Mario Draghi, la BCE et « la preuve du pudding »

Par Philippe Mabille  |   |  1537  mots
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Espérée depuis le début de la crise grecque, la décision historique du président de la Banque centrale européenne de racheter de façon illimitée des dettes souveraines pour des maturités allant jusqu'à trois ans est le premier vrai tournant de la crise. Au point de rendre l'euro irréversible ? Sans doute, à condition que les gouvernements de la zone euro fassent l'autre partie du chemin vers l'union fiscale et bancaire.

Il ne faut jamais sous-estimer un (Mario) Draghi. Le 26 juillet, puis le 2 août derniers, le président de la BCE avait mis en garde tous ceux qui s'apprêtaient à spéculer sur l'éclatement de la zone euro au cours de l'été, se déclarant prêt à faire "tout ce qui est nécessaire pour préserver" la monnaie unique..., ajoutant une phrase assez mystérieuse pour frapper les esprits : "Croyez moi, cela sera suffisant" ("Believe me it will be enough"). C'est le génie propre des banquiers centraux que d'avoir le pouvoir de la parole : ils disent ce qu'ils font (ou feront) et on attend d'eux qu'ils fassent ce qu'ils disent. Pendant tout le mois d'août, la parole de Mario Draghi a fait merveille sur les marchés. Les banquiers et les investisseurs ont enfin pu passer quelques semaines tranquilles ! La méthode Draghi, inspirée de la dissuasion nucléaire, a effectivement empêché les marchés d'attaquer à nouveau les pays faibles de la zone euro et les taux d'intérêt ont recommencé à converger. Mais, de même qu'il faut apporter la preuve que l'on dispose de l'arme atomique pour bénéficier d'un parapluie nucléaire nous protégeant (en théorie) de toute attaque, parce que les dommages que l'on est capable d'infliger à un éventuel ennemi sont tels que ceux-ci préfèrent s'abstenir, le monde entier attendait que Mario Draghi démontre en cette rentrée qu'il n'avait pas prononcé ses menaces en l'air. En clair, qu'il disposait bien de l'arme atomique monétaire, que l'on appelle plus prosaïquement sur les marchés le « gros bazooka ».

La victoire posthume de Nicolas Sarkozy

"La preuve du pudding, c'est qu'on le mange" : pour montrer qu'il ne plaisantait pas, notre banquier italien préféré, qui a passé quelques années à Londres chez Goldman Sachs, s'est inspiré de ce célèbre proverbe anglais cité, ce qui ne manque pas de saveur, par le philosophe allemand Engels dans un ouvrage de vulgarisation consacré au matérialisme historique, "Socialisme utopique et socialisme scientifique". La preuve du pudding, c'est donc que la BCE va pouvoir procéder si nécessaire à des achats illimités de titres de dette publique des pays sous assistance financière, sur des maturités allant de un à trois ans.

Cette annonce constitue un tournant absolument majeur dans la crise que traverse depuis 2009 la zone euro. Depuis trois ans en effet, les Français avec Nicolas Sarkozy (qui s'est vaillament battu sans succès sur ce terrain), mais aussi tous les pays du Sud, attendaient que l'Allemagne laisse enfin la banque centrale européenne faire son travail, c'est-à-dire intervienne massivement sur le marché secondaire des dettes souveraines. Avec l'argument qu'une telle intervention ne contrevient absolument pas au principe dit de "no bail out" du traité de Maastricht, puisqu'il s'agit d'opérations de politique monétaire qui est de la seule responsabilité de la banque centrale indépendante.

Réunifier les taux d'intérêt

Or, même s'il y a mis des formes et l'a assorti de strictes conditions pour les pays bénéficiaires (le respect de leurs engagements budgétaires), le programme de rachat de dette présenté hier par Mario Draghi s'inscrit bien dans ce cadre: il s'agit pour la BCE de « s'assurer de la bonne transmission de la politique monétaire et de son unicité » (« singleness »). En d'autres termes, le président de la BCE affirme sa ferme volonté de réunifier les taux d'intérêt des différents pays de la zone euro, qui ont divergé de façon anormale et spectaculaire depuis trois ans.

En principe, dans une zone monétaire unique qui fonctionne bien, les taux d'intérêt doivent être uniques : c'est ce que l'on observait avant le début de la crise grecque, jusqu'à ce que le doute s'installe chez les investisseurs sur la solvabilité des différents Etats membres. Ce doute apparu à cause des mensonges budgétaires de la Grèce s'est transformé en panique lorsqu'Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont appelé à Deauville à une participation des investisseurs privés à une restructuration de la dette d'Athènes. La confiance des prêteurs dans la qualité des risques souverains s'est alors évanouie, et la crise grecque s'est propagée dans toute la zone euro.

