La Tribune

Google contre les éditeurs de presse : au bal des hypocrites

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par Benoît Raphaël, créateur de médias sociaux  |   -  1591  mots
Alors qu'Eric Schmidt, le patron de Google, est reçu à l'Elysée ce lundi après-midi pour évoquer divers sujet, et sans doute la "Lex Google", Benoît Raphaël, créateur de médias sociaux et président de Trendsboard, explique dans cette tribune pourquoi la bataille autour de ce projet de système de rémunération voulu par les éditeurs de presse se nourrit de part et d'autre d'arguments partiaux.

Faut-il faire payer Google pour sauver la presse? L'Etat a-t-il raison de vouloir donner gain de cause aux patrons de presse qui réclament une rémunération pour l'indexation de leur contenu par le moteur de recherche?

Depuis plusieurs semaines, et encore ce week-end dans les pages de Libération, nouveaux acteurs et vieux acteurs de la presse en ligne s'affrontent. Alors que Google, en mesure de représailles, menace de ne plus référencer la presse, tollé chez les éditeurs: ils crient à la censure, tout en disant qu'il s'en fiche puisqu'au Brésil, ils s'en sont bien passés, eux...

Bref, on l'aura compris, cette bataille d'arguments cache beaucoup d'hypocrisie de part et d'autre...

Petite désintox en huit points :

1. Google ne gagne pas d'argent avec Google Actualités.

C'est une erreur que tout le monde, ou presque, fait depuis des années: le site d'actualités de Google n'affiche aucune publicité. Il fait d'ailleurs finalement assez peu de trafic comparé à ses détracteurs (3,4 millions de visiteurs uniques Nielsen en juillet dernier) et en ramène directement peu aux médias.

En fait, c'est uniquement sur les résultats du moteur de recherche que Google déploie ses publicités. Or, en haut des résultats de recherche, Google affiche presque systématiquement les résultats de Google Actualités. C'est d'ailleurs de là que vient l'essentiel trafic issu de "Google Actualités" vers les médias, qui se battent pour être les premiers indexés.

Sauf que Google affiche assez rarement des publicités sur les requêtes liées à l'actualité dans sa page de résultats de recherches. J'ai fait le test sur les 10 premières requêtes liées à l'actualité sur Google, je n'ai vu aucune publicité s'afficher. Sauf une sur la requête "ligue des champions": et c'était une pub commandée par un média.

Alors où est la captation de valeur dont on parle? Essayons de creuser le sujet...

2. Ce n'est pas une taxe que le gouvernement veut instaurer, mais un nouveau droit pour la presse.

Lorsque l'on lit en détail le texte de la proposition de loi, on se rend compte qu'il s'agit d'un "droit voisin" des droits d'auteurs qui étend la rémunération au titre de la propriété intellectuelle aux liens hypertextes. Le texte va donc assez loin: produire un lien permettant d'accéder à un contenu est assimilé à sa reproduction et vaut donc rémunération. Le texte précise tout de même que le droit à rémunération n'est ouvert que lorsque le lien a été produit par une personne "ayant pour activité principale un service de référencement sur Internet ou l'exploitation d'un moteur de recherche". Bref, on vise directement Google sans se préoccuper de donner de la cohérence au modèle: qu'est-ce qui justifie la rémunération? La création d'un lien? C'est intenable. Ou le fait d'être un moteur de recherche? Le projet de loi a tranché: c'est l'activité de référencement qui est en cause. Pourquoi? Pas de réponse. On aura juste compris que la loi visait Google. C'est un bon motif de retoquage devant le conseil constitutionnel...

3. L'argument des éditeurs de presse est ambigu.

Dans son billet, Philippe Jannet, patron d'e-Presse, tente d'emmener le débat sur un autre registre que celui, plus marécageux, de la "link economy" (économie du lien): Ce n'est pas le fait de produire des liens qui justifie la rémunération des sources. Selon lui, c'est en partie grâce à l'indexation des contenus de la presse que Google améliore ses algorithmes sémantiques.

