2040 : La reconversion réussie du quartier de La Défense dans l’agriculture

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"Plus de 600 000 mètres carrés de bureaux ont été transformés en plus de 50 hectares de cultures."
"Plus de 600 000 mètres carrés de bureaux ont été transformés en plus de 50 hectares de cultures." (Crédits : iStock)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 25 avril 2040, cela vingt ans que les fermes verticales se sont développées un peu partout dans le monde. Une tendance suivie de près par le Grand Paris qui, avec La Défense, réussit à transformer son quartier d’affaires en quartier agricole.

Une - La défense 2040

Le pari n'était pas gagné. Lorsqu'en 2020, la première ferme verticale française est inaugurée par Anne Hidalgo, la maire de Paris (qui a alors englobé les communes de la petite couronne), dans l'immeuble Les Miroirs, auparavant occupé par Saint-Gobain, beaucoup pensent que l'expérience tournera court. Question d'emplacement, d'environnement, d'infrastructures. En réalité, la société Cityfarm, opérateur de l'exploitation et locataire de la ville de Paris, avait vu juste. Grâce aux vitrages spéciaux laissés par Saint- Gobain et qui transforment en chaleur la lumière extérieure, le problème essentiel des fermes verticales à cette époque, l'alimentation en énergie, était résolu et le modèle économique du projet conforté.

Dans les 13 étages des Miroirs, entièrement transformés en espaces de culture, poussent aujourd'hui des salades, des pommes de terre, des choux et des carottes vendus en circuit court aux Parisiens au sein du réseau de 200 points de vente de CityFarm dans le Grand Paris.

L'urbanisation de la planète

Depuis vingt ans les fermes verticales se sont développées un peu partout dans le monde. Le concept est ancien, théorisé pour la première fois par un chercheur américain au début des années 2000, Dickson Despommier, qui a publié en 2010 un livre intitulé « La Ferme verticale, nourrir le monde au XXIe siècle ». Il partait alors d'une intuition qui s'est confirmée depuis : l'urbanisation de la planète, la croissance de la démographie, la raréfaction des terres agricoles ne peuvent que conduire à de nouvelles technologies de production agricole, le format de la ferme verticale offrant des avantages indiscutables en terme d'emprise foncière, d'économie d'énergie et de productivité.

Le concept a connu un développement spectaculaire après le tremblement de terre et le tsunami qui ont ravagé le Japon en 2011. On se souvient qu'une grande partie des terres agricoles du nord de l'île de Honshu a été dévastée par le raz-de-marée, ce qui a conduit le gouvernement à développer de nombreux projets de fermes verticales dans cette région, plusieurs centaines au total, dans des immeubles de bureaux désaffectés ou construits spécialement.

Dans les années qui suivirent, de nombreuses fermes virent le jour aux Etats-Unis, notamment à New York et Chicago, dans les pays du golfe Persique, en Europe, et dans certaines capitales africaines. Les plus spectaculaires ont été créées à Singapour, sous l'impulsion de la société Sky Greens, qui a mis au point, au sein d'un partenariat public-privé avec le gouvernement, le premier système agricole vertical bas carbone, multicouches et rotatif, produisant des légumes à feuilles tropicaux comme le Cai Xin, le Xiao Bai Cai ou le Mo Bai (choux chinois).

Végétaliser la ville

La France, pays agricole de tradition, a pris le virage avec un certain retard, mais elle a été rattrapée à son tour par les mêmes difficultés que les autres pays européens. Le développement des métropoles a provoqué une baisse spectaculaire des surfaces agricoles. L'augmentation de la taxe carbone, qui atteint aujourd'hui 300 euros la tonne de CO2 émise, renchérit les coûts de l'acheminement des produits agricoles vers les centres urbains, entraînant une flambée des prix des légumes pour les consommateurs, particulièrement sensible dans le Grand Paris.

Après les élections municipales de 2026, qui ont porté à la mairie Celia Blauel, du groupe écologiste, auparavant chargée de l'eau et de l'environnement, ardente militante de la végétalisation de la ville, des jardins partagés et de l'agriculture urbaine, la municipalité a décidé de faire du développement des fermes verticales sa priorité. Sur la base du succès de Cityfarm, la ville a lancé un appel à projets, auquel ont répondu la plupart des grandes sociétés du secteur dont l'Américain VerticalFarm, qui exploite aujourd'hui une centaine d'installations dans les grandes villes américaines, à Singapour et à Abu-Dhabi.

