La Tribune

"La Chine va-t-elle faire main basse sur l'Europe ?"

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Alexandre Kateb  |   -  684  mots
Alexandre Kateb est économiste et directeur du cabinet Compétence Finance. Il est l'auteur de "Les nouvelles puissances mondiales. Pourquoi les BRIC changent le monde" (Ellipses, 2011).

Au cours des trois dernières années, la Chine a montré un intérêt croissant pour l'acquisition d'actifs économiques en Europe. Cela concerne aussi bien des infrastructures de transport et de logistique comme le port du Pirée en Grèce ou celui de Naples en Italie, des entreprises énergétiques comme GDF Suez dont le fonds souverain CIC a acquis 30% du capital de la branche "Exploration et production", ou l'électricien portugais EDP (Energias do Portugal) dans lequel le groupe China Three Gorges a pris une participation de 20%, que des marques de luxe à l'instar de Sonia Rykiel récemment vendue à des investisseurs hongkongais.

D'aucuns parlent d'une prochaine invasion de l'Europe par des capitaux chinois, ou évoquent une braderie des actifs stratégiques européens sur fonds de crise de la dette souveraine. Tout cela est très exagéré. Les investissements directs chinois en Europe restent pour l'instant limités, tant en volume qu'en nombre d'opérations ou en pays concernés. Comme l'a souligné l'économiste Françoise Lemoine dans une étude récente, l'Europe ne représentait fin 2010 pour la Chine que 5% du stock de ses investissements à l'étranger. Par ailleurs, le volume des investissement chinois en Europe demeure sans commune mesure avec le volume des investissements européens en Chine. Certes, le phénomène tend à s'accélérer depuis 2010 mais cela est surtout lié à l'internationalisation souhaitée par Pékin de sa monnaie, le renminbi ou yuan, afin de limiter l'accumulation d'excédents courants, de freiner l'appréciation du taux de change qui en résulte, et d'obtenir de meilleurs rendements sur ses colossales réserves en devises, dont une part prédominante est investie en titres d'Etat américains et, accessoirement, européens.

Cette question a d'ailleurs fait l'objet d'une demi-journée d'échanges organisée en janvier dernier à l'Assemblée Nationale par le Club Emergences, un club d'affaires dédié aux développement des relations entre les décideurs européens et leurs homologues des pays émergents. Au fil des témoignages (dirigeants d'entreprises, banquiers et investisseurs en capital), il en ressortait que le potentiel d'accroissement des investissements chinois en Europe était encore considérable, et qu'il répondait à une véritable attente de la part des entreprises européennes, grandes ou moyennes, afin de soutenir leur internationalisation et de développer leurs relations d'affaires avec des groupes chinois. A titre d'exemple, on peut citer le partenariat entre le conglomérat chinois privé Fosun et le Club Méditerranée, avec une prise de participation du premier au capital du second, afin de développer une offre touristique haut de gamme en Chine. Cela passe aussi par un accès facilité des entreprises européennes au financement en renminbi, y compris en dehors de la Chine continentale, grâce notamment à l'accord signé fin 2011 entre Londres et Pékin pour faire de la City un centre majeur des relations financières sino-européennes.

De manière générale, l'internationalisation des entreprises chinoises avec ou sans l'appui des fonds souverains (CIC, SAFE) et des grandes banques chinoises n'en est encore qu'à ses débuts. A mesure que le capitalisme chinois s'internationalisera, on devrait assister à une banalisation des opérations transfrontalières et trans-régionales qui devraient atténuer les craintes d'une supposée "main basse" de la Chine sur l'Europe. Comme cela s'est passé avec les multinationales américaines après la seconde guerre mondiale et japonaises dans les années 1960-1970, les multinationales chinoises devraient développer un ethos plus "internationaliste", et favoriser l'accélération de la libéralisation économique et politique en Chine. La question de l'accès des entreprises européennes aux marchés publics chinois - à travers leurs partenaires - pourrait notamment s'en trouver facilitée. Cela ne suffira sans doute pas à dissiper les craintes et les malentendus de part et d'autre, mais dans un monde multipolaire où les grands pôles de puissance sont de plus en plus interdépendants, une analyse centrée sur une vision étroite de la souveraineté économique n'est pas seulement anachronique, elle est aussi dangereuse.

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Commentaires

JB38  a écrit le 01/04/2012 à 8:30 :

L'économie de la Chine donne une impression d'invincibilité, et pourtant la Chine est un dragon de papier. La Chine devrait tendre vers la démocratie, mais c'est impossible, elle exploserait. Des millions de Chinois espèrent une vie meilleure pendant que d'autres Chinois s'enrichissent démesurément. Cet écart amènera inévitablement à des tensions. La Chine n'est pas à craindre, elle est vouée à l'effondrement.

Pendant ce temps là ...  a écrit le 23/03/2012 à 7:59 :

ou on nous parle à tenir du "péril" chinois, le qatar lui peut faire ses emplettes en paix ...

Licence to live  a répondu le 29/03/2012 à 11:42:

ou pas

Vajra  a écrit le 23/03/2012 à 7:49 :

La Chine achète à l'extérieur plutôt que d'investir à l'intérieur...grave erreur de débutant (dans le monde de l'argent) qui à pour conséquence de ne pas faire évoluer son marché intérieur, donc à terme de soulever l'indignation et le mécontentement. Un autre effet est aussi de faire grandir les différences de classes et d'évoluer vers un féodalisme économique en total contradiction avec la doctrine communiste. Enfin cela dénote une grande fragilité du système qui déjà sauve les meubles...

destin  a écrit le 22/03/2012 à 22:00 :

Cela me parait évident. Les chinois vont acheter peu à peu les perles européennes qui se présentent à eux. D'autant plus que le capitalisme est de plus en plus décrié par les Mélanchon et autre Hollande : Haro sur les riches européens. Voilà où cette démagogie nous amène.
Les chinois ne vont pas se faire prier. Il nous restera le tourisme pour servir nos maitres.

Philippe1968  a écrit le 22/03/2012 à 21:48 :

Les excédents commerciaux records de la Chine permettent aux Chinois de racheter de plus en plus d actifs dans le monde. À l inverse et à l exception de l Allemagne, les déficits commerciaux des pays européens et des USA les fragilisent . Ils sont de plus en plus obligés d accepter les conditions draconiennes de ceux qui ont du cash dont la Chine. C est une perte de souveraineté terrible

Pour ceux qui en ont marre, nous proposons une initiative citoyenne européenne pour demander un protectionnisme européen sur www.signezpourunpritectionnismeeuropeen.fr

churchill  a écrit le 22/03/2012 à 19:42 :

le pb c'est pas qu'ils investissent hors de chez eux; le pb c'est qu'avec eux, les des sont pipes........ pour investir en chine ft faire une boite 51-49 ( en faveur du chinois) avec transfert techno gratuit, etc... ( sauf pour les canards boiteux ou les occidentaux sont bienvenus pour se faire plumer); qu'on leur mette les memes regles en expliquant l'exception culturelle europeenne.....au moins ils verront qu'on en a marre de leur foutage de gueule...

Que voulez-vous...  a répondu le 23/03/2012 à 6:37:

...quand on voit l'incompétence crasse de nos hommes politiques, il ne faut guère s'étonner de tout ça !