La Tribune

Europe : l'année du délitement ... ou du rebond

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Pierre-Yves Cossé  |   -  2819  mots
Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Dans la crise de l'euro,le déficit de compréhension et de volonté de la part des dirigeants européens était manifeste il y a deux ans (Esprit- Juillet 2010) Il est chronique. La crise s'est fortement aggravée, le mal a empiré et l'année 2012 est celle de tous les dangers : défaut grec, récession, paralysie institutionnelle, spéculations financières.

Le danger grec

La sortie unilatérale de la Grèce évitable il y a trois ans est devenue la moins mauvaise solution. Après une chute du PIB de 12% au cours des dernières années, les prévisionnistes annoncent une nouvelle baisse de 4% en 2012. Les perspectives d'un retour à l'équilibre de la balance des paiements s'éloignent d'année en année et sont de l'ordre d'unedécennie. C'est aux Grecs de trancher de leur sort. Dans un premier temps, le choc serait terrible : forte dévaluation, gel des comptes bancaires, fermeture des banques suivie de leur nationalisation au moins provisoire, récession due à une chute des importations qui ne pourraient être financées. Mais si la nouvelle monnaie est acceptée, un redémarrage à partir de coûts beaucoup plus faibles est possible l'année suivante. Le contrecoup sur l'ensemble de la zone serait considérable. Certes les marchés ont largement anticipé l'évènement mais la méfiance à l'égard des autres éléments faibles de la zone, comme le Portugal, serait accrue. Elle ne pourrait être dissipée que par un engagement supplémentaire et novateur de la BCE qui par ses interventions garantirait une échelle de taux d'intérêt durablement supportable pour ces pays. Sans ce nouveau type d'interventions, la zone euro nepourrait survivre.

La catastrophe grecque n'est pas une certitude. La solution alternative serait, en plus d'un effacement d'au moins la moitié de la dette, un « plan Marshall » c'est-à-dire des dons (et non des prêts) non pas affectés au service de la dette mais à l'investissement. L'ancienne comme la nouvelle Europe n'est pas prête pour un tel effort et les reliquats des fonds structurels ne suffiront pas. Il ne faut pas oublier les pays dont le revenu moyen est égal ou inférieur au grec à qui l'on demanderait une contribution comme la Slovaquie.

La récession en Europe

Un « danger » qui lui est certain est une stagnation ou plus probablement une récession dans la zone euro en 2012.Le choix fait par les dirigeants européens le 9 décembre 2011, qui doit déboucher sur un traité, est clair. En donnant la priorité à un rétablissement rapide de l'équilibre budgétaire et en gardant le silence sur des problèmes majeurs comme la croissance, le rôle de la Banque Centrale, la mutualisation partielle de la dette, nos gouvernements ont fait un choix comparable à celui des années 30 (protectionnisme en moins) dont les résultats sont connus. Il ne s'agit pas, comme à l'époque,d'une purge limitée à un an. Si l'on en reste aux orientations et aux politiques de l'accord du 9 décembre, c'est une question de décennie à l'instar du Japon. Sans croissance, l'équilibre budgétaire et le désendettement public sont des leurres. Faire comme si le multiplicateur keynésien n'existait pas c'est se tromper et tromper l'opinion. L'effet de la diminution simultanée en Europe de la dépense publique et de l'augmentation des impôts sera quasiment annihilé par la baisse de l'activité. Le « déficit structurel » admis sur l'ensemble du cycle, soit 0,5% du PIB, intègre les dépenses d'investissement, ce qui signifie que l'Europe a renoncé à la croissance et au relèvement de son PIB potentiel.

Seul un processus étalé dans le temps et combinant le traitement de la dette publique- et privée- une relance de la demande par l'investissement, une régulation et une réduction de la sphère financière décidée à l'échelle européenne, de nouveaux dispositifs de surveillance et de solidarité dans l'Union Européenne est susceptible de réussir. Bien sûr, un tel processus séquencé et global,impliquant plus d'Europe, est complexe et exige de la durée. Or la complexité et le temps sont des contraintes difficiles à intégrer dans lefonctionnement de nos démocraties qui vivent dans le temps court et simplifient les choix (CF : Esprit- janvier 2012)

L'impuissance institutionnelle et l'hydre de la spéculation

L'absence de pilotage unifié de la zone et de dispositif de crise réactif compatible avec le fonctionnement des marchés demeure et inquiète les acteurs toujours autant. Selon les circonstances, s'agitent et interviennent le tandem franco-allemand, les organes de la zone euro ou de l'Europe à 27, le président du Conseil ou de la Commission. La faiblesse institutionnelle n'a pas été corrigée. Dans les faits, néanmoins, un fait nouveau émerge, la chancelière à la tête du pays le plus puissant de la zone est sortie de son attentisme et impose ses choix.

