Chypre : et maintenant, voici la crise de stupidité

Par Philippe Mabille, directeur adjoint de la rédaction  |   |  1774  mots
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Les dirigeants européens viennent avec la gestion calamiteuse du cas chypriote d'inventer un nouveau genre de crise bancaire. Après la crise de liquidité et celle de solvabilité, voici le cas d'école de la crise de stupidité ou comment l'inconséquence des responsables politiques le dispute aux égoïsmes nationaux et à l'absence de vision géopolitique de long terme.

L?accord trouvé in extremis entre Chypre et la Troika UE-FMI-BCE dimanche soir tard sauve la face (de l?euro), mais c?est la mauvaise face d?une mauvaise pièce.

La forte chute de la monnaie européenne sur le marché des changes, la rechute des marchés financiers et particulièrement du cours de bourse du secteur bancaire européen qui ont suivi la conclusion de l'accord, ce lundi, traduisent l?inquiétude non feinte des investisseurs, et pas seulement des russes, devant un cas qui crée une série de précédents totalement inédits dans une union monétaire et sont autant de signes de défiance dangereux non pas seulement pour le peuple chypriote, mais pour l?ensemble des populations européennes de près ou de loin concernées par la crise des dettes souveraines.

Premier précédent : c?est la première fois que la zone euro, qui avait jusqu?ici évité toute faillite bancaire, se résoud à sacrifier une banque. La Laiki, deuxième banque du pays, ne méritait sans doute pas de survivre, Mais, pour servir d?exemple aux autres et mettre fin aux mécanisme vicieux de l?aléa moral qui pesait jusqu?ici comme une épée de Damoclès sur tous les Etats européens, on a décidé de prendre une livre de chair au risque de ruiner la confiance qui revenait lentement depuis l'automne dans la zone euro. La déclaration de Jeroen Dijsselbloem, le président néerlandais de l?Eurogroupe, est sans ambiguité : "Enlever le risque du secteur financier et le reporter sur les épaules du public n'est pas la bonne approche », a-t-il indiqué au Financial Times, ajoutant : "Si nous voulons avoir un secteur financier sain, le seul moyen est de dire: ?si vous prenez des risques, vous devez les assumer, et si vous ne pouvez pas le faire, vous n'auriez pas dû les prendre?, et la conséquence peut être que c'est la fin de l'histoire". Les choses sont donc claires, ce qui n?avait pas été fait pour l?Irlande, ni même pour le Royaume-Uni (hors zone euro), ni bien sûr pour l?Espagne, a été fait pour un petit pays, Chypre. Un confetti sur l?échiquier de la zone euro, dont la demi-île ne pèse que 0,2% du PIB. Mais avec des effets collatéraux considérables. Le même Dijsselbloem a même provoqué une vague de panique sur les marchés en affirmant, dans un premier temps, que la solution retenue pour les banques chypriotes pourrait servir de modèle à l'avenir pour toutes les restructurations... Avant de se rétracter dans la soirée, prenant conscience de l'effet désastreux de ses déclarations sur le secteur bancaire, soudain redevenu un risque pour les investisseurs.

Dire que les actionnaires et les créanciers, y compris les déposants au-delà du plafond de garantie paieront en cas de faillite, c?est très beau, mais cela crée un précédent qui va inévitablement se répercuter sur tous les plans de sauvetage bancaires à venir en zone euro. C?est la fin du mythe de la garantie implicite des Etats sur le système bancaire. En terme de gestion du risque systémique, et même de recours à la notion de prêteur en dernier ressort, cela change tout.

Bienvenu donc dans l?ère de la résolution bancaire, la troisième étape de la crise de l'euro. Pour les clients des banques, cela change tout aussi. C?est aussi la mort d?une certaine relation de confiance banque-client sur la sécurité des dépôts. Le plan chypriote s?adresse certes aux investisseurs russes qui ont usé et sans doute abusé de la machine à laver de ce petit paradis fiscal, mais il crée de facto une inquiétude chez tout déposant dans toute banque de la zone euro. Certes, le gouverneur de la Banque de France a bien dit qu?une ponction directe sur les dépôts ne serait pas possible en France. Mais chacun doit savoir que le fameux fonds de garantie des dépôts censé protéger nos avoirs jusqu?à 100.000 euros n?a absolument pas les moyens d?assurer tous les déposants français en cas de crise de panique bancaire semblable à celle que vient de vivre Chypre. De ce point de vue, Pierre Moscovici a eu raison de dire que ce qui s?est passé à Nicosie ce week-end nous concerne tous.

