intensifie depuis la crise de 2008. Beaucoup d'entreprises se posent des questions, car elles ne parviennent pas à retrouver leur rythme d'avant la crise. La raison, c'est que ce n'est pas un creux conjoncturel suivi d'un retour à la normale. Pendant la crise et après, les consommateurs ont migré définitivement vers de nouvelles offres. Il en résulte une tension extrême sur les organisations existantes et, avec un peu de retard, des licenciements massifs (comme on a pu le voir dans les télécoms). Et une migration forcée de la main-d'oeuvre vers les emplois, plus précaires, de l'économie numérique. D'où une angoisse, un mécontentent des gens. Ce n'est pas un hasard si le Front national atteint son plus haut niveau historique en France au moment même où apparaissent Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, Cinq étoiles en Italie, UKIP au Royaume-Uni, sans parler de l'extrême radicalisation du parti républicain aux Etats- Unis.

Les gens ont la « haine » car ils sentent que les gouvernements n'ont plus la réponse à leurs problèmes quotidiens. De fait, ils sont loin d'être à la hauteur de ce qu'a fait Roosevelt avec le New Deal...

Les élites, produit des institutions du fordisme, sont dépassées. En France, qui incarne le changement ? Macron ? NKM ?

Sans doute. Les élites ont quand même le sens des opportunités et, tôt ou tard, certains s'empareront du dossier, comme Emmanuel Macron a commencé à le faire avec la loi « #Noé ». Par conviction, mais aussi pour se différencier des autres.

Mais les réformes tardent...

Le terme même de réforme est connoté, c'est pourquoi je ne l'utilise jamais. C'est un terme... balladurien, qui suggère le sacrifice et l'impuissance : « Vous allez payer plus et recevoir moins, il faut vous résigner ». Aucun dirigeant ne peut mobiliser avec un discours pareil. La conversion du PS au credo des « réformes » est en fait une conversion au balladurisme, qui débouche sur ce serrage de boulons que l'on pratique depuis 25 ans et qui n'a toujours rien résolu : baisse des charges, baisse des prestations sociales, « il faut se serrer la ceinture », « il n'y a pas d'alternative », etc.

Ce n'est pas comme cela qu'on gère une transition. Heureusement, l'économie numérique nous offre des perspectives plus enthousiasmantes. Tout peut aller mieux, mais il faut adapter un certain nombre de choses : pas ravaler les institutions du passé, mais en bâtir de nouvelles. C'est du donnant-donnant : je prends des risques au début, mais je compte sur le fait qu'on va repartir du bon pied, et qu'on connaîtra peut-être les Trente Glorieuses à nouveau.

Propos recueillis par Ivan Best et Philippe Mabille

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Nicolas Colin est associé-fondateur de l'accélérateur TheFamily et promoteur du slogan "les Barbares attaquent" pour désigner les nouveaux acteurs de l'économie numérique. Né en 1977, diplômé de Télécom Bretagne et ancien élève de l'ENA (Promotion Averroès, où il a côtoyé Fleur Pellerin, la ministre de la Culture), cet inspecteur des finances a été en 2009 rapporteur de la mission « Création et internet ». Il est aussi l'auteur de « L'âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique » (écrit avec Henri Verdier, devenu lui le Chief Digital Officer de l'Etat avec Etalab). Il a participé à de nombreux autres rapports, dont le dernier en date, publié par le think tank de gauche moderniste Terra Nova, s'intitule "La richesse des nations. Après la révolution numérique".

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