Le retour à des désordres financiers est possible, la finance restant tout puissante. L'Europe ne s'est pas dotée des instruments adéquats. La BCE reste une banque incomplète qui n'a pas les attributs de la Banque d'Angleterre ou de la Federal Reserve. Certes, elle assure la liquidité des banques, ce qui est un progrès considérable mais elle est passive s'agissant des dettes souveraines ou des changes au nom d'un péril inflationniste fortement surestimé du fait de l'aiguillon de la concurrence asiatique. Les progrès de la régulation financière sont limités, certes des outils de surveillance sont mis en place mais celle- ci continue d'être exercée principalement à l'échelle nationale. La possibilité de spéculer à partir de fonds empruntés (effet de levier) est intacte. Le pouvoir de l'oligopole des agences de notation n'est pas réduit. La détermination de nouveaux ratios bancaires de solvabilité et de liquidité est laissée au Comité de Bâle qui laisse de côté un « shadow banking » proliférant et sur lequel la Commission ne semble pas avoir de prise. Il en va de même pour les normes comptables qui sont entre les mains de l'International Accounting Board pour qui la juste valeur des créances bancaires ne peut être déterminée que par le marché.

Et, dans les enceintes internationales, G20 ou FMI, l'Europe n'existe toujours pas. Ignorant les nouveaux rapports de force, chaque pays veut jouer seul sa partition. Les pays européens voudraient même que les nouveaux « émergents » fournissent des fonds au FMI pour financer ses déficits, alors qu'elle freine une révision des quotas qui mettrait fin à sa surreprésentation. Le haut fait bruxellois va être l'interdiction de la fusion des bourses françaises et allemandes, alors que la majorité des opérations se fait hors bourse (OTC). Comment expliquer cette impuissance et ce défaitisme collectif sinon par les déficits dénoncés en 2010 ?

Les méfaits du néolibéralisme et de l'ordo libéralisme

Le déficit d'intelligence est toujours là. La désintoxication du néolibéralisme, espérée après la crise bancaire de 2008 n'a pas eu lieu. La confiance dans les mécanismes des marchés bancaires et financiers est quasi intacte, en dépit de quelques discours et coups de menton. La nécessité d'une banque centrale puissante capable d'intervenir en dernier ressort n'est pas reconnue, la monnaie étant considérée comme un bien quelconque. Les taux de change et d'intérêt doivent être laissés au jeu de marchés dont la vision est limitée à quelques jours ou quelques mois. Les CDS (des assurances contre le risque de non remboursement)déconnectées d'opérations physiques, qui sont de pures spéculations ne sont toujours pas interdites. Les marchée à terme de matières premières demeurent opaques. Chaque pays cherche à gonfler les opérations et les opérateurs sur son territoire sans se soucier des risques systémiques.

 

A ce néo libéralisme, s'ajoute « l'ordo-libéralisme » allemand que les Français ont beaucoup de peine à comprendre. Pour nous, un grand pays exportateur comme l'Allemagne a intérêt que ses principaux clients aient la même monnaie et soient en bonne santé. Comme les Etats -Unis se sont préoccupé de leurs clients européens en 1947 pour compenser une forte baisse de l'investissement, ce qui a conduit au Plan Marshal, l'Allemagne tournée vers l'extérieur devrait considérer que le devenir de la zone est essentielle pour son économie et que le retour à l'équilibre de ses voisins doit être étalée dans le temps pour éviter une chute trop rapide de ses exportations. Ce n'est nullement l'avis de la chancelière : pour elle, le risque est que le laxisme des pays du sud, qu'elle avait prévu depuis longtemps, ne contamine toute l'Europe, qu'il entraîne des charges supplémentaires pour l'Allemagne et n'engendre in fine l'inflation. Commençons par supprimer les déficits, l'on verra éventuellement après s'il y a lieu d'accepter une mutualisation partielle des dettes : les euroobligations. La très bonne situation de l'Allemagne fin 2011 avec une croissance à 3% et un chômage en baisse la conforte dans son attentisme. Ce désaccord sur le diagnostic et les solutions est accru par une appréciation différente du rôle de la BCE qui doit être exclusivement centré sur la lutte contre l'inflation mesurée par le seul indice des prix.