Vendre l'indexation de ses contenus, c'est un peu ce que fait Twitter, qui fait payer l'utilisation de son flux aux agences ou services en ligne qui veulent l'exploiter.
Mais pour faire comme Twitter, la presse devrait accepter de se dé-référencer pour empêcher les moteurs de recherche qui ne paient pas d'indexer ses contenus. C'est possible techniquement, mais impossible sur un plan marketing. Elle y perdrait trop, même si elle affirme le contraire en citant le Brésil.

Quoi qu'il en soit, même si l'on voulait s'en tenir à cette justification (Google capte de la valeur donc doit payer), il faudrait d'abord chiffrer cette captation de valeur (combien Google perdrait d'argent si elle ne référençait plus la presse en ligne? Pas beaucoup, Google brassant des milliards d'informations..) mais aussi définir clairement les personnes concernées par cette captation. Sans favoritisme. La presse n'a plus le monopole de l'information depuis longtemps (même si elle en produit l'essentiel des contenus bruts), encore moins celui de la valeur ajoutée sur l'information. Il faudrait ouvrir donc ce droit à toute personne physique ou morale créant de la valeur autour de l'information. Beaucoup plus compliqué, ces derniers sont légion.

Mais si l'on pousse la logique gouvernementale jusqu'au bout, il n'y a pas de raison de plus privilégier la presse que les autres apporteurs de valeur. Est-ce que le site d'Europe 1, qui produit des infos "écrites", c'est de la presse écrite? Et les blogs?

En tant que blogueur analyste, comme des milliers d'autres producteurs, j'apporte aussi de la valeur à Google. Mais Google m'en amène également. Google a fait émerger de nombreuses voix nouvelles face à une presse monolitique et participé aussi à la démocratisation de l'information. Si l'on veut avancer l'argument de l'apport de valeur, il faut faire le calcul dans les deux sens.

4. On peut comprendre les motivations des éditeurs...

Les éditeurs de presse ne sont pas les seuls à se lancer dans des batailles juridiques sur les droits. C'est un lobbying qui fait appel à beaucoup de mauvaise foi, mais c'est souvent le cas dans ce genre de bras de fer. S'il y a un peu d'argent à récupérer, pourquoi ne pas attaquer?

Dans ce cas, ils pourraient aussi s'en prendre aux fournisseurs d'accès à Internet : 20 à 30% des Français utilisent Internet pour lire la presse.

Sur Internet, ce sont les founisseurs des tuyaux qui se sont enrichis. Les producteurs de contenus cherchent encore leur modèle. Mais le lobbying et les subventions sont-ils un modèle d'affaires? A court terme, oui. Mais après?

5. ...mais ce n'est pas le vrai combat.

La France est l'un des pays où la presse est la plus subventionnée. Ajouter un nouveau coup de pouce de l'Etat alors que ce dernier reverse déjà plus d'un milliard d'euros à la presse écrite papier, soit 11% de son chiffre d'affaires, ce n'est bon ni pour l'indépendance de la presse, ni pour accélérer sa restructuration nécessaire. Les ateliers des Etats Généraux de la Presse (auxquels j'ai participé) ont été pollués par ces aides: tout le monde cherchait à récupérer le plus d'aides possibles sans vraiment débattre des solutions de mutation.

La presse écrite a besoin de trouver un nouveau modèle, mais ce n'est pas Internet qui est à l'origine de son déclin. En France, la chute des ventes a commencé après la deuxième guerre mondiale. Et la presse nationale d'info généraliste n'a, à quelques exceptions près, jamais gagné d'argent sur son média d'info. Le chiffre d'affaires vient généralement des verticaux ou de la diversification.

L'affaire n'est pas enterrée. Trouver un modèle d'affaires demande de profondes resructurations et la mise en place de mécaniques mixtes. Il y a, aux Etats Unis surtout, des médias généralistes de qualité qui gagnent de l'argent, comme le site Politico (qui est un pure-player d'informations politiques avec une édition papier) et The Atlantic (qui est un magazine papier d'analyses avec un site Internet qui a sur faire sa révolution).

6. La presse a besoin de Google.

Lorsque l'on analyse les pistes de croissance d'un média, Google apparait presque toujours sur la liste. Améliorer le référencement d'un média lui permet de capter une nouvelle audience, notamment parmi les plus jeunes qui se sont détournés de la presse écrite et n'y trouvent plus guère d'intérêt.

7. La guerre contre Internet est déjà perdue.

Le règne de Google est déjà derrière elle. Après les moteurs de recherche, viennent les réseaux sociaux. De plus en plus, les nouvelles générations ont accès à l'information via les réseaux sociaux (+ de 20% du trafic du dernier média que j'ai lancé, Le Lab d'Europe 1). Et là, beaucoup plus difficile d'attaquer, même avec beaucoup de mauvaise foi: ce n'est pas Facebook, ni Twitter, qui indexent, mais les internautes. Faudra-t-il créer une loi pour taxer les internautes?

8. En fait, la guerre contre Google est ailleurs.

Le fait que Google indexe la presse, parmi les millions de sources qu'elle référence est un micro problème. Ce qui préoccupe plus le gouvernement, c'est qu'elle ne déclare pas l'intégralité de son chiffre d'affaires réalisé sur le territoire. Sur 1 milliard estimé, Google ne déclare que quelques millions d'euros grâce à un système (visiblement légal) de sociétés multiples.

Une guerre en cache donc une autre. En resserrant la pression de toutes parts sur Google, l'Etat cherche aussi à faire céder le géant américain. On verra ce que donnera la rencontre entre le président exécutif de Google et François Hollande aujourd'hui.

 

par Benoît Raphaël, créateur de médias sociaux, président de Trendsboard

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Commentaires

Antoine  a écrit le 06/11/2012 à 15:35 :

La seule conclusion, et c'est déjà un aveu de faiblesse, c'est que la presse est au bord du désastre alors que Google se porte comme un charme. Une attitude bien franco-française que d'aller chercher le pognon là où il est. Non contents de déjà profiter de larges subventions de la part du gouvernement (et donc des contribuables), et de bénéficier d'abattements uniques en France concernant l'impôt sur le revenu (même les CGT-istes du port de Marseille ne font pas mieux...), voila qu'il faut faire tomber Google. Pourquoi pas... Quand on n'a rien à perdre...

Plus sérieusement, la presse n'avait qu'à se demander en 2005 comment mieux diversifier ses sources de revenus plutôt que d'essayer de voler celui des autres en 2012...

Comme certains commentaires l'ont déjà spécifié, les éditeurs profitent déjà largement de Google, du moins pour ceux qui ont effectué une réflexion stratégique et l'ont exécutée. Imagine-t-on qu'Amazon aille demander à Google une taxe sur les articles référencés de sa boutique ? Non car Amazon dégage du CA par ses ventes, ventes croisées, publicités ciblées, recommandations... Tout ce que la Presse française a été incapable de faire.

Test  a écrit le 06/11/2012 à 15:29 :

zz

Ladioss  a écrit le 02/11/2012 à 12:33 :

Merci pour cet article.

Laurent Joffrin devrait venir ici prendre les cours de journalisme dont il a bien besoin.

Zarkan  a écrit le 29/10/2012 à 22:26 :

La presse.. la presse.. Elle me fait rire la presse. Que sont ses articles aujourd'hui sur Internet ? Pour moitié, une reprise à l'identique des dépêches de l'AFP ou une décoction faite par des stagiaires d'un ensemble d'infos piochées au petit bonheur la chance, bourrée de fautes et sans vrai valeur sur le plan informatif. Une fois ces quinze-vingt lignes publiées, on attend les commentaires des internautes et c'est cela, et rien d'autre qui fait l'article et le nombre de lecteurs. De plus, sur Google Actus, quand vous êtes un petit site, même disposant d'informations ultra-pointues parce que vous êtes spécialisé dans votre domaine, inutile d'espérer la première page. Non, vous êtes relégués au fin fond des recherches alors que vous amenez des détails que les sites de presse ne publient jamais par manque de temps et de goût pour l'information précise. Alors, monsieur Google, désindexez-les. Et conservez les sites spécialisés, vous verrez que l'information n'en sera que plus intéressante et que l'on n'aura pas 50 fois la même publiée sous diverses bannières.

gegeclermont  a écrit le 29/10/2012 à 19:01 :

par soucis d'impartialité, ne serait-ce pas indispensable d'arrêter les subventions à la presse écrite ? ce n'est pas au contribuable de payer pour la presse écrite ! Alors, en plus, taxer google .... La presse écrite est-elle dans l'incapacité de vivre par elle-même ?

Beric  a écrit le 29/10/2012 à 18:15 :

C'est à la presse de rémunérer GOOGLE !

vercaud  a écrit le 29/10/2012 à 17:27 :

Derrière tout cela, qui est bien démonté, se cache un problème beaucoup plus vaste:
comment réorienter un système de taxation basé sur un siège social "géographique" dans un monde où la valeur ajoutée se fait sur le transfert d'informations, d'idées ou de biens, transfert non rattaché à un site géographique précis ?
Tout le monde cherche à rétablir un système d'octroi ou de gabelle sur les échanges mais personne n'a encore trouvé la martingale, ne serait ce que parce que les intérêts divergent et compensent mutuellement !
La création de valeur ajoutée est à l'échelle mondiale alors que les impôts sont toujours à l'échelle nationale.....................

Uncle Joe Stalin  a écrit le 29/10/2012 à 17:07 :

US Go Home !

Raphaël  a écrit le 29/10/2012 à 16:02 :

Enfin un article un peu impartiale et bien écrit sur ce sujet ! J'imagine qu'il est d'autant plus difficile pour un journaliste d'écrire sur ce genre de sujet, au vu des intérêts financiers que vous évoquez. Bravo pour ce bel effort d'objectivité !

Super commentateur  a répondu le 29/10/2012 à 23:47:

Benoit enlève ton masque, on t'a reconnu!

ephw  a écrit le 29/10/2012 à 15:59 :

je doute fort que Google se laisse traiter comme un vulgaire pigeon...A force de refuser les réformes et économies structurelles (toutes les structures politiques étant actuellement aux mains des socialistes) ils cherchent en compensation de l'argent partout....attention aux retours de bâtons qui pourraient leur faire perdre les prochaines élections....

Johan  a écrit le 29/10/2012 à 15:40 :

C'est plutôt à la presse de rémunérer Google !

dmazelier  a écrit le 29/10/2012 à 15:29 :

C'est un excellent article. Je travaille moi même dans le monde de la presse en ligne (en Angleterre) et tout ce qui est dit ici est vrai. Google est trop important pour être ignoré et ce serait comme demandé de se faire enlever des pages jaunes parce que cela rapporte des clients. Il ne faut pas oublier que la plus part des éditeurs en lignes cherchent plus de trafic afin de vendre de la publicité. Se priver de Google c'est se priver d'une large part de ce trafic.

Julien  a écrit le 29/10/2012 à 15:11 :

Les editeurs veulent le beurre et l'argent du beurre. C'est à dire qu'ils veulent que Google leurs fournisse des visiteurs et en plus, ils veulent faire payer Google. N'importe quoi. Si les editeurs ne veulent pas être sur Google, il suffit de l'indiquer.

Chéri Bibi  a écrit le 29/10/2012 à 14:26 :

Il me semble qu'il faudrait aussi appliquer la Lex Google au Lab d'Europe 1, vu que le Lab d'Europe 1 ne fait que recycler de l'info brute déjà produite ailleurs...