La Tribune

Cyberespionnage chinois : les Etats-Unis posent des limites que l'Europe ne posera pas

Copyright Reuters
Copyright Reuters
Jean-François Dufour*, directeur de DCA Chine-Analyse  |   -  662  mots
Dix jours après que les conclusions d'un National Intelligence Estimate (document confidentiel émanant du National Intelligence Council), pointant du doigt un cyberespionnage massif de la Chine à l'encontre des entreprises américaines, ont été évoquées par le Washington Post, un Rapport allant dans le même sens, preuves à l'appui, est publié par le cabinet spécialisé Mandiant, lié aux milieux du renseignement américain. L'intérêt ne réside pas tant dans le contenu de ces documents, connu de longue date ; mais dans le choix politique de Washington dont témoigne leur publication - qui tranche avec une inaction européenne très liée à une division accentuée par la crise.

Le fait que la Chine pratique le cyberespionnage à grande échelle est une évidence depuis plusieurs années. La désormais deuxième puissance économique mondiale, engagée dans un objectif de mise à niveau technologique et de déploiement mondial de son industrie, recourt à tous les instruments possibles - licites ou illicites - pour faciliter sa réussite. Il faudrait, parallèlement, être singulièrement naïf pour imaginer que les Etats-Unis ne recourent pas à cette pratique. Internet a eu pour ancêtre Arpanet, un outil militaire américain. Et il paraît difficilement concevable que la première puissance mondiale n'ait pas gardé des moyens de pointe pour infiltrer la « toile » qui a pris une telle importance dans le fonctionnement de l'économie mondiale. Ce que les derniers rapports américains mettent en évidence, c'est en fait surtout un relatif amateurisme du renseignement chinois - qui a permis au cabinet Mandiant de remonter à la source des attaques informatiques - par rapport au professionnalisme américain.

« Containment » américain

Dès lors, le véritable intérêt des « révélations » américaines réside dans le choix politique dont elles témoignent. Face à l'évidente montée en puissance économique et géopolitique de la Chine, les Etats-Unis ont en effet décidé de poser des limites. On n'est certes pas - loin de là - dans une configuration de guerre économique totale. Les Etats-Unis ont validé récemment des investissements chinois dans des industries stratégiques sur leur propre sol - batteries automobiles électriques, aéronautique, énergie ... Mais une volonté de « containment » américaine est apparue sur la question de la protection de l'information.

Le premier épisode a consisté dans la désignation en octobre dernier, par une commission de la Chambre des représentants, des deux géants chinois des équipements de télécommunication Huawei et ZTE comme menaces pour la sécurité nationale. Cette mesure, dictée par la conviction que des équipements de télécommunications posés par des entreprises liées au gouvernement de Beijing, laissent planer le risque d'une récupération des données passant ensuite par ces réseaux, a depuis eu des effets concrets. L'opérateur de cadres en fibre optique transatlantiques Hibernia a ainsi suspendu, au début du mois, le chantier de son nouveau réseau, pour envisager un remplacement de Huawei, son fournisseur sur cette opération. Le deuxième épisode est intervenu avec les « révélations » de cette semaine, qui auront pour effet de ralentir les opérations d'espionnage chinoises, le temps que d'autres procédures que celles mises sur la place publique soient élaborées.

Division européenne

Face à cette volonté américaine de poser des limites, la passivité européenne est frappante. Non que l'Europe soit moins concernée. L'immense majorité de cibles américaines dévoilées par le rapport de Mandiant sur le cyberespionnage chinois, renvoie à la clientèle majoritairement nationale de ce cabinet américain. Mais il ne fait aucun doute que ce cyberespionnage concerne également l'Europe, cible prioritaire - avant même les Etats-Unis - des efforts chinois d'acquisitions de technologies. Et il ne fait aucun doute non plus qu'il y a encore de beaux jours, grâce à la division européenne

En septembre dernier, au lendemain de l'engagement de l'enquête qui a conduit à la mise en accusation de Huawei par la Chambre américaine, le traditionnellement discret président de ce groupe chinois, Ren Zhengfei, était ainsi reçu comme un chef d'Etat ... par le Premier ministre britannique James Cameron, pour annoncer la création de 2.000 nouveaux emplois au Royaume-Uni. Face à une crise européenne qui encourage le chacun pour soi, la recherche des investissements chinois rend peu probable une politique commune sur le cyberespionnage chinois. Qui pourrait être tenté d'accroître sa focalisation européenne face au « containment » américain...

* Jean-François Dufour est l'auteur de  "Made by China, Les secrets d'une conquête industrielle" (Dunod, 2012).
 

 

Réagir

Commentaires

VERITE  a écrit le 07/03/2013 à 7:36 :

l espionage industriel est vieux comme le monde tout les pays le pratique par contre certain pays de l europe notament la france ne protege pas les produits francais en ne taxant pas assez inportes fabrique a l etranger par les mutinnationnales donc beaucoup sont francaisse?

pangloss  a écrit le 21/02/2013 à 20:32 :

Rien d'étonnant à cette inaction européenne.
Cela fait bien longtemps maintenant que nos dirigeants ne portent plus aucun interet à la souveraineté (techno, militaire, ...) de leur pays, donc une éventuelle souveraineté européenne est encore plus absente de leur préoccupations. (cf. le pillage de Gemplus par les US...)
Il n'y a qu'a voir l'entrain des dirigeants concernant la défense européenne.
A croire que leur préoccupation se limite au modelage d'un beau petit marché de 350 Millions de consommateurs riches ouvert à toute les autres puissances économiques mondiales.....

Eloy  a écrit le 21/02/2013 à 17:41 :

rien d'étonnant à ce que l'europe se débalonne, elle a déjà abdiqué devant l'ultra libéralisme sous pretexte d'une mondialisation heureuse, elle accepte l'importation des produits chinois fabriqués par des ouvriers exploités, sans droits de douane alors que la réciproque n'est pas vraie. De quels courage et fierté en matière de sécurité internet pourrait elle faire preuve face à la chine qu'elle craint par dessus tout !

Charles Perrault  a écrit le 21/02/2013 à 9:50 :

En dépit des vidéos du pseudo-rapport Mandiant, le hacker de base (même très très mauvais...) n'opérerait jamais sous Windoz. Un pirate n'utilise pas un réseau visible mais un darknet pour se connecter à une machine distante (il en existe de nombreux... et intraçables !!). Le pseudo rapport -sans fournir l'ombre de la moindre preuve mais uniquement une sucession d'affirmations- voudrait faire croire que les hackers chinois, au service de l'état, ne sont que des amateurs... mais arriveraient tout de même à contourner des défenses américaines. On avait déjà eu les vrais-fausses vidéos de Ben Laden de la même société Mandiant (dont il est désormais établi que tous ses cadres venaient de la NSA et truquaient les dites-vidéos)...Désormais, nous avons les vrais-faux rapports sur les hackings made-in-China... C'est à mourir de rire :))...

Le grand méchant loup  a répondu le 21/02/2013 à 20:24:

Vous avez raison concernant le manque de précisions techniques du rapport.
Mais comme le souligne l'auteur de cet article, l'objectif n'est pas de faire la preuve d'une maitrise technique, mais plutot de bien dire à tout le monde que le gouvernement US a décidé de réagir et de ne plus laisser faire la Chine sur ce plan.

wpjo  a écrit le 21/02/2013 à 9:03 :

Les systèmes d'exploitation, les ordinateurs et les routeurs sont tous américains. Faut-être un grand imbécile de croire que tous ce qu'on fait en Europe ne soit pas intercepté par eux. Mais malheureusement, nos (euro-) députés n'ont jamais fait le moindre effort de créer un programme Européen. Et la perte est autant au niveau de l'espionnage que du software qu'on doit racheter et sans cesse renouveler à prix d'or. Seulement ce dernier poste nous coûte chaque année déjà 1.5% de notre PIB.

popo@hotmail.com  a écrit le 21/02/2013 à 8:53 :

Bien sûr,
les Américains n'utilisent pas Windows, Google etc ... pour espionner tout le monde.

Juliendu45  a écrit le 20/02/2013 à 18:01 :

James Cameron, Premier ministre britannique, depuis quand ? Après le cinéma, il se consacre à la politque d'un pays dont il n'a pas la nationalité ?
Je pense que vous vouliez dire David Cameron ...

Jean-François Dufour  a répondu le 20/02/2013 à 18:15:

Je pense que l'atmosphère très James Bond de ce sujet pourtant éminemment sérieux a fait déraper ma plume... Veuillez accepter toutes mes excuses !