Quand la mauvaise monnaie chasse la bonne

Deuxième précédent, qui inquiète tout autant les marchés financiers, surtout de l?autre côté de l?Atlantique, la décision de rétablir un strict contrôle des changes pour éviter une nouvelle hémorragie de capitaux dans la désormais hyper-fragile économie chypriote. Pour de nombreux analystes américains, cités sur le site américain Business Insider, c?est comme si Chypre avait quitté la zone euro, mais sans l?avouer. On est au coeur de la fameuse loi de Gresham : « La mauvaise monnaie chasse la bonne », avec en réalité deux euros, un euro « allemand », le nôtre, enfin pour l?instant encore, et un euro chypriote, qui ne peut plus circuler librement. Le sauvetage de Chypre bute sur le fameux triangle d?incompatibilité de l?économiste Mundell, aussi appelé l?impossible trinité qui dit qu?un pays ne peut avoir pas à la fois une politique monétaire indépendante, un taux de change fixe et la liberté des mouvement de capitaux, mais seulement deux de ces trois éléments en même temps. En d?autres termes, si Chypre abandonne le troisième côté du triangle, la liberté des capitaux, cela revient à dire que la prochaine étape consiste pour le pays à avoir sa propre politique monétaire et donc à quitter l?euro. Le raisonnement peut paraître trop simple, voire simpliste, mais il explique pour une bonne partie la chute de la monnaie européenne à son plus bas depuis quatre mois et risque d?entrainer de très sérieux dégâts collatéraux sur la confiance des investisseurs étrangers dans la pérennité de la monnaie unique.

Faux sauvetage, vrai naufrage, voilà le sentiment des marchés au lendemain de l?annonce du nouveau plan de restructuration des banques chypriotes. Tout cela pour faire payer la facture aux créanciers les plus riches, donc les riches oligarques russes (après tout pourquoi pas?), mais en ruinant du jour au lendemain le modèle d'économie bancaire qui faisait vivre une bonne partie de la population de Chypre, sans proposer aucune alternative. Soyons clair : il ne s'agit pas de regretter la disparition de ce qu'il est convenu d'appeler un "paradis fiscal", bien au contraire. Il ne s'agit pas non plus de plaindre les actionnaires, les créanciers et les gros déposants des banques chypriotes, rincés par la restructuration. Ils n'avaient qu'à diversifier leurs avoirs et savoir dans quoi ils plaçaient leur argent. Oui, une banque est une entreprise comme les autres et elle peut faire faillite. 

Non, ce qui est en cause, c'est simplement qu'avec Chypre, l'Europe du Nord vient de dire clairement que pour régler la note de la crise des dettes souveraines, il va désormais falloir choisir entre rincer le contribuable ou ruiner les épargnants. Et c'est le franchissement de cette marche qui est vraiment inquiétante. Avec le déroulement pathétique de ce dossier, l?Europe vient de démontrer qu?il y a désormais un troisième type de crise bancaire : la crise de liquidité, la crise de solvabilité et donc désormais la crise de ? stupidité. On verra comment se passera aujourd?hui le début de la réouverture des banques chypriotes, mais le mal fait par l?incompétence des dirigeants européens et les calculs à courte vue électorale d?Angela Merkel risque de se disséminer tel un poison pendant longtemps dans toute l?Europe. Toutes choses égales par ailleurs, le nouveau drame chypriote, qui oblige à mettre en place un contrôle des capitaux dans l'urgence, ressemble à ce qui s'était passé en 1997 lors de la gestion de la crise asiatique par le FMI. 

Toutes les erreurs possibles ont été commises dans le traitement de la crise chypriote, la pire étant évidemment la menace qui a plané pendant quelques jours sur les dépôts bancaires inférieurs à 100.000 euros, en complète contradiction avec l'esprit de la future garantie européenne des dépôts qui avait calmé les marchés l'an dernier. Pour 6 milliards, qui auraient largement pu être financés par le MES, le mécanisme européen de solidarité, les dirigeants européens ont ruiné un an de laborieux efforts pour rétablir la confiance et stabiliser les marchés. Le risque, en cas de contagion de la crise chypriote à la Grèce et à l'Italie (menacée hier d'une nouvelle dégradation de sa note en raison de son instabilité politique), c'est de réveiller le monstre endormi de l'implosion de l'euro. Chacun sait qu'un tel scénario, par les dévaluations massives qu'il provoquerait, coûtera beaucoup, beaucoup plus cher aux banques européennes et à l'ensemble des détenteurs des dettes souveraines. Pour 6 milliards, on a pris le risque d'en faire perdre des centaines, à l'ensemble des épargnants européens. Décidément, Panicos Demetriades, le gouverneur de la banque centrale chypriote, porte un nom prédestiné. La seule réponse crédible à ce fiasco, c?est d?accélérer l?union bancaire, annoncée avec tambours et trompettes il y a tout juste neuf mois, et dont l?échéance concrète a été repoussée sans cesse. Au mieux, la mise en place de la nouvelle supervision unique des banques confiée à la BCE n?interviendra pas avant ? 2014. Un délai imposé par l'Allemagne.

 S'ajoute à tout cela l'absence totale de vision géopolitique de l'Europe à court terme. Chypre s'en sortira peut-être, mais sans doute pas dans l'Europe. C'est comme si on avait décidé de livrer un Etat européen pieds et poings liés à des intérêts économiques non européens, russes notamment, à l'affût des ressources potentielles de gaz du petit pays du sud de la Méditerannée. Allo ! Mais allo quoi ! Vous avez vu où c'est situé Chypre, à Bruxelles. Pour ceux qui n'ont pas pris le temps de regarder une carte, c'est juste en face de la Turquie, de la Syrie et du Liban. Mais allo quoi...