 

L'absence de « désir d'Europe »

La carence n'est pas simplement intellectuelle, elle est tout autant politique. A la génération des Delors, Kohl et Mitterrand ont succédé des hommes politiques qui s'en tiennent à la gestion de l'acquis européen et qui n'ont aucune ambition pour l'Europe. Ils n'ont pas cherché à adapter les institutions à l'élargissement à 27, ils se sont mis d'accord sur des dirigeants bruxellois effacés pour éviter qu'un nouveau Delors leur fasse de l'ombre, ils ont exclu tout nouvel exercice en commun de souveraineté, ils ont affaibli les institutions à caractère fédéral. La montée générale des nationalismes, la complexité croissante de la machine européenne, la difficulté à dégager des consensus à 27 ont contribué à ce repli et à « ce chacun pour soi ». Estimant que l'Europe ne les protégeait pas de la crise, les citoyens se sont détournés de l'Europe. Le thème déjà ancien du « déficit démocratique » a pris de l'ampleur, renforçant la frilosité des gouvernements.

Cette évolution a commencé bien avant la crise. Les origines se situent dans la disparition de la menace soviétique qui a été un des moteurs de la construction européenne. Elle était supportable par beau temps. Elle ne l'est plus par temps de crise. Certes les dirigeants de l'Europe ont bougé avec retard mais de façon significative. Le Fonds européen de stabilité financière ( FESF) et le mécanisme européen de stabilité (MES) qui aura un caractère permanent sont des progrès importants mais insuffisants compte tenu de la gravité de la crise et d'une spirale de défiance à l'égard de l'euro. Sans un changement qualitatif, une solidarité plus forte et un processus global qui ne soit pas seulement financier, l'avenir de l'Europe, c'est la zone de libre-échange rêvée par les Anglais.

L'usure politique a renforcé cette tendance au désengagement. A la quatrième année de la crise, la plupart des dirigeants européens sont épuisés. Certains ont déjà laissé la place, parfois au profit de techniciens, d'autres craignent pour leur réélection, tous redoutent des mouvements populaires spontanés (indignés ou autres exclus) Ils vivent plus que jamais dans le court terme, gèrent en fonction de marchés de plus en plus volatiles et mettent sous le boisseau tout projet ne relevant pas de l'urgence.

Que faire en 2012 ?

Hypocrisie et violation des règles seront peut être nécessaires.

Dans l'hypothèse optimiste d'un calme relatif, un attentisme tactique peut être efficace sur le plan international. Cet attentisme tactique est déjà largement pratiqué à propos du futur traité européen en négociation. Beaucoup savent que ce traité est incomplet et se doutent- il faut l'espérer - que la règle d'or, telle qu'elle est définie est ou pernicieuse ou inapplicable. Ils se taisent néanmoins, le considérant comme une étape nécessaire pour satisfaire l'Allemagne qui détient la clé de la solution.

De ce point de vue, le propos de François Hollande sur un « volet croissance »à ajouter au traité est habile. Cette demande qui va apparaître de plus en plus fondée au fur et à mesure de la détérioration de la conjoncture en Europe pourra être difficilement écartée d'un revers de main. Bien sûr, sa critique devrait s'étendre à la règle automatique de limitation du déficit à 0,5% investissement inclus, une règle qui dans la durée sera tournée ou bafouée. Le rapport de forces actuel ne lui permet pas de tenir un langage de vérité.

En l'espèce, miser sur le temps est se justifie car une inflexion de la politique allemande est plausible. Un retournement de conjoncture est annoncé et en fin d'année 2012 l'économie allemande pourrait être en stagnation. En 2008, l'Allemagne commença par affirmer qu'une politique de relance était inutile. Lorsqu'elle fut atteinte par la crise, une politique de relance, au moins aussi vigoureuse qu'en France fut mise en place. Il en sera probablement de même. Ce qui était exclu deviendrait possible. Il est à souhaiter que le ralentissement inéluctable de l'économie allemande ne vienne pas trop tard... L'attentisme sur le plan européen ne signifie pas attentisme sur le plan intérieur, il est toujours aussi urgent de réduire nos déficits et d'améliorer la compétitivité de nos entreprises. Et cela améliorerait notre crédibilité à l' égard de l'Allemagne, dont le scepticisme à l'égard de notre politique reste élevé.Durant cette période, le maintien de relations bilatérales étroites est indispensable. Méditons cette phrase prononcée à Berlin par le Ministre des Affaires étrangères de Pologne (oui, polonais...)