Les dangers d'une stratégie irréversible

La stratégie de la BCE peut marcher, mais elle n'est pas exempte de dangers. Elle peut marcher parce qu'elle ressemble, à s'y méprendre, à la façon dont la Banque de France et la Bundesbank ont mis fin en 1994 avec succès à la crise spéculative du franc français. Les marges de fluctuation du système monétaire européen avaient été supprimées et les banques centrales avaient signé un accord d'intervention illimité. Sans repères, les spéculateurs avaient cessé leurs attaques. Le gros Bazooka de Mario Draghi procède du même principe : le président de la BCE s'est bien gardé de donner une indication aux marchés sur le niveau de taux d'intérêt jugé excessif à partir duquel la banque centrale interviendra. Dans l'idéal, l'espoir secret est bien évidemment que la BCE n'ait pas besoin de se montrer très souvent pour convaincre de son sérieux. 

Certes, mais pour montrer qu'il a bien une balle dans son pistolet, Mario Draghi a pris des risques. Il a violé la culture allemande de stabilité qui assimile le rachat des emprunts d'Etats à une monétisation de la dette publique, première étape vers l'hyperinflation. On peut comprendre l'inquiétude d'un peuple dont les parents ont connu par deux fois au XXème siècle la faillite monétaire. Mais la BCE a pris toutes les précautions pour apaiser ces craintes : les éventuels achats de dette seront stérilisés. Autre risque à ne pas négliger, celui d'une nouvelle détérioration de la qualité du bilan de la banque centrale, qui a gonflé démesurément depuis trois ans. De fait, jamais la BCE n'était allée aussi loin pour convaincre les marchés de l'irréversibilité de l'euro. C'est d'ailleurs bien ce qui dérange au fond l'Allemagne et les pays du Nord de l'Europe. Le programme Draghi rend encore plus impossible le démontage de l'euro, parce qu'il faudrait que les pays membres épongent les pertes éventuelles en cas de sortie de l'un d'entre eux.

Le tournant de la crise ?

C'est aussi en cela que l'action de la BCE constitue un tournant. Elle donne du temps aux gouvernements et aux opinions pour avancer sur le volet politique de l'union fiscale et bancaire tout en rendant encore plus nécessaire et urgent le basculement vers une Europe fédérale. Parce qu'elle est conditionnée au respect des programmes d'ajustement exigés des pays les plus fragiles de la zone euro, la décision de Mario Draghi renforce la pression sur les gouvernements pour qu'ils accélèrent la marche vers l'adoption du pacte budgétaire européen, le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) signé en février dernier. Au risque que les opinions publiques rejettent ce qui pourrait apparaître aux yeux des eurosceptiques comme un façon d'imposer le fédéralisme par la peur de l'explosion.

En apportant la preuve de son "pudding", Mario Draghi est allé le plus loin qu'il le pouvait pour mettre fin à une crise autoréalisatrice, propagée par les taux d'intérêt meurtriers exigés à la Grèce, l'Italie, l'Espagne ou le Portugal, qui n'ont jamais été récompensés des efforts qu'ils ont fait. Cette injustice impitoyable des marchés justifie une intervention massive de la BCE pour réunifier peu à peu les taux d'intérêt. L'idéal serait que la banque centrale n'ait pas besoin de se servir de la puissance de feu qu'elle vient de s'arroger. Mais, pour les marchés se suffisent de la parole de super Mario, il faut désormais que les gouvernements européens fasse leur part du chemin. C'est-à-dire à la fois faire passer auprès des opinions les réformes nécessaires et les maintenir dans la durée de façon à restaurer leur crédibilité budgétaire (c'est le rendez-vous qui attend notamment François Hollande avec le projet de budget 2013). Et se coordonner de façon intelligente pour donner du temps aux économies pour supporter la purge budgétaire sans aggraver la récession, en reportant d'un an le calendrier de réduction des déficits dans tous les pays. Pris en tenaille entre le bazooka de Mario Draghi et leur propre conviction que l'Europe doit trouver un meilleur équilibre entre austérité et croissance, les marchés financiers seraient bien forcés d'applaudir au retour d'une Europe de la raison, celle que l'on aime. Faute de quoi le « pudding » de M. Draghi pourrait bien s'avérer immangeable parce qu'arrivé  trop tard... Ce qui est sûr, c'est que l'Europe s'apprête à vivre cet automne des événements spectaculaires et plus historiques que jamais...(à suivre jeudi 12 septembre avec la décision de la Cour consitutionnelle allemande sur le MES et le TSCG...).