Depuis une dizaine d'années, plus de dix fermes verticales ont été installées à La Défense, dans des immeubles laissés vacants par le déménagement d'un certain nombre d'entreprises vers d'autres emplacements du Grand Paris. Ce fut le cas notamment de la Société Générale, qui a libéré ses deux tours du quartier Valmy, pour réinstaller son siège dans un nouveau campus au sud de la capitale, de la Tour Dexia, dans le quartier des Reflets ou de la tour CB21, autrefois siège du groupe Engie. Au total plus de 600 000 mètres carrés de surface de bureaux ont été transformés en plus de 50 hectares de cultures. Concentrée au départ sur les salades, l'activité des fermes verticales s'est progressivement élargie à l'ensemble des productions légumières et à la pisciculture (truites, brochets, saumons, sandres). Un élevage d'esturgeons a même été créé il y a une dizaine d'années, ce qui a permis la production l'année dernière du premier « Caviar de Paris ».

La Défense, le quartier des fermes verticales

La concentration de ces fermes verticales dans le quartier de La Défense a facilité la mutualisation des ressources en eau et en énergie. La nouvelle centrale solaire de Courbevoie, inaugurée il y a six ans, permet aujourd'hui l'alimentation en électricité et en chaleur de l'ensemble des installations. Suez Environnement a construit une nouvelle usine de traitement et de recyclage des eaux de la Seine, qui permet d'irriguer, selon des systèmes goutte-àgoutte, l'ensemble des cultures. Il s'agit d'un système en circuit fermé, puisque l'eau est récupérée presque en totalité. Depuis les progrès réalisés en matière de sols artificiels et les découvertes des chercheurs de l'Inra qui permettent aujourd'hui de « produire » un sol reprenant les mêmes propriétés que la Terra Preta, un sol artificiel des bords de l'Amazone, composé d'une terre noire très riche en carbone, de tessons de poterie, de cendres, d'arêtes de poisson et de matière organique. L'ensemble des cultures est réalisé en mode « bio », les apports de fertilisants étant assurés par un ramassage systématique des déchets alimentaires des restaurants parisiens, retraités sur place et transformés en compost.

Compte tenu de l'emplacement du quartier, des infrastructures de transport qui y ont été construites, les productions des fermes sont expédiées à partir d'une plate-forme logistique commune et alimentent aujourd'hui un bassin de population d'environ 1 million d'habitants dans le nord et l'ouest du Grand Paris. On peut donc considérer que le pari agricole de La Défense est gagné. La productivité est largement supérieure à celle des fermes traditionnelles, la qualité des produits est excellente, ce qui autorise des prix de vente plus élevés que celui des produits issus des cultures traditionnelles. En sus de Cityfarm, d'autres entreprises ont vu le jour comme Cityfields ou Grown in Paris, sans compter Vertical Farms et le singapourien Sky Greens. Conscientes des enjeux écologiques, les entreprises ont cédé à la ville de Paris les immeubles qu'elles quittaient à des prix très bas, ce qui assure l'équilibre économique global de l'activité, la ville touchant désormais des loyers réguliers des exploitants de ces fermes.

D'un point de vue sociétal, le résultat est aussi très positif. La sociologie du quartier de La Défense a totalement changé. On y croise désormais tous les matins les salariés des entreprises qui y sont demeurées et des agriculteurs qui se rendent à la ferme. Un spectacle que les concepteurs de La Défense n'avaient probablement pas anticipé.

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Commentaires
a écrit le 11/01/2016 à 18:06 :
"Grâce aux vitrages spéciaux...t qui transforment en chaleur la lumière extérieure, le problème essentiel des fermes verticales à cette époque, "
Et dire qu'en 2015 on croyait encore qu'il fallait de la lumière pour la photosynthèse !
a écrit le 11/01/2016 à 17:54 :
Des événements 2040 que vous avez présentés ces dernières semaines ce dernier est le plus original et le plus séduisant : transformer des surfaces de bureaux en terres agricoles je n'y aurai jamais pensé !!! bravo

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