« Je crains moins la puissance de l'Allemagne que je ne commence à craindre l'inaction allemande...Vous ne pouvez pas éviter le leadership. Pas pour la dominer mais pour la réformer » Les derniers européens seraient ils passés à l'est ?

Improviser à l'échelle nationale

Dans l'hypothèse pessimistede chocs multiples, qui feraient monter les taux et rendrait insupportable un recours exclusif aux marchés pour financer nos besoins, des palliatifs ne peuvent être trouvés que dans le cadre français. Ce sont nos banques qui devront souscrire aux émissions du Trésor Public pour une longue durée. Elles en ont les moyens puisqu'elles peuvent emprunter très largement à 1%jusqu'à 3 ans auprès de la BCE, grâce à la décision de Mario Draghi fin 2011 qui a rassuré les marchés. Il est économiquement absurde qu'elles utilisent ces fonds pour les replacer à perte auprès de la même BCE comme c'est actuellement le cas.

Il faudra revenir aux circuits de financement des années 50. Ce sont les institutions financières nationales banques et assurances, qui seraient tenues de souscrire aux emprunts publics. Des procédures sont à réinventer ou à inventer combinant négociation et pressions, afin qu'elles détiennent durablement un minimum plancher d'effets publics. Ces procédures seront à la marge de nos engagements européens. Mais entre la paralysie financière et l'infraction aux règles le choix est clair.

Des garanties devront être données aux banques pour assurer leur liquidité, ce qui implique une maîtrise du marché secondaire, et pour éviter toute perte en capital, Un dispositif aussi exceptionnel doit prendre place dans une politique d'ensemble combinant l'inévitable réduction progressive des déficits et l'amélioration de notre compétitivité. Il devrait être conçu comme provisoire, l'objectif étant de faire de la BCE un prêteur en dernier recours déterminant par pays les fourchettes de taux d'intérêt admissibles.

Le recours à une épargne nationale abondante sous la forme d'emprunts ouverts au public, qui sont une formule plus, coûteuse, pourrait compléter si nécessaire la souscription par les banques. Enlisement de l'Europe ou redressement, l'histoire reste à écrire. Comme souvent, elle résultera de l'initiative de quelques-uns. D'abord de la chancelière. Mais d'autres personnalités peuvent jouer un rôle important, notamment le nouveau gouverneur de la banque centrale européenne, Mario Drag hi et le futur président de la République française. Si la France est durablement affaiblie par rapport à l'Allemagne, son poids politique reste considérable, pourvu qu'elle ait un message ferme et compréhensible et que sa politique soit en harmonie avec son discours. Ce serait une novation.

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Commentaires

Nabellaleen  a écrit le 08/02/2012 à 14:06 :

En un mot : LOL
En plusieurs : Il faut réellement sortir des carcans de l'économie traditionaliste (capitaliste ?) et arrêter de fonder sa réflexion sur des paradigmes erronés avant d'écrire sur le sujet ...
"Croissance", "attentisme" ... et pourquoi pas "relance" ? Le système se prend les pieds dans le tapis, les peuples commencent à se rendre compte de la mascarade que représente ce fonctionnement entièrement focalisé sur la production et la consommation mais les banques continuent à faire leur beurre à grand coup d'aides des instances européennes alors qu'on doit se serrer la ceinture !

Il est largement temps de revoir sa copie et de proposer un vrai changement plutôt que d'essayer de faire croire qu'on peut encore bâtir quelque chose sur le tas de cendre de l'économie actuelle !

Libre  a écrit le 08/02/2012 à 11:17 :

Plutot d'accuser les gens d'avoir enfin un peu de culture libérale, c'est à dire qu'ils commencent à comprendre que l'ultra collectivisme francais, et de beaucoup d'autres pays européens, il faudrait mieux libérer l'économie du joug étatique et fonctionnaire.
Rétablir aussi une monnaie avec un étalon or serait aussi extrêmement profitable aux citoyens, et à l'économie. Non cher Monsieur nous ne voulons plus de votre europe anti libérale, seule responsable des échecs des politiques conservatrices et socialistes, on veut la liberté c'est à dire le libéralisme humaniste, comme Bastiat